« A trans-inclusive feminism as a progressive sensibility »

Meghan Murphy, Sheila Jeffreys, Cathy Brennan, les sites « Feminist Current », « Sisyphe », « TRADFEM », quelques blogs, des groupes Facebook et un tas d’échanges  acrimonieux sur les réseaux sociaux nous feraient croire que, pour une partie de la planisphère féministe, un nouvel ennemi est né, se substituant à l’ancien, plus dangereux que celui-ci et, pourtant, circonscris à une infime minorité de la population ; à savoir les Femmes trans*.  A les lire et à analyser la violence avec laquelle les deux communautés s’affrontent on penserait que le péril est plus alarmant car insidieux et qu’il sonnerait le glas des luttes féministes contre le patriarcat.

Les arguments et modes de « défense » de ce que d’aucuns appellent les TERFS(1) sont récurrents : opposition antinomique entre les « porteurs de pénis » et les « femmes », instrumentalisation de faits divers et de la violence des réactions de la part de certain.e.s personnes trans., sur-légitimité cissexuelle, mythification des trans*, accusation de liquidation des luttes féministes, le tout mêlant ignorance et mauvaise-foi surréalistes.

La multiplication des interventions et des altercations nous a poussées à réagir. Je vais donc prendre le temps de penser ces méthodes pour y apporter un début de réponse, non pas dans l’espoir de vider la querelle, mais pour offrir à celles-ceux qui se retrouvent confronté.e.s à ce genre d’attaques des pistes de réflexions ou des arguments pour se défendre. La médiatisation de plus en plus grande, qui jette sur nos destins un projecteur cru et déformant, ne fera que braquer celles qui voient en nous des ennemi.e.s. Il est donc utopique de croire que la publication de ce dossier mette fin aux conflits. Comme me l’a dit une amie « souffle sur le feu, il y aura toujours des braises ! »

Cela étant dit, penchons-nous sur l’argumentaire déployé. Et d’abord sur la division corporelle de l’humanité entre « porteurs de pénis » et « femmes ». J’use à dessein de ces deux expressions qui sont souvent opposées sur un pied de non-égalité. De même que lorsque Kathy Brennan se fait photographier en exhibant une figurine affichant « Sorry about your dick » (2) ou que Jules Falquet décrit le sort des recrues masculines du service militaire turc (3), il y a ce besoin de partager et de déshumaniser une partie de l’humanité en, d’un côté, la ramenant à un organe de son corps, le définissant irrémissiblement et de l’opposer à des figures (« les femmes ») dont l’existence individuelle est un construit conscient, une victoire sur leur corps, le plus souvent objectivé, et les injonctions au silence dont elles sont souvent victimes. D’un côté un objet confronté à un sujet. Dans le cas qui nous intéresse ici, cela renvoie les Femmes trans* à ce que beaucoