A qui faut-il conseiller d’aller voir un médecin une fois par an ?

Un article de Martin Winckler trouvé sur le blog L’école des soignant·e·s

Avant de répondre à cette question, j’aimerais revenir sur le « post » récent qui me l’a soufflée – ou plutôt qui m’a soufflé les réflexions qui suivent (et qui, bien entendu, n’épuisent pas le sujet, elles sont juste là pour stimuler les vôtres).

Le post en question se trouve ici : http://www.topito.com/top-medecins-frequences

Je ne vais pas débattre de son contenu. Je vais seulement, pour indiquer qu’il n’est pas correct sur le plan scientifique, donner un exemple :

« Chez le gynéco : une fois par an

Ah pour le coup on déconne pas avec les gynéco. Une fois par an, c’est en effet le minimum pour toutes les filles (qu’elles aient eu des rapports sexuels ou non). On fait alors un frottis, une palpation des seins bref on voit si tout roule. A partir de 45 ans, on s’attaque à la mammographie qu’il faut faire tous les deux ans pour dépister le cancer du sein. Et enfin si on a des antécédents de cancer du sein ou de l’utérus, il faut prévoir un suivi un peu plus régulier à partir de 30 ans. »
Ce paragraphe cumule toutes les idées reçues et contre-vérités au sujet de la santé des femmes.
Commençons par le paternalisme (« le minimum pour toutes les filles ») qui consiste à assimiler tous les âges sous un même vocable et à ne tenir aucun compte d’éléments importants de leur vie (« qu’elles aient eu des rapports sexuels ou non » ), ni bien sûr de ce qu’elles en pensent, elles… Et cela, après avoir bien indiqué qu’il serait « con » (« on déconne pas avec les gynéco« ) de contester cette injonction. Quatre affirmations insultantes et sexistes (au moins) dans la même phrase.
« On fait alors un frottis, une palpation des seins bref on voit si tout roule. » (Ces derniers mots sont dans l’esprit de l’auteur l’équivalent de « toucher vaginal », j’imagine ?)
Ben non, on ne fait pas. Il y a désormais de nombreux arguments scientifiques et éthiques pour dire que l’examen gynécologique systématique n’est pas « nécessaire » pour une femme qui ne demande et ne se plaint de rien.
Il en va de même pour l’examen des seins – qui en l’absence de symptômes évoqués par la femme elle-même, n’a aucun intérêt pour dépister un cancer – ni quoi que ce soit, d’ailleurs, jusqu’à l’âge de 40 ans, et même après.
Quant au frottis, il n’est pas recommandé (ni nécessaire) avant l’âge de 25 ans et ne doit être fait que tous les 3 ans.
 
Le reste du « conseil » (« A partir de 45 ans, on s’attaque à la mammographie qu’il faut faire tous les deux ans pour dépister le cancer du sein. Et enfin si on a des antécédents de cancer du sein ou de l’utérus, il faut prévoir un suivi un peu plus régulier à partir de 30 ans » ) est tout aussi faux. Les sociétés savantes sérieuses se fendent même de recommandations adaptées à la classe d’âge, parce que contrairement à l’auteur de ces « conseils », elles ne mettent pas toutes les femmes dans le même panier.
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Ca, c’est pour la « scientificité » du propos. Et j’encourage tou.te.s les liseron.ne.s à protester vigoureusement auprès du site Topito et de son auteur et à les inviter non moins vigoureusement à retirer ce texte et à le remplacer par un texte sérieux et validé.
Mais mon propos de fond n’est pas là. La question que je me pose est : sur quoi le « conseil » d’aller voir un médecin une fois par an repose-t-il ?
Il ne repose pas sur des recommandations scientifiques : même le sacro-saint « check-up annuel » suggéré aux hommes de plus de 50 ans n’a pas de validité avérée. Un « check up », ça ne dépiste rien quand l’individu « checké » n’a pas de symptôme, ça rassure faussement, ça coûte cher et ça fait perdre du temps à tout le monde. Aux patients qui le subissent, aux médecins qui les reçoivent, et aux malades qui auraient pu bénéficier des ressources et du temps ainsi perdus en vain. Au lieu du « check-up annuel systématique », il apparaît que les visites ou consultations programmées en fonction des risques spécifiques de chaque personne, de son âge et de ses antécédents permettent d’améliorer la santé des individus.
En France, les visites « obligatoires » reposent essentiellement sur des considérations administratives à visée sociale : les visites de suivi de grossesse ou de suivi pédiatrique sont en principe obligatoires pour que les parents qui y ont droit touchent des prestations familiales. Elles ont pour but d’éviter que des femmes ou des enfants ne reçoivent pas les soins dont ils ont besoin faute d’argent. Ce sont des mesures visant à la protection des plus démuni.e.s, et c’est approprié : le premier facteur de santé d’un individu, c’est son statut socio-économique. Les riches sont en bonne santé parce qu’ils sont riches et bien soignés. Les pauvres sont en mauvaise santé parce qu’ils sont pauvres et, pour cela, mal soignés : ils n’ont pas accès aux prestataires de soins, à l’éducation générale et à l’information sanitaire, aux aliments, aux conditions de salubrité, aux logements qui favorisent la « bonne santé », etc.
Un discours de prévention juste serait donc : « Si vous connaissez quelqu’un qui est en mauvaise santé ET pauvre, aidez-le/la à surmonter les obstacles qui l’empêchent d’avoir accès à des soins appropriés. »
Au lieu de quoi, le discours sanitaire de l’article (et de beaucoup de messages du même type) se résume à « Allez voir le médecin ou le dentiste une fois par an ». Comme si c’était simple pour tout le monde.
Pire. Cette injonction laisse entendre que ne pas aller consulter un médecin périodiquement est, au minimum, une erreur ; au maximum, un comportement inconscient ou insensé.
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Ce type de discours (consulter régulièrement pour voir si « tout roule ») est similaire à celui qu’on tient aux conducteurs de véhicule : allez donc vérifier votre pression d’huile, les pneus, les freins et la courroie de l’alternateur de temps à autre. Tout ça s’use, et faut l’entretenir.
Le seul problème, c’est que le corps d’un•e humain•e n’est pas une bagnole ou un tracteur.
Dès qu’il s’agit de santé des femmes, elles devraient – si l’on en croit les idées qui circulent largement parmi la population et un trop grand nombre médecins :
– aller chez le gynéco dès l’apparition de leurs règles ; (Pourquoi faire ? Pour qu’il disent si elles sont « normales » ? C’est quoi des règles « normales » ?)
– se faire examiner une fois par an « pour s’assurer que tout va bien » ; (Qu’est-ce qui pourrait « aller mal », exactement ?)
– subir un examen gynécologique et des seins pour se faire prescrire une pilule ET pour la renouveler ; (Cela aussi, c‘est médicalement inutile ! )
– aller consulter dès qu’elles veulent arrêter le contraception et/ou veulent commencer une grossesse (Là, on rigole ; depuis quand est-ce qu’il faudrait l’autorisation d’un médecin pour ça ?)
Et ces injonctions s’adressant aux femmes n’ont (comme par hasard) aucun équivalent pour les hommes de moins de 50 ans. 
Je n’ai jamais entendu conseiller aux garçons d’aller se faire examiner les testicules et mesurer le pénis à partir de la puberté puis une fois par an pour « vérifier que tout va bien ». (Et pourtant le cancer du testicule est plus fréquent chez l’adolescent que chez l’adulte…) Je n’ai jamais vu nulle part qu’il était de bonne pratique d’interroger les garçons sur leur santé sexuelle. Je n’ai pas vu non plus qu’on devait les inciter à aller se faire dépister régulièrement pour vérifier qu’ils n’ont pas d’Infections sexuellement transmissibles. Or, ils y sont tout autant exposés que les femmes. Mais curieusement ça n’intéresse personne… Ou bien on pense (à juste titre) que s’ils ont quelque chose, ils iront consulter. Qu’ils sont assez intelligents pour ça.
Certes, après 50 ans, certains proposent de mettre systématiquement aux hommes un doigt dans le rectum, ce qui ne tient pas debout non plus. Le dépistage systématique du cancer de la prostate n’est plus recommandé. Il doit reposer sur une réflexion et un choix personnel de chaque homme concerné.
Mais on en revient à ceci : aller chez le médecin tous les ans, c’est surtout recommandé aux femmes. Demandons-nous pourquoi…
Parce qu’elles sont plus « fragiles » ? Il semble que non : les femmes survivent plus que les garçons à la naissance et elles vivent plus longtemps que les hommes.
Parce qu’elles ont « plus de problèmes de santé » ? Pas vraiment. Les différentes étapes et phénomènes physiologiques qui émaillent la vie d’une femme sont plus nombreuses que celles des hommes, mais ce ne sont pas à proprement parler des « problèmes de santé ». Ce n’en est que lorsqu’elles en souffrent, et c’est à elles de dire si elles en souffrent ou non, pas aux médecins.
Parce qu’elles seraient plus susceptibles de ne pas se soigner que les hommes ?
Ben non, car les chiffres montrent que c’est l’inverse qui est vrai : les femmes consultent plus souvent que les hommes. Et elles consomment plus de soins de santé que les hommes.

Et cependant, alors même qu’elles font plus appel aux médecins, elles sont moins crues et écoutées par les médecins que les hommes !!!!

Alors ?
Eh bien, entend on souvent répondre Elles pourraient être malades sans le savoir… 
Plus que les hommes ? Vraiment ? Et elles seraient moins que les hommes capables de s’en rendre compte ? Mais alors, quand elles consultent, pourquoi ne les croit-on pas ? Parce qu’elles ont tendance à « trop en faire » ?

On est en plein délire : les femmes seraient incapables de consulter ET quand elles consultent, elles seraient incapables de parler de leurs problèmes de santé à bon escient.

On est en droit de s’interroger sur ce « traitement préférentiel » des femmes. Traitement qui laisse entendre deux choses :
– que la santé des femmes justifie une surveillance constante (donc qu’elle est plus précieuse que celle des hommes… mais pour qui, exactement ?)
– que les femmes doivent être incitées vivement à consulter, sinon elles ne le feraient pas d’elles-mêmes. (Alors que les hommes, si. C’est pour ça qu’on leur dit pas de le faire…)
Dans un cas comme dans l’autre (et quel que soit le bout par lequel on les prend), toutes ces manières de voir les choses sont sexistes.
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L’injonction à consulter, en plus d’être sexiste, soulève une autre question, qui n’est pas moins importante : Est-il souhaitable – ou, tout simplement, utile pour le maintien de son état de santé – que quiconque consulte « régulièrement » un médecin ?  
Il n’y a pas de réponse à cette question puisque aucun travail de recherche à proprement parler n’a comparé si le fait de consulter ou non avait des effets mesurables à long terme sur des groupes de population similaires. En théorie, il faudrait constituer deux groupes de personnes, l’une qui serait obligée de consulter un médecin tous les ans, l’autre à qui on interdirait de le faire. Et qu’on les suive jusqu’à leur mort. Vous voyez les problèmes logistiques… et éthiques.
Ce qu’on sait, en revanche (je me répète) c’est que l’accès au soin (qui est proportionnel aux revenus de l’individu) favorise un meilleur état de santé. Or, conseiller à des gens socio-économiquement défavorisés d’aller consulter régulièrement alors qu’ils ne le peuvent pas (et n’auront peut-être même pas accès à l’énoncé de cette recommandation, faute de source d’information) n’est pas seulement insultant, c’est stupide. C’est aussi (puisque l’information ne les touche pas) une contribution à l’injustice : on incite alors des gens en bonne santé à consulter (pour rien?) encore plus au lieu d’aller porter les soins là où on en a besoin.
Pour consulter un médecin une fois par an il faut (entre autres) pouvoir s’absenter de son travail, avoir un moyen de transport, connaître un médecin disponible, ne pas voir la consultation comme une dépense importante, accepter de perdre du temps dans la salle d’attente. Etc. Toutes choses que des femmes très démunies ne peuvent pas faire. Et ce sont (statistiquement) ces femmes-là qui meurent le plus et le plus jeunes.
Personnellement, lorsque je travaillais au Centre de planification du Mans et voyais des femmes venir tous les ans pour un frottis, je leur disais que ce n’était pas nécessaire (beaucoup étaient soulagées) et je leur suggérais de le dire à leurs amies qui faisaient la même chose, et de dire à celles qui ne voulaient ou ne pouvaient pas venir tous les ans et s’en sentaient coupables (ou angoissées) de se détendre. J’ajoutais qu’il était plus utile de suggérer de consulter à des voisines moins fortunées qu’elles (elles en connaissaient toutes) qui n’avaient jamais eu de frottis, de leur assurer que venir au centre de planification ne leur coûterait pratiquement rien, et qu’on ferait de notre mieux pour les traiter avec le plus grand respect possible. En ajoutant que, si elles n’avaient pas de moyen de transport, elles pouvaient peut-être proposer de les véhiculer ce jour-là. Leur essence serait bien utilisée. Bref, il me semblait que suggérer aux femmes relativement privilégiées de tendre la main aux femmes qui l’étaient moins était un pas en direction de la justice sociale.
Je rêve de lire un jour une recommandation du CNGOF ou du SYNGOF (les syndicats de gynécologues français) allant dans ce sens. Elle existe peut-être.
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Absent jusqu’ici de toute cette problématique est un élément central à la notion d’éthique médicale. C’est le consentement, garant de l’autonomie des patient•e•s.
Le consentement est le pendant du D’abord ne pas nuire qui (en principe) guide les professionnel•le•s de santé. Car il est impossible de ne pas nuire rien qu’en se disant « Ceci est nuisible, ceci ne l’est pas. » Il faut aussi poser la question aux premier•e•s intéressé•e•s. Si je ne demande pas « Est-ce que vous avez mal quand je vous fais ceci ou cela », je risque fort de faire mal. En toute bienveillance, du haut de mon paternalisme.
Et quelles que soient les bonnes intentions (rappelons que le chemin de l’enfer en est pavé…) des professionnel•le•s, elles ne sont pas nécessairement convaincantes pour les personnes soignées. L’autonomie, ça consiste en particulier à sentir qu’on peut dire « Merci de m’avoir informé•e mais finalement, non, je ne veux pas », sans craindre d’être traité•e de tous les noms ou regardé•e de travers, ou de s’entendre dire « Bon, ben puisque c’est comme ça, c’est plus la peine de venir me consulter. »
Aussi, quand un•e médecin (ou un•e journaliste) pense justifié de recommander à son auditoire de « consulter (ici, titre de spécialiste) une fois par an »,
– il devrait toujours préciser ce que l’on sait vraiment des effets de ce conseil (ou de son non-suivi)
– il ne devrait jamais pratiquer le terrorisme (« Si vous n’y allez pas, vous allez mourir. ») car celui-ci est contraire à l’éthique ET contre-productif : quand on a peur on en fait toujours trop ou trop peu ;
– il devrait toujours rappeler fermement que l’individu reste libre de ses choix, en matière de santé comme en matière de vote, de dépenses, de relations, de sexualité, de mode d’alimentation…
Bref, qu’un conseil médical n’est jamais qu’un avis, et pas une parole d’évangile. 
Et on en revient à la question du début :
« A qui doit-on conseiller d’aller voir un médecin une fois par an » ?
Personnellement (mais ce n’est qu’un avis) j’aurais tendance à répondre : A personne. Le seul examen préventif utile à ce jour (pour les femmes) est le frottis tous les 3 ans à partir de 25 ans. Pas plus souvent.
Pour les autres années et pour les hommes, le jour où vous jugez que vous avez besoin d’aller voir un médecin, allez-y. La « norme » de votre santé, c’est vous. Ce n’est pas ce que les médecins ou les magazines en disent. Vous êtes dans votre corps et votre vie, personne d’autre ne s’y trouve. Et personne n’a à décider à votre place.
En attendant, si vous allez bien, vivez votre vie. C’est vous qui savez si elle est bonne ou non.
Il y a beaucoup de choses à y faire, et elles sont bien plus intéressantes et importantes que de vous casser la tête à aller voir un médecin.

Mais regardez autour de vous, et demandez aux personnes que vous connaissez et à celles que vous ne connaissez pas si elles vont bien. Et, si elles ne vont pas bien, pourquoi elles ne vont pas consulter un médecin. Vous apprendrez sûrement beaucoup en écoutant leur réponse.

Marc Zaffran/Martin Winckler
PS : Armelle, à la question « A qui faut-il conseiller », suggère : « A un médecin ? »
Je ne suis pas loin de penser qu’elle a raison. Je pense même que la plupart (voire tous) les médecins devraient consulter un•e thérapeute. Et pas qu’une fois par an. Ca leur ferait beaucoup de bien – et par conséquent, aux patient•e•s.
Merci Armelle.

Forcalquier 19-20 janvier: rencontre autour des plantes en gynécologie

L’Association Agate armoise et salamandre – corps et politique organise une petite rencontre avec un groupe de meufs en tournée autour des questions des plantes en gynécologie, mais aussi sur notre rapport à la médecine, au soin, à notre corps. Leur séjour ici se déroulera comme suit:
Vendredi 19 janvier 2018émission sur Radio Zinzine, dans le cadre de l’émission féministe « Comme un poisson » à 12h30 sur le self-help, la naturopathie, l’autonomie-santé avec les copines venues de loin.
Le même jour, à 18 h, Place du Palais, chez Rainer, présentation de l’ouvrage autour de l’avortement et autres, avec un petit repas tiré du sac à 20 h, puis pour celles qui veulent, on peut continuer à discuter après, ou pas.
Le samedi 20 janvier, à partir de 15 h à la bibliothèque-infokiosk d’Agate, 13 rue des Cordeliers, à Forcalquier, poursuite des échanges de façon informelle.
Ce qui nous tient à coeur dans tout ça:
Mettre en partage des connaissances, se rassembler autour d’expériences de lutte ou de pratiques de soin pour enrichir nos savoirs et nos ressources. Car face aux pressions (et parfois violences) du pouvoir médical, du contrôle social et patriarcal, comment gagner en autonomie et confiance en nous, sortir de l’isolement, établir et élargir des liens d’entraide ?
Et voilà leur présentation à elles:
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N’hesitez-pas à nous demander des précisions, et à vous annoncer par retour de mail ou téléphone. Venez nombreuses – ça va être chouette – avec de quoi grignoter et ev. boire un coup. 
Cordialement, l’équipe d’Agate, armoise et salamandre – corps et politique (tél: 06 18 56 28 09)

Traduire Our Bodies, Ourselves Les aventures mondiales d’un manuel de santé féministe

Un collectif de dix féministes françaises travaille en ce moment à une actualisation du manuel fondateur Notre corps, nous-mêmes (voir l’appel à participation plus bas). L’occasion de revenir sur l’évolution de ce texte, écrit en 1970 à Boston par des femmes pour les femmes, qui proposait de se réapproprier les outils nécessaires pour prendre en main sa santé, sa sexualité, le contrôle de sa fertilité. Les traductions de ce manuel féministe par des militantes du monde entier ont depuis enrichi ses questionnements et ont déplacé certaines de ses réflexions pour l’adapter à des contextes locaux et penser en même temps des identités de genre, de race ou de classe très diverses.
L’auteure de cet article, Linda Gordon, rédige une introduction à ce texte de 2008. Elle sera intégrée prochainement à cette traduction.

Les mouvements sociaux progressistes de la deuxième moitié du siècle dernier ont produit des millions de pages imprimées, depuis celles des manifestes à celles des romans, en passant par celles des articles de presse, mais aucune n’a eu autant d’influence que celles de Our Bodies, Ourselves. Ce manuel féministe sur la santé des femmes est l’écrit issu de la gauche américaine qui reste le plus précieux pour le monde entier. Cette affirmation se veut provocante, bien sûr, mais n’en est pas moins vraie. La publication d’un excellent livre au sujet de ce manuel, The Making of Our Bodies, Ourselves: How Feminism Travels Across Borders, par Kathy Davis (paru en 2007), est une bonne occasion d’étudier son impact.

Our Bodies, Ourselves a d’abord fait entendre la voix d’un mouvement pour la santé des femmes qui a transformé, aux États-Unis, la médecine et la culture populaire sur la santé et la sexualité. Dans les années 1960, les médecins s’adressaient généralement à leurs patientes comme si elles n’étaient pas capables de comprendre les diagnostics et refusaient parfois de leur communiquer des informations à propos des maladies qui les touchaient ; les femmes non mariées ne pouvaient avoir accès légalement à une contraception ; celles qui voulaient se faire stériliser devaient justifier d’une situation répondant à une formule mathématique arbitraire (nombre d’enfants × âge de la patiente ≥ 120), tandis que les femmes pauvres et issues de minorités étaient parfois stérilisées à leur insu, sans même parler de leur consentement ; les femmes étaient systématiquement exclues des essais cliniques sur les médicaments importants ; elles ne parlaient du cancer du sein que dans des murmures honteux. L’hypocrisie nationale laissait croire que le sexe n’était acceptable que dans le cadre du mariage ; la plupart des gays et des lesbiennes devaient taire leur homosexualité quand ils sollicitaient des soins médicaux ; les Américain·es pensaient habituellement que le lait entier, la viande rouge et le fromage étaient indispensables pour un régime équilibré.

À partir de ce panorama général, on comprend bien que les réussites du mouvement américain pour la santé des femmes sont impressionnantes : interdiction des stérilisations forcées, débats publics sur le cancer du sein, contrôle des naissances par les femmes, exigence d’honnêteté de la part des médecins vis-à-vis de leurs patientes, augmentation radicale du nombre de praticiennes et de centres de santé pour les femmes, développement des manuels sexuels pour discuter du plaisir des femmes comme de celui des hommes, et respect de la liberté de choix en matière de procréation – ce qui est difficile au vu des attaques incessantes contre ce droit. Mais bien peu comprennent que ces victoires ont été remportées de haute lutte par un mouvement social.

La première édition de ce livre, imprimée en 1970 sur du papier journal et vendue à 75 cents, s’est écoulée à 250 000 exemplaires, sans distributeur commercial. Le propos radical de l’ouvrage aurait été inaudible en dehors d’un contexte plus général marqué par le mouvement des droits civiques/la Nouvelle Gauche/le féminisme. Il incluait une critique de gauche de la médecine intégrée à l’économie capitaliste ; des croquis détaillés des organes génitaux, faisant figurer les poils pubiens et différents hymens, témoignant de la diversité du corps des femmes ; une discussion de la sexualité présentant l’hétérosexualité, le lesbianisme, la masturbation et l’abstinence comme tout aussi sains ; une partie sur l’avortement expliquant aux lectrices où elles peuvent se rendre, illégalement au Massachusetts ou légalement ailleurs, et estimant les coûts de ces différentes options – ce n’était pas un pamphlet politique de gauche habituel.

Ce que l’on sait encore moins, c’est que pendant plus de trente ans Our Bodies, Ourselves a encouragé et stimulé des militantes à travers l’Afrique, l’Asie, l’Amérique latine et l’Europe. Ces mouvements de femmes – anti-guerre, anti-fondamentalisme, anti-néolibéralisme, pour les droits humains – sont souvent les forces les plus progressistes sur le terrain. Dans le monde entier, le livre s’est vendu à plus de quatre millions d’exemplaires (ses différentes versions, certaines non autorisées, et ses multiples canaux de distribution empêchent de connaître le nombre exact de ventes), dans plus de vingt langues depuis le suédois jusqu’au coréen, en passant par l’albanais, sans compter le braille, les versions audio, et plusieurs autres traductions en cours. Les bénéfices, associés à ceux de nombreuses collectes de fonds, soutiennent l’éducation, la promotion et de nouvelles traductions. (L’éditrice de l’hebdomadaire américain The Nation, Katrina vanden Heuvel, a contribué à soutenir la traduction russe.) En d’autres termes, le livre a couru un véritable marathon. Sa portée à l’échelle mondiale ne s’explique pas principalement par son contenu mais, comme le montre l’universitaire féministe Kathy Davis, par sa méthodologie radicale : une politique démocratique du savoir et de l’expérience.

Le Collectif de Boston pour la santé des femmes, à l’origine du premier Our Bodies, Ourselves (intitulé Women and Their Bodies), a émergé de la « conscientisation 1 », outil d’organisation puissant inventé par le mouvement de libération des femmes. Les groupes de conscientisation, quand ils travaillaient bien, n’avaient pas l’intention de faire de la thérapie ou du soutien (même si le soutien en est un corollaire important), mais examinaient comment le genre et la subordination des femmes étaient reproduites et maintenues. Ces petits groupes ont créé des espaces de liberté dans lesquels les femmes ont gagné en confiance pour défier les diktats concernant la « nature de la femme » imposés par les chefs religieux, les législateurs et les médecins. Le travail de conscientisation s’appuyait sur l’idée selon laquelle les femmes pouvaient même remettre en cause leurs propres présupposés, en explorant des explications alternatives : par exemple, comprendre pourquoi les femmes font le ménage et s’occupent des enfants, et pourquoi les hommes se contentent si souvent de simplement « aider ». Grâce à l’analyse des expériences partagées, les groupes de conscientisation ont développé des interprétations contestataires de la « nature » des hommes et des femmes, ce qu’on appelle aujourd’hui le « genre ». Our Bodies, Ourselves s’inscrit dans cette démarche en se concentrant sur la santé.

Si Our Bodies, Ourselves était resté attaché à ses premières auteures, l’homogénéité du groupe de conscientisation de Boston – en termes de classe, de race et de nationalité – en aurait limité l’attrait. L’intérêt du groupe pour les expériences concrètes des femmes l’a amené à rassembler de nombreux témoignages personnels, diversifiant considérablement les sources de l’ouvrage. Quand les militantes d’autres pays ont découvert le livre, elles ont réclamé des versions dans leur propre langue. Comme Davis le relate dans son histoire de l’expansion mondiale de l’ouvrage, les auteures d’origine ont vite compris que le livre était imprégné de leur point de vue de femmes américaines blanches, issues de la classe moyenne et cultivées. En réalité, le culot initial du groupe dans sa volonté de défier l’autorité médicale était en partie le produit des privilèges de ces femmes. À mesure que la dimension mondiale de l’ouvrage s’est affirmée et affinée, le groupe de Boston est arrivé à une nouvelle compréhension de ce que « traduire » implique : les mots, les phrases, les images et les anecdotes ont des significations différentes dans des contextes différents. Ce qui était contestataire et radical pour les auteures de Boston, défier la médecine dominante par exemple, n’avait pas de sens pour les femmes qui souffraient d’un manque d’accès aux soins médicaux.

Les auteures ont réalisé qu’il ne suffisait pas d’embaucher un traducteur ou une traductrice, ou d’autoriser des maisons d’édition d’autres pays à le faire. Les versions non anglophones de Our Bodies, Ourselves étaient des adaptations, et ne pouvaient émerger qu’à partir de discussions au long cours. Les auteures ont travaillé étroitement avec les « traductrices », s’interrogeant sur la manière de présenter les éléments polémiques, fournissant de l’aide par le biais d’arrangements éditoriaux, de partage d’informations, de ressources graphiques, de collectes de fonds et de mise en liens avec des militantes du monde entier.

N’imaginons pas que, dans ces discussions à l’échelle mondiale, les féministes états-uniennes étaient nécessairement plus « avancées ». Dans certaines cultures – et pas uniquement européennes –, les femmes étaient habituées à parler de sexe plus ouvertement que les Américaines. (Les blagues paillardes entre femmes sont courantes dans beaucoup de cultures conservatrices musulmanes, par exemple.) Les Allemandes trouvaient le livre trop focalisé sur la maternité ; plusieurs groupes de femmes du Sud pensaient que les Américaines n’avaient pas compris l’économie mondiale de la santé.

Kathy Davis a étudié de près comment, en 2000, un groupe de militantes pour la santé, venant de toute l’Amérique latine, a créé la traduction Nuestros Cuerpos, Nuestras Vidas. Mobiliser de nouveaux récits d’expériences et illustrations reflétant les vies des Latinas a simplement été un point de départ. Les « traductrices » ont souhaité employer un langage plus poétique, pas uniquement pour des raisons littéraires, mais pour respecter les traditions orales de beaucoup de femmes, susceptibles d’entendre le livre mais pas de le lire. L’une des images les plus « sex-radical » du livre – une femme seule sur un lit regarde son vagin et son col de l’utérus dans un miroir – n’aurait pas eu de sens pour ces dernières, et suppose que le livre soit lu par une seule personne, en privé. Or les Latinas voulaient atteindre les femmes qui ne pourraient jamais acheter le livre et n’auraient jamais une chambre à elles ; elles ont donc orienté leur livre pour des réunions pédagogiques en groupes. De plus, elles désapprouvaient l’insistance sur l’auto-assistance (self-help) de Our Bodies, Ourselves, qu’elles associaient aux solutions individualistes, privées, mises en avant par les Américaines. Elles ont donc banni les termes auto ayuda (auto-assistance), auxquels elles ont préféré ayuda mutual (soutien mutuel).

Le livre américain s’ouvrait sur une discussion de l’image du corps et la quête ardente d’un corps parfait et sexualisé – pressions dont les Latinas attribuaient la responsabilité à la culture commercialisée, riche et individualiste. Or la détresse liée à l’image du corps n’était pas une préoccupation centrale en Amérique latine. Ainsi, leur premier chapitre, intitulé « Persectiva Internacional » (Perspective internationale), traitait des problématiques que les Américaines avaient placées à la fin du livre : les problèmes des femmes pauvres privées de ressources et pourtant responsables de l’entretien de leur famille, les problèmes causés par le néocolonialisme et le pouvoir des multinationales. Un graphique rendait compte des niveaux d’instruction, de l’usage de la contraception, de la mortalité maternelle (8 pour 100 000 aux États-Unis, 650 pour 100 000 en Bolivie) et d’autres indicateurs sociaux, à travers les Amériques. Cependant, la première phrase de ce chapitre est : « Como feministas, sentimos un vinculo entrañable con todas las mujeres » (En tant que féministes, nous ressentons un lien étroit avec toutes les femmes) – une affirmation forte des intérêts communs aux femmes.

Elles ont aussi ajouté du matériel nouveau. Avant la critique de la médecine scientifique moderne, elles ont évoqué les pratiques de soin traditionnelles, les distinguant d’une « approche anglo-new age ». Elles ont utilisé par exemple les retablos 2 religieux mexicains pour honorer les guérisseuses du passé et les aïeules des « traductrices ». Elles ont traité du militantisme des femmes sur des problématiques autres que la santé, comme celui du Madres de Plaza de Mayo 3 en Argentine. Le livre américain ne mentionnait la religion que dans sa critique de l’activisme anti-avortement ; les Latinas ont présenté une discussion plus complète et complexe du catholicisme. Elles pensaient que ses valeurs (au premier rang desquelles le respect du caractère sacré de la vie) pouvaient être transformées de sorte à ne plus servir à imposer aux femmes la maternité et à entretenir leur subordination, pour devenir un impératif, protecteur des vies des enfants déjà nés, des femmes, des communautés.

Our Bodies, Ourselves n’est plus un best-seller et de nombreuses jeunes Américaines n’en ont jamais entendu parler. Beaucoup pensent qu’elles n’en ont pas besoin, une large part des informations qu’il contient étant désormais bien connue. Mais aujourd’hui les messages de santé viennent bien souvent des entreprises qui vendent ces biens et services comme des marchandises, et peuvent diffuser au passage des allégations trompeuses. Bien qu’il doive faire face à des défis différents, un mouvement de santé contestataire n’est pas moins indispensable aujourd’hui qu’en 1970.

Parallèlement, le terrain s’est déplacé, et beaucoup des meneuses du mouvement pour la santé des femmes – et du militantisme des femmes progressistes en général – viennent de pays du Sud dans lesquels Our Bodies, Ourselves est devenu partie intégrante d’un mouvement transnational pour la santé des femmes. Actives dans les mouvements anticoloniaux du milieu du xxe siècle, les femmes ont vite vu que les indépendances nationales ne garantissaient absolument pas la démocratie ou l’intérêt général, et encore moins leur propre émancipation. Des groupes militant pour la santé des femmes ont émergé autour de la nécessité de résister à des développements locaux défavorables : illustrant de façon frappante la diversité des conditions locales, des Indiennes se sont opposées à une politique coercitive de contrôle des populations, tandis que des Philippines se sont battues contre la répression de l’avortement et de la contraception. En 1977, la Conférence internationale Femmes et Santé a lancé un mouvement international pour la santé des femmes. Dix réunions internationales Femmes et Santé se sont ainsi tenues à intervalles réguliers, essentiellement dans des pays du Sud. Lors de celles-ci, de même que lors des réunions des ONG accompagnant les rencontres parrainées par l’ONU à Nairobi (1985), au Caire (1994) et à Pékin (1995), les militantes ont partagé leurs problèmes, créé des connections à l’échelle mondiale encore plus denses et étendu le mouvement. Des antennes régionales s’ajoutent aux groupes nationaux dans la plupart des pays du monde.

Pendant trop longtemps, beaucoup des grandes fondations et organisations humanitaires – et de nombreuses féministes du Nord – ont affirmé que le contrôle de la reproduction était la priorité majeure en matière de santé pour les pays pauvres. Le mouvement international pour la santé des femmes s’attache à les sensibiliser à d’autres enjeux, en travaillant non seulement sur les besoins du plus grand nombre, mais également sur une analyse structurelle globale des problèmes que les femmes affrontent. À travers l’Afrique et dans certaines parties d’Asie, l’accès à l’eau potable est la première priorité, ce qui passe par la résistance à la privatisation galopante de l’eau. Les femmes se battent contre la pollution, la destruction environnementale et l’exposition aux produits toxiques dans l’industrie et l’agriculture. Les institutions ont fini par apprendre, grâce à ces mouvements pour la santé des femmes, que la violence contre les femmes et la pauvreté des femmes sont des facteurs majeurs de propagation du VIH.

Malheureusement, ce militantisme est largement défensif, confronté de plein fouet au fondamentalisme et aux programmes d’« ajustement structurel » du FMI et de la Banque mondiale qui justifient des coupes dans les dépenses sociales, d’éducation et de santé. Les indicateurs de santé se dégradent dans beaucoup de pays du Sud et dans les anciens pays communistes. Les femmes font face aux tentatives des compagnies pharmaceutiques de bloquer les médicaments génériques, à la privatisation et aux « frais d’usage » de la santé et de l’éducation, à l’arrêt par les États-Unis de l’aide internationale en faveur des programmes en matière de santé sexuelle et reproductive, aux hauts niveaux de violence contre les femmes et aux tentatives d’imposer des lois familiales religieuses réactionnaires.

Toutefois, la santé mondiale bénéficie du travail militant du mouvement international pour la santé des femmes. Depuis le milieu des années 1990, ce mouvement est à l’origine des pressions exercées sur la Banque mondiale pour qu’elle fasse un peu marche arrière et exhorte les gouvernements à fournir au moins des services de santé et des traitements élémentaires contre les maladies infectieuses. Le nouveau People’s Health Movement a placé les problématiques de santé des femmes en première ligne de ses campagnes. Mais face à l’ampleur du problème – pour prendre un seul exemple, une femme sur 7 300 dans les pays riches meurt durant la grossesse ou l’accouchement, en Afrique, une sur 26 –, les progrès ont été limités.

Comme le dit le slogan, « Women deliver 4 ». En d’autres termes, quand les femmes contrôlent les ressources, le gain social est plus important que quand ce sont les hommes. Améliorer la santé pour les pauvres est une stratégie comme une autre pour faire changer les choses car, aujourd’hui, militer pour la santé nécessite de défier les forces les plus destructrices et puissantes du monde. Les problématiques liées au corps sont politiquement fondamentales. Si Our Bodies, Ourselves a contribué ne serait-ce qu’un peu à animer les femmes à travers le monde, les féministes peuvent se sentir fières.

Linda Gordon


Soutenir le projet d’actualisation et de republication de Notre corps, nous-mêmes en France sur Helloasso.

Appel à participation

Nous faisons partie d’un collectif de dix femmes et nous sommes chargées du chapitre sur les violences faites aux femmes.
Pour sa rédaction, comme pour le reste du livre, nous partons en priorité de témoignages.
C’est pour cela que nous lançons un appel à participation.

Nous recherchons des femmes5 pour participer à des discussions collectives sur les violences et l’autodéfense.
Il s’agit d’ateliers d’environ 1 h 30 pour 5 à 6 personnes.

Ils auront lieu le 12 janvier à Paris, à 12 h et à 17 h. (L’adresse vous sera communiquée ultérieurement).

Les thèmes pour ces ateliers sont :

  • 12 h
    Se mettre en colère dans une société sexiste
  • ou
  • 17 h
    Les violences sexistes dans la société (dans la rue, au travail, avec les amis, sur Internet…) et les réponses possibles

Des thèmes vastes, certes, mais sur lesquels nous avons vraiment besoin d’échanger.

Si vous êtes intéressé·e, il suffit de nous écrire à : hermann@horsdatteinte.org en précisant, s’il y en a un, le thème qui vous intéresse et si possible votre âge (ou tranche d’âge), identité de genre, origine, orientation sexuelle.
Nous demandons cela car il nous faudrait composer des groupes de discussion qui ne soient pas trop homogènes.
Ces éléments ne sont bien sûr pas obligatoires lors de votre mail.

Dernière chose : nous ne sommes malheureusement pas sûres de pouvoir répondre positivement à tout le monde. Si vous êtes trop nombreux/ses nous prévoirons d’autres sessions.
Et si la date proposée ne vous convient mais que vous avez quand même trèèèès envie de participer, indiquez-le nous dans le mail.

À bientôt on l’espère pour cette grande aventure !

Mathilde Blézat et Marie Hermann
Pour Notre corps, nous-mêmes.

  1. Nous proposons cette traduction des termes « consciousness raising », ou « CR » (NdT).
  2. Au Mexique, les retablos sont des peintures réalisées par des croyant·es pour remercier un·e ou plusieurs saint·es (NdT).
  3. Les Mères de la place de Mai est une association créée à la fin des années 1970 par des mères argentines dont les enfants ont été assassiné·es par la dictature militaire (NdT).
  4. En anglais « deliver » signifie à la fois « accoucher » et « délivrer », au sens d’« accomplir » (NdT).
  5. Nous utilisons ici le mot « femme » en tant que construit social, c’est-à-dire incluant toute personne ayant ou ayant eu un vécu social de femme.

Financer la réédition de « Notre corps, nous-mêmes »

L’article original (avec une vidéo en lien) est à lire ici.

Aux États-Unis, en 1970, un collectif de femmes formé à Boston commence à diffuser une brochure intitulée Our bodies, ourselves

Pour ces femmes, il s’agit alors de s’approprier leur corps pour mieux le connaître, dans toutes les étapes de la vie, de ne plus abandonner cette connaissance au seul monde médical ; et de s’adresser à l’ensemble des femmes. Ce qui n’était d’abord qu’une brochure devient un livre, réédité plusieurs fois : la dernière version américaine date de 2011.

En France, en 1977, un autre collectif de femmes tente de le traduire avant de conclure que le contexte américain est trop loin de ce qu’elles vivent : il faut le réécrire, l’adapter

Elles utilisent la même méthode (partir de leur propre vécu et des témoignages qu’elles récoltent) pour rapporter une multiplicité de voix et d’expériences. Ainsi, personne ne se place en surplomb, décrétant ce qui est normal et ce qui ne l’est pas, ou ce qui est moral ou ne l’est pas. Le livre sera publié en 1977, chez Albin Michel, sous le titre Notre corps, nous-mêmes.
Réimprimé plusieurs fois, il reste un grand classique féministe, présent dans de nombreux plannings familiaux et transmis de mères en filles. Mais il est épuisé depuis bien trop d’années et n’a jamais été actualisé.

                                                                                Les auteures de l’édition française de 1977

Nous avons décidé d’adapter ce livre au contexte actuel

Lorsque le livre est sorti en 1977, on ne parlait pas encore du sida, l’homosexualité était classée comme une maladie mentale, le terme « violences obstétricales » n’existait pas et le viol conjugal n’était pas reconnu. Aucune actualisation n’a été faite au fil du temps, sans doute avant tout parce qu’elle aurait représenté un travail immense pour des auteures quasiment bénévoles. Puis, dans les années 1980, on a vu fleurir des livres et manuels d’un autre genre, des « conseils santé » écrits par des experts et des médecins, qui ont peu à peu remplacé cette parole des femmes. Enfin, sont apparus les forums en ligne où il n’est pas toujours aisé de trouver une information fiable et dépourvue de jugement.

Aujourd’hui, nous avons envie de rendre accessible une information fondée et bienveillante, de reconquérir ce terrain, de disposer d’un livre de confiance, qui soit transmissible à nos filles, nos sœurs, nos mères, nos amies, nos compagnes… dès l’adolescence et jusqu’à la vieillesse.

Nous avons formé un collectif de dix femmes en variant les origines, les âges, les contextes sociaux, les orientations sexuelles et les vécus. Depuis un an, nous nous réunissons régulièrement pour écrire une nouvelle version de ce livre, qui aura pour ambition d’accompagner toutes les femmes dans les différentes expériences de leur vie (règles, sexualités, accouchements, ménopause, prise de conscience de son corps, choix de vie, travail…) et de les aider à se défendre contre les violences auxquelles elles pourraient faire face.

Le livre paraîtra en septembre 2019 chez une nouvelle maison d’édition indépendante et féministe, Hors d’atteinte, dont les premiers titres sortiront dans un an.

Mais pour ce travail colossal, nous avons besoin de votre soutien !

Pour adapter le livre dans de bonnes conditions, nous avons besoin de moyens. Nos réunions mensuelles ont un coût, qui varie en fonction de nos lieux de résidence et de nos conditions matérielles d’existence, diverses. Le fait que nous soyons dix personnes démultiplie les frais, mais c’est le collectif qui fait la force de ce travail. Nous comptons donc sur votre soutien pour pouvoir avancer l’esprit libre…

Besoins financiers

Les transports : 6 000 euros
pour dix personnes sur deux ans avec des réunions mensuelles (nous habitons dans quatre endroits différents : Marseille, Montpellier, Bruxelles et Paris).

Le pré-achat des livres à la maison d’édition : 3 000 euros
C’est le coût du financement des contreparties, car pour vous permettre de bénéficier du livre en avant-première, nous pré-achèterons vos exemplaires à notre maison d’édition,
Hors d’atteinte.

La retranscription : 1 500 euros
Nous travaillons sur la base de moult ateliers collectifs et entretiens individuels qu’il nous faut retranscrire. Avec cette somme, nous pourrions le faire faire par des sociétés spécialisées, et nous consacrer de plus près à l’écriture, aux illustrations, à la construction d’un beau livre.

La « menue restauration » : 1 000 euros
On compte environ 50 euros par réunion mensuelle, et quelques frais pour une semaine de travail collectif intensif.

L’organisation d’ateliers : 500 euros
Pour payer des tickets de transport et des petites collations aux participant-e-s.

Notre rémunération : 10 000 euros
Nous aimerions pouvoir rémunérer chaque auteure à hauteur de 1 000 euros pour un travail de recherche et d’écriture sur deux ans. Si nous manquons de moyens, on le sait bien, c’est là-dedans qu’on piochera en premier. Mais comme nous ne sommes pas pour le travail gratuit, même quand on est prêtes à le faire avec ferveur et passion, on vous propose de nous aider à vivre dans un monde idéal où des auteures peuvent être payées pour leur travail.

Tout ce qui serait récolté en plus sera mis de côté pour organiser des événements et ateliers lors de la sortie du livre.

Nous sommes dix femmes

Thyna Akeno, Mathilde Blézat, Naïké Desquesnes, Mounia El Kotni, Nina Faure, Hélène de Gunzbourg, Marie Hermann, Nana Kinski, Marie-Hélène Lahaye, et Yéléna Perret : certaines sont membres de la Revue Z, d’autres sont anthropologue, sage-femme, étudiante, ou tiennent les blogs Marie accouche-làet Aloha Tallulah; toutes sont féministes.

Troisième Quinzaine féministe de Marseille

Une Quinzaine, des Féminismes #3

un festival de féminismes

La Quinzaine féministe revient pour sa 3ème édition, du 9 au 18 novembre 2017.

Qui sommes-nous ? Des personnes qui ont envie de se réunir, d’échanger, de rendre visible des paroles et des interrogations sur les systèmes de domination qui nous traversent.

L’oppression des femmes cis et des minorités de genre fait système et le sexisme nous traverse toutes et tous. Il imprègne l’ensemble du monde social que ce soit l’espace public, l’école, le monde du travail, nos pratiques militantes, et sans conteste notre intimité ! Les représentations sexistes sont martelées au quotidien dans la pub, les médias, les livres, le cinéma, les jouets, les jeux vidéo, etc. ! L’homme cis — ou reconnu comme tel dans l’œil de son interlocuteur-trice — peut bien essayer d’être aussi sympa, attentif et anti-sexiste que possible, il jouit de privilèges importants dans le monde qui est le nôtre, qu’il le veuille ou non.

Dès lors, les bonnes intentions ne suffisent pas, et il s’agira pendant cette 3ème édition de la Quinzaine féministe de poursuivre nos interrogations sur ces constructions sociales dans lesquelles nous sommes pris-es, de continuer les échanges précédents et de creuser nos réflexions.

Cette 3ème édition nous engage encore, à l’humilité et à l’ouverture, car c’est bien la diversité des expériences qui fera la richesse de nos échanges.

L’Équitable Café et le Planning Familial 13 s’associent de nouveau pour proposer des ateliers, concerts, performances, discussions autour de féminismes.

Ici, retrouver le programme complet

PDF - 6.1 Mo
Programme Quinzaine Complet

// Mixité Choisie ?

Certains événements de cette Quinzaine (et parfois d’autres au Café) sont proposés en mixité choisie : les personnes qui proposent les ateliers et nous autres du Café, choisissons sur certains sujets de proposer des espaces réservés aux personnes partageant des vécus et situations communes.

Pour plus de précisions, se référer aux descriptions des divers événements, et bien sûr, en discuter de vive voix pendant la Quinzaine.


Le festival est le résultat du travail de plusieurs militant-e-s ainsi que du soutien et du partenariat de plusieurs associations marseillaises :

  • Planning Familial 13 – www.leplanning13.org – FB : @planningfamilial.bdr
 Le Planning Familial est une association féministe et d’éducation populaire, qui s’engage avec une équipe de militant-e-s salarié-e-s et bénévoles dans des actions de sensibilisation auprès du public mais aussi dans la réflexion et la mobilisation sur la santé sexuelle, la liberté de choix en matière de sexualité et de fécondité et des rapports de genres / femmes-hommes.
  • Pulse – www.asso-pulse.fr L’association PULSE est une association d’éducation populaire qui vise la transformation sociale par l’éducation à la sexualité, et se préoccupe de l’émancipation de chacun-e, de 0 à 150 ans.
  • ASUD – www.asud.org/ – FB : @ASUDMARSEILLE L’association ASUD « Mars Say Yeah » a été créée en 1995. Elle œuvre pour la Réduction des Risques auprès de personnes usagères de drogue. Elle porte un CAARUD (Centre d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usager-ère-s de Drogues) à Marseille.
  • La Fêlure – www.lafelure.eklablog.com/
 La Fêlure est le résultat de son propre processus. Elle fait le pari du caractère émancipateur de la création, lorsqu’elle est collective. Elle considère la performance comme manifestation artistique primaire. Elle ne revendique aucune forme préétablie, elle jouit du manque qui empêche de les cerner et s’autorise à toutes les utiliser. Elle manie ses corps, ses temps et ses espaces, s’amuse à déplacer les lignes et à multiplier les failles.
  • Équitable Café/Asso En Visages – www.equitablecafe.org – FB : @equitablecafe Café associatif, militant et culturel depuis 2005. L’objectif ? Expérimenter et promouvoir des alternatives positives et solidaires, et les luttes sociales, en permettant à tou-te-s de trouver les moyens de s’informer, d’échanger et de créer.

Au-delà du Mirena : que nous apprennent les polémiques récentes sur la gynécologie-obstétrique ?

NB: Nous avons choisi de mettre le terme patiente au féminin pour ce texte. Les hommes trans consultent aussi en gynécologie et font face à de nombreux problèmes, qui relèvent surtout de la transphobie plutôt que du sexisme. Nous préférons pour ce sujet laisser la parole aux associations concernées (par exemple, ici ou ).

 

Ces dernières années, les polémiques en gynécologie se multiplient :  touchers vaginaux sans consentement sur des patientes sous anesthésie générale, épisiotomies sans explication, pilules de troisième génération, refus de poser des DIU (dispositifs intra-utérins) à des femmes sous prétexte de nulliparité, effets secondaires du Mirena (DIU hormonal), expression abdominale lors des accouchements… Pour chacune d’elles, nous nous réjouissons que la parole des patientes soit relayée dans les médias et enfin entendue. Dans le même temps, nous déplorons les réactions des représentant·e·s du corps médical et le traitement médiatique de ces polémiques successives, qui empêchent d’examiner sérieusement les enjeux soulevés.

Information et respect du consentement

Au cœur des revendications des patientes, nous identifions un problème profond et récurrent : le manque d’informations données et le défaut de recueil et de respect du consentement (ou du refus !).

Concernant le DIU hormonal Mirena, par exemple, nous assistons à une mobilisation des patientes pour la reconnaissance de ses effets secondaires : baisse de libido, céphalées, douleurs abdomino-pelviennes… Ces effets indésirables sont pourtant déjà identifiés et bien connus par les professionnel·le·s de santé. Ils sont d’ailleurs indiqués dans la notice du dispositif. Pourquoi n’ont-ils pas été présentés lors de la prescription et de la pose du dispositif ? Pourquoi les patientes évoquant ces manifestations se voient-elles ignorées, voire moquées par leurs consultant·e·s ? Il en est de même pour les pilules de troisième génération et de manière générale pour toutes les contraceptions hormonales, qui comme tout traitement, peuvent présenter des effets indésirables, variables selon les individus. Nous constatons donc que beaucoup trop souvent, les informations données au préalable par les soignant·e·s en matière de contraception sont insuffisantes et ne permettent en aucun cas aux patientes de faire un choix éclairé. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise contraception mais seulement une bonne ou une mauvaise information !

Il n’est pas étonnant de constater que les femmes, que la médecine considère comme incompétentes pour choisir leur contraception, sont traitées avec le même mépris en ce qui concerne les actes réalisés sur leurs corps au cours d’un accouchement. Sous prétexte d’urgence vitale, ou d’un « état » particulier de la femme lors de l’accouchement, des médecins ou sages-femmes se dispensent de prévenir, d’expliquer et de s’assurer du consentement de leurs patientes pour pratiquer des gestes, parfois justifiés, parfois très discutables médicalement et scientifiquement, tels que des épisiotomies ou des expressions abdominales.

Cette infantilisation des patientes mène à leur déshumanisation, comme par exemple lors de la pratique des touchers vaginaux sous anesthésie générale, sans consentement de la patiente, sous couvert d’enseignement aux étudiant·e·s.

Les réponses-types du corps médical

Face à ces témoignages, les réponses du corps médical (syndicats de professionnel·le·s, collèges de spécialistes médicaux, personnalités médicales médiatiques) sont trop souvent indignes : négation de l’existence des mauvaises pratiques, distinction entre de bons et de mauvais médecins, ou encore injonction à changer de professionnel·le de santé.

Nier l’existence des mauvaises pratiques ou en minimiser l’étendue est d’abord une négation de la parole des patientes. On peut probablement l’expliquer par un classique réflexe corporatiste mais aussi parfois à une difficulté à se remettre en question : «je le fais très peu», « moi quand je le fais c’est vraiment justifié », « je le fais bien parce que moi je suis vraiment bienveillant·e »… Mais l’intention compte peu : pour les patientes qui ont été maltraitées, le résultat est le même.

D’autres justifications s’appuient sur les faiblesses du système de soin : manque de personnel, manque de temps, vision comptable actuelle de la médecine. Si elles sont plus légitimes, elles freinent tout de même une remise en question.

Une autre façon encore de se dédouaner est de montrer du doigt les fameuses brebis galeuses : « Il suffit de changer de médecin madame ! ». Ainsi les pratiques maltraitantes ne seraient que le fait de certain·e·s professionnel·le·s incompétent·e·s et mal intentionné·e·s. Une, deux, trois brebis galeuses, un troupeau, deux troupeaux…on pourrait se dire qu’à ce niveau-là c’est de l’élevage intensif.

Examinons l’injonction à « changer de médecin », dans le cas de l’expression abdominale. On peut se représenter la scène suivante : une femme enceinte, en plein travail, voit son médecin ou sa sage-femme s’apprêter à pratiquer une expression abdominale (pratique dont l’HAS réclame l’abandon depuis 2007) – en admettant qu’elle sache ce dont il s’agit -, que devrait-elle faire ? S’enfuir de la salle d’accouchement, appeler la police, une ambulance et exiger de changer de maternité immédiatement ? On voit bien l’absurdité d’un tel conseil. Dans une situation moins « pressante », elle reste inopérante. Comment changer de médecin quand on habite une zone sous-dotée et qu’il a fallu déjà parcourir plusieurs dizaines de kilomètres pour trouver un·e gynécologue ? Qui a les moyens financiers et le temps de multiplier les consultations avant de choisir son praticien ? En quoi changer de médecin règlerait le problème quand la pratique qu’on fuit est généralisée ?

Ce n’est pas aux patientes de changer de médecin mais aux médecins de changer leurs pratiques.

Transmissions de mauvaises pratiques

Ces attitudes sont transmises au cours de l’enseignement, ce qui participe à perpétuer les mauvaises pratiques.

Côté théorie, on apprend par exemple à la faculté de médecine l’adage « toute femme en âge de procréer est enceinte jusqu’à preuve du contraire » et ce, quels que soit ses dires (c’est même un classique des questions lors des examens écrits). Cela équivaut en réalité à apprendre que la parole des patientes ne vaut rien.

Côté pratique, l’apprentissage de la médecine se fait beaucoup par compagnonnage, c’est-à-dire par l’exemple de ses maîtres de stage. Même sans l’expliciter, on reproduit les comportements de ses pairs : la façon dont les enseignant·e·s parlent des patientes, la façon dont ils abordent les questions du choix notamment en matière de contraception, la façon dont ils recueillent le consentement (à commencer par le consentement à être examiné en présence de ou par un·e étudiant·e) a autant voire plus d’influence sur l’exercice futur de l’étudiant·e que la théorie enseignée dans les livres ou à l’école.

L’enseignement théorique peut parfois être plein de bonnes intentions : en tant qu’étudiant·e en médecine on apprend d’ailleurs bêtement par cœur les formules « information claire et loyale », « consentement libre et éclairé ». Mais si, dans les stages, les praticien·ne·s n’appliquent pas ces principes, ces mots et ce qu’ils impliquent ne seront jamais compris.

Il faut souligner également que même si un·e étudiant·e le voulait, il est très difficile de questionner des mauvaises pratiques face à des soignant·e·s « seniors » lors d’un stage.

Les soignant·e·s font obstacle à une remise en cause individuelle et collective de la part du corps médical, indispensable à une médecine de qualité. Accepter que le sexisme est systémique, c’est accepter que l’on puisse être soi-même sexiste. Il en va de même pour l’exercice du pouvoir médical : accepter que le système médical est maltraitant de par son organisation, son fonctionnement, sa pratique… c’est devoir accepter que l’on puisse nous-même être maltraitant. Les femmes se retrouvent victimes à double-titre : des violences sexistes et des violences médicales, qui prennent donc une forme particulière à leur encontre.

Désinformation et dérives

Ce que nous montrent aussi ces polémiques, c’est qu’à force de décrédibiliser la parole des patientes, on laisse la porte ouverte à (tous les vents de) la désinformation et la récupération des revendications. Parmi ceux qui ont intérêt à ce que les femmes se méfient de leur médecin, on retrouve par exemple des mouvements réactionnaires (anti IVG, anti contraception,…) (même si ces mouvements sont également présents au sein même du corps médical) et des adeptes de la théorie du complot et autres confusionnistes…

Entre les gynécologues et le corps médical en général, sourds à la détresse des femmes et qui appellent avec indécence à cesser le « gynéco bashing », et les discours anxiogènes qui frôlent la désinformation sur la pilule et les contraceptions hormonales, nous craignons un recul des droits reproductifs des femmes. En effet, à l’arrivée ce sont les femmes qui sont perdantes, l’accès à une information juste et fiable devenant de plus en plus difficile.

 

Nous militons pour le consentement libre et éclairé des patientes après information juste, claire et loyale, comme préalable à tout soin, tel qu’il est stipulé dans la loi.

Nous voulons qu’il soit appliqué dans la réalité, ce qui implique de le mettre au cœur de l’enseignement pratique, pas seulement en théorie.

Nous militons pour que les femmes soient maîtresses de leurs corps et de leurs choix en matière de santé.

Nous pensons que les soignant·e·s devraient savoir se remettre en question pour soutenir leurs patientes dans cette lutte : reconnaître quand ils ont des pratiques maltraitantes voire violentes (même pour celles et ceux dont l’intention est bonne ! ) et améliorer leur exercice.

Nous militons pour que la médecine de demain prenne en compte les schémas d’oppression de l’ensemble de la société (tels que par exemple le sexisme, le racisme, le classisme…). Ceux-ci n’épargnent pas le domaine du soin et sont même favorisés par le pouvoir exercé par les professionnel·le·s de santé sur leurs patientes à travers un savoir considéré comme asymétrique et une culture soignante paternaliste.

GynePunk, les sorcières cyborg de la gynécologie DiY

Un article qui date un peu (publié le 30 juin 2015 par Ewen Chardronnet ), mais qui n’en reste pas moins intéressant! Trouvé sur Makery, « le media de tous les labs ».

Le collectif catalan GynePunk veut décoloniser le corps féminin. Et développe pour ce faire des outils de gynécologie de première urgence, pour les femmes en difficulté sociale, réfugiées, travailleuses du sexe. Mais aussi pour elles-mêmes.

Située dans les collines à l’Ouest de Barcelone, la communauté Calafou où est né le collectif GynePunk se définit « colonie écoindustrielle postcapitaliste ». Leur environnement ne fait pas rêver : la rivière qui y passe est contaminée, la vieille centrale hydroélectrique génère des champs électriques qui ne sont pas sans effet sur la vie quotidienne. Pourtant, ils ont été nombreux à acheter collectivement ces 28.000 m2 pour y créer 27 appartements. La vie à Calafou se passe en coopérative, avec de nombreux espaces collectifs, un atelier bois, un atelier fonderie et un hackerspace où est installé le biolab Pechblenda.

Hackmeeting à Calafou le 13 octobre 2012. © CC 3.0

Dildomancie

Pechblenda participe au réseau international de biologie DiY open source Hackteria. Paula Pin, rencontrée à Nantes lors de sa résidence 0.camp chez Ping et le fablab Plateforme C, raconte : « Nous avons décidé en 2013 de nous installer à Calafou car nous considérions qu’il fallait commencer par vivre ensemble dans un projet de coopérative pour pouvoir mettre en pratique nos idées. Travailler sur les fluides en général était notre objectif premier : de l’analyse de l’eau de la rivière à l’analyse des fluides corporels. En nous installant à Calafou, nous avons initié un groupe spontané de sexologie. » Si elles travaillaient déjà sur le machisme, elles (« anarchoféministes et transhackféministes ») ne s’étaient « pas suffisamment » intéressées au corps.

« Comment fabriquer des sextoys aux formes plus organiques, plus didactiques ? », poursuit Paula Pin. « Nous voulions aussi suivre les idées de Annie Sprinkle et Beth Stephens qui prônent la dégénitalisation de la sexualité avec leur mouvement écosexuel. » Leur mouvement s’inscrit également dans la mouvance post-pornographique très forte en Espagne, qui défend une autre vision de la sexualité et de la pornographie grand public, où les rapports sont uniquement focalisés sur une relation sexuelle génitale.

« Nous avons aussi mené des ateliers de « dildomancie », dans l’idée de fabriquer des lubrifiants naturels, de traiter des maladies vaginales à partir de plantes. Klau Kinky, qui a commencé à documenter ce travail, est alors venue avec ce concept de GynePunk. »

Mise en place du GynePunk Lab. © GynePunk

Anarcha, Betsy, Lucy y otras chicas del montón

Klau Kinky s’intéressait à la question de la décolonisation du corps de la femme. En faisant des recherches en sexologie elle découvre que deux gynécologues américains du XIXème siècle, J. Marion Sims et Alexander Skene, ont laissé leur nom dans l’histoire. Le premier est à l’origine du speculum et le second donna son nom aux glandes de Skene, l’équivalent de la prostate chez l’homme et qui sont à l’origine de l’éjaculation féminine.

Ces pères de la gynécologie moderne ont pratiqué leurs recherches gynécologiques sur des esclaves des plantations, et ce, sans anesthésie. De 1845 à 1849, Sims expérimenta sur trois esclaves d’Alabama, Anarcha, Betsy, et Lucy, qui souffraient de fistules. Anarcha fut opérée trente fois sans anesthésie. Ce n’est qu’après le succès de ces opérations qu’il commença à intervenir sur des femmes blanches, cette fois sous anesthésie. Ces expériences, considérées comme une étape vers la chirurgie vaginale moderne, permirent à Sims de concevoir des instruments, dont le spéculum de Sims.

Klau se décide alors à dédier son projet à « Anarcha, Betsey, Lucy y otras chicas del montón », en référence à un des premiers films de Pedro Almodóvar, Pepi, Luci, Bom y otras chicas del montón (1980). Et décide de rebaptiser les glandes de Skene et Bartholin en glande Anarcha et glandes de Lucy et Betsey, en hommage aux esclaves victimes des expériences de Sims.

Voir «Anarcha, Betsey, Lucy y otras chicas del montón» (2013)

Le kit gynéco d’urgence

Mais Klau et les GynePunk ne s’arrêtent pas là. Dans le cadre d’un atelier à Hangar à Barcelone elles décident de développer une mallette biolab pour des situations d’urgence. L’objectif est de réunir des outils DIY biohacking pour analyser les fluides corporels : sang, urine, fluides vaginaux. Avec l’aide du réseau Hackteria, les GynePunks développent trois outils, un centrifugeuse, un microscope et un incubateur. La centrifugeuse permet de séparer le solide du liquide, de décanter, pour ensuite passer le résultat au microscope. Le microscope, outil utile pour la cytologie (l’étude de la morphologie des cellules) et l’histologie (morphologie des tissus), permet d’identifier (par coloration) les infections urinaires et autres mycoses génitales. Enfin l’incubateur peut faire croître les bactéries dans une boîte de Petri, en les nourrissant afin de révéler leur présence.

Centrifugeuse GynePunk d’analyse des fluides corporels. © Paula Pin
Plan de microscope DiY à la découpe laser rendant hommage à Mary Ward, spécialiste du microscope du XIXème siècle. © Paula Pin

L’objectif des GynePunk est de développer un kit d’outils pour la médecine gynécologique de première urgence. À la manière des kits de réduction des risques chez les usagers de drogue. Un kit qui peut être utile pour les migrantes qui n’ont pas de Sécurité sociale, pour les camps de réfugiés, mais également pour les travailleuses du sexe, organisées ou non.

Mais le kit leur est aussi utile. A Calafou existe un groupe santé, qui cherche à sortir du système de santé publique, pour éviter les rendez-vous chez le médecin quand on n’a pas les capacités financières ou la mutuelle qui convient. C’est également un engagement militant dans la logique de la médecine alternative, des savoirs ancestraux, de la médecine chinoise, du savoir des sorcières et des grands-mères… « Nous sommes des sorcières cyborg ! » dit Paula Pin. « Nous voulons actualiser les connaissances ancestrales avec l’usage indépendant des technologies. »

Auto-analyse d’une sorcière cyborg. © Paula Pin

Speculum 3D

Les GynePunk inspirent aussi le réseau Hackteria avec leur volonté de démocratiser et « libérer » les instruments et protocoles utilisés en obstétrique et gynécologie pour permettre des diagnostics à faible coût. Urs Gaudenz, membre du réseau Hackteria et du Gaudi Labs en Suisse, a récemment conçu un spéculum 3D imprimable (disponible sur Thingiverse) et développe des outils génériques avec des éléments recyclés et largement disponibles dans les produits de consommation courante (moteur de lecteurs DVD, disques durs, ventilateurs d’ordinateurs) ou de designs ouverts pour la fabrication numérique. D’autres projets et prototypes explorent le champ performatif du corps post-porn, comme avec les dispositifs microfluidiques open source « OpenDrop » et les capteurs oscillateurs à cristaux de quartz type « Wild OpenQCM » qui combinent deux cristaux de quartz avec un circuit thérémine pour transformer le biocapteur openQCM en instrument de performance sonore BodyNoise.

Speculum pour imprimante 3D du Gaudi Labs. © Urs Gaudenz
« Wild openQCM ». photo Marc Dusseiller
Tous les outils génériques de labo de GaudiLabs sont DIY et open source. © Urs Gaudenz

Les femmes de Gaza coincées entre occupation et contrôle social. Contrôle des naissances, contraception et avortement

Un article de Hélène Servel trouvé sur Orient XXI
Dans la bande de Gaza, sous blocus total depuis exactement dix ans, l’auteure a mené une recherche sur les déterminants socioculturels des grossesses non désirées, de la contraception et des avortements. Dans ce territoire densément peuplé où le taux de fécondité reste élevé et où la vie quotidienne est si difficile, comment sont-ils perçus ? Comment les barrières sociales qui font entrave à leur prise en charge agissent-elles et quel impact cela a-t-il sur les tendances démographiques ?

Avec plus de 1 million 881 000 personnes1 vivant sur un territoire de 365 km², soit plus de 5 000 habitants au km², les enjeux démographiques dans la bande de Gaza sont de taille. Le taux de fécondité s’élève à environ 5,1 enfants par femme en 2010, quand celui de la Cisjordanie « plafonne » à 4,82. Pourtant, la maîtrise de la natalité est peu évoquée comme telle, alors qu’elle représente un enjeu humanitaire considérable dans un contexte de blocus total depuis dix ans.

Historiquement, les questions de natalité et de fécondité ont fait l’objet d’un « investissement politique » par les autorités palestiniennes, notamment dans les périodes d’Intifada où le conflit avec Israël se jouait également au niveau démographique. Aujourd’hui, si cette idée est moins présente, elle reste un facteur. Avoir plus d’enfants permettait de participer, à une certaine échelle, à l’effort pour la libération nationale dans un contexte de guerre ou, en tout cas, de violence continue.

Grossir les rangs des combattants ?

Depuis quelques décennies, avec une communication efficace, les pouvoirs publics palestiniens prônent un modèle de famille plus restreinte, où les parents décident eux-mêmes du nombre et de la fréquence des naissances. La pratique de la contraception est donc promue et relayée par des institutions comme le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) et l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA). Mais elle est seulement encouragée dans le cadre du mariage, voire après un ou plusieurs enfants. L’occupation et le blocus total que subit la bande de Gaza restent des variables décisives dans les choix de maternité : si, pendant les périodes d’Intifada notamment, la tendance était plutôt à avoir beaucoup d’enfants pour grossir les rangs des combattants et remplacer les martyrs, aujourd’hui, la situation économique, sociale et humanitaire délétère pousse les couples à vouloir réduire la taille de leur famille, pour des raisons financières, mais aussi pour pouvoir assurer une meilleure qualité d’éducation de leurs enfants.

Le Hamas applique une législation basée sur la loi islamique. En conformité avec les principes religieux et sociétaux qui régissent la vie quotidienne, la contraception est donc acceptée seulement comme un moyen d’espacer les naissances (tanzim al-nasl), et de protéger ainsi la santé de la femme, mais non de limiter les naissances (tahdid al-nasl). Elle est autorisée depuis environ quarante ans, à l’exclusion des méthodes définitives comme la ligature des trompes. En 1993, c’est l’UNRWA qui introduit des services de planning familial, suivi par le ministère de la santé en 1997. Depuis 1994, l’Autorité palestinienne (AP) considère le taux de fertilité comme un objectif national stratégique.

Aujourd’hui, le discours et les pratiques paraissent plutôt correspondre à l’orientation donnée ces dernières années par l’AP sur l’idée d’une famille plus restreinte. La plupart des femmes semblent persuadées des bienfaits et des avantages de la contraception, à la fois pour la santé de la mère et de ses enfants, mais aussi pour son indépendance, l’organisation de sa vie et de celle de sa famille. D’ailleurs, en Palestine, moins de 1 % des femmes qui n’utilisent pas la contraception le font pour des raisons religieuses3.

En revanche, s’il est interdit d’un point de vue social et religieux de souhaiter limiter le nombre de ses enfants, certaines femmes éduquées reconnaissent à demi-mot que la vie dans la bande de Gaza les pousse à n’en vouloir que deux ou trois. Se faisant, elles se sentent mieux à même de pouvoir les nourrir correctement et de leur garantir une éducation de meilleure qualité.

Un inégal accès à l’information et aux contraceptifs

L’accès à la contraception dépend étroitement à la manière dont sont diffusées les informations à ce sujet. Depuis les années 1990, les autorités ont mis en place certains outils comme des brochures, des affiches, des spots télévisés et radiophoniques et des actions de sensibilisation, mais elles communiquent globalement très peu sur ces questions. Malgré tout, en 2000, déjà plus de 90 % des Palestiniennes mariées connaissaient au moins une méthode contraceptive. Elles étaient 99 % en 20104, et le taux d’utilisation des moyens de contraception est relativement élevé. En fait, les informations circulent par des canaux de communication interpersonnelle. Les discussions entre femmes se révèlent beaucoup plus influentes qu’une visite chez le médecin. Ce sont notamment par elles que les jeunes filles peuvent en avoir connaissance, alors même qu’on ne fournit officiellement d’informations qu’aux femmes mariées pour ne pas « encourager » les relations sexuelles hors mariage. Les médecins n’acceptent de leur parler de leur corps qu’à partir du mariage, voire après une ou plusieurs grossesses, et les personnels chargés de la prévention en la matière sont peu formés. Les hommes, quant à eux, semblent très peu impliqués et disent préférer se renseigner par eux-mêmes.

L’accès à l’information dépend aussi du statut administratif de la personne. Effectivement, 72 % des Gazaouis sont des réfugiés et sont donc enregistrés à l’UNRWA, bénéficiant de leurs infrastructures et services gratuits, y compris pour la contraception. Les 28 % restants sont des « citoyens », c’est-à-dire originaires de la région de la bande de Gaza avant 1948, et doivent se tourner vers les institutions de santé publique, de moins bonne qualité et où ils doivent souvent endosser des frais, même minimes.

La présence de ces deux types de population explique le caractère bicéphale du système de santé palestinien et un « traitement différentiel »5, révélateur d’inégalités économiques latentes pour l’accès à la contraception. Selon un rapport de 2012, la totalité des 21 centres que gère l’UNRWA dans la bande de Gaza fournissaient des services de planning familial, alors que sur les 56 centres de santé du ministère de la santé, seulement 16 en proposaient au même moment6. Enfin, l’inégal accès à l’information se lit aussi entre zones urbaines, plus couvertes et zones rurales, plus marginalisées et isolées.

Le taux d’utilisation de la contraception est relativement élevé par rapport à d’autres pays de la région et la plupart des moyens de contraception sont disponibles, accessibles et gratuits. Le coût en reste cependant étroitement lié au statut administratif de la personne : les réfugiés peuvent se fournir gratuitement auprès de l’UNRWA tandis que les citoyens doivent supporter des frais, même s’ils sont minimes.

Si la nécessité absolue d’attester de l’union maritale n’est plus requise de manière systématique depuis les deux dernières décennies, l’accès aux contraceptifs demeure tacitement conditionné au fait que la femme soit mariée. Mais, même si la couverture contraceptive est relativement bonne dans l’ensemble de la bande de Gaza, elle peut être soumise à des pénuries, notamment en période de crise. Récemment, l’UNFPA, seul fournisseur de contraceptifs en Palestine annonçait vouloir réduire ses budgets et c’est précisément les moyens alloués pour la bande de Gaza qui risquent d’être considérablement amoindris à partir du mois de juin 2017. Si ces prévisions de restrictions budgétaires ne sont pour l’instant que partiellement documentées, elles entraîneraient potentiellement des pénuries et fragiliseraient donc d’autant plus le droit à la contraception que cela se fait dans un contexte démographique et humanitaire déjà catastrophique. Cela révèle aussi l’extrême dépendance du système de santé gazaoui à l’aide internationale en termes d’approvisionnement de matériel, de médicaments, d’infrastructures et de soins.

Le prisme religieux

La question de l’avortement est particulièrement sensible dans la bande de Gaza puisque dans les années 1980-1990, le conflit avec Israël se joue aussi dans les berceaux. Une véritable « guerre démographique » est engagée7. L’idée d’une « fécondité de remplacement » pour « compenser la perte des martyrs » est commune et les femmes réfugiées de Gaza seraient encore beaucoup plus nombreuses (46,1 %) qu’en Cisjordanie (26,6 %) à désirer au moins 6 enfants8.

Cette « dimension politique de la fécondité »9 n’est plus d’actualité et au-delà du contexte historico-politique particulier, c’est surtout le prisme religieux qui condamne et interdit formellement l’avortement à Gaza. « Il n’y a aucune raison logique à un avortement ! », rappelle Kefah Al-Rantisi, une représentante du ministère des affaires religieuses. Seuls quelques situations autorisent exceptionnellement cette pratique, quand la vie de la mère ou de l’enfant est en danger avant les 40 ou 120 premiers jours de la grossesse. Si le cadre légal semble en théorie relativement clair, l’appréciation de ces critères est du ressort du mufti consulté et du diagnostic de deux médecins. La décision finale dépend en fait de l’interprétation, de la position sociale et de la réputation de ces différents acteurs. Ce flou des structures sanitaires sur la problématique des grossesses non désirées et des avortements empêche vraisemblablement d’aborder des questions taboues.

Considéré par l’ensemble de la société comme incompatible avec les normes socioculturelles et religieuses, l’avortement est donc en principe perçu négativement par la plupart des femmes. Pourtant, elles sont nombreuses à le pratiquer dans les faits et parfois même à le justifier : pour préserver la santé physique et psychologique de la mère, assurer une meilleure éducation aux enfants, dans le cas de grossesses précoces ou tardives, de relations conjugales houleuses… D’autres facteurs moins évoqués par les femmes rentrent aussi en compte : « Les relations d’inceste ou la pauvreté sont des phénomènes qui influencent la décision d’avortement, mais qui sont moins visibles parce qu’ils se produisent sur le long terme et sont dépendants de relations de domination économique et sociale très ancrées », explique Zeinab Al-Ghunaimi, une avocate gazaouie et directrice du centre de recherche et de consultations légales pour les femmes à Gaza City.

Les données sont donc très difficiles à obtenir et les rares chiffres dont on dispose font état de 5 996 cas d’avortements en 2011 et 6 983 en 201210. Pourtant, de nombreux témoignages racontent des expériences de grossesses non désirées souvent suivies d’avortements : si ce n’est pas toujours possible à cause du fort contrôle social exercé sur les femmes, c’est tout de même le cas le plus fréquent.

Un parcours semé d’obstacles

Les femmes qui souhaitent interrompre leur grossesse doivent se plier aux impératifs sociaux ou lutter contre les différents acteurs qui entravent l’autonomie de leur décision. La plupart des soignants tentent de les dissuader, invoquant des raisons morales et jouant ainsi le rôle de gardiens des normes sociales.

Parallèlement, il existe un maillage de relations interpersonnelles qui constituent des intermédiaires dans la volonté de l’épouse ou du couple. Ainsi, les femmes de l’entourage et la belle-mère jouent un rôle très important, du soutien logistique ou psychologique à la désapprobation morale en passant par la réprimande, elles constituent un accompagnement concret et quotidien. Elles prodiguent notamment des conseils, voire des recettes pour provoquer un avortement : boire des décoctions de cannelle et de gingembre, manger beaucoup de dattes, respirer des substances chimiques, sauter dans les escaliers, mettre une bouteille de gaz sur son ventre, etc.

Si les récits de ce genre sont nombreux, les médecins, eux, ne reconnaissent pas leur existence. Pourtant, malgré la forte réprobation sociale et contrairement à d’autres contextes où les femmes sont souvent soupçonnées d’avoir provoqué elles-mêmes l’avortement, ils ne posent en général aucune question. Ils considèrent qu’il relève de leur responsabilité de soigner une femme qui connaît des complications dans sa grossesse.

Les maris quant à eux souhaitent parfois un nombre plus réduit d’enfants, quitte à encourager, voire à forcer l’interruption d’une grossesse.

Malgré l’interdiction officielle de l’avortement, des médecins privés le pratiquent quand même clandestinement, moyennant un prix conséquent (environ 400 à 500 dollars).Un avortement peut être obtenu si la femme ou le couple a un proche ou une connaissance qui est médecin ou les moyens financiers. « Si tu as de l’argent, si tu as des proches à l’hôpital qui sont médecins, tu peux te faire avorter beaucoup plus facilement dans des hôpitaux. Pour l’avortement aussi, il y a de la wasta (du piston) ! », résume un travailleur social à Gaza City. C’est donc un véritable mode de gestion clientéliste qui se met alors en place. La législation relativement floue en fait un révélateur d’inégalités économiques et sociales.

Dans le contexte humanitaire, politique dramatique de la bande de Gaza, les questions de santé sexuelle et reproductive n’apparaissent pas comme une priorité. Pourtant, la situation démographique accentuée par le blocus imposé par le gouvernement israélien depuis dix ans fait de Gaza une véritable prison surpeuplée à ciel ouvert. Le contexte politique est bien sûr une variable décisive, mais le cadre religieux et social ne favorise pas non plus le traitement de ces questions, considérées comme taboues. Enfin, l’extrême dépendance du système de santé à l’aide internationale rend les Gazaouis encore plus vulnérables, face aux coupes budgétaires envisagées dans les organisations internationales et à la dégradation des conditions de vie. Les tendances démographiques ne vont donc pas vers un ralentissement de la natalité.

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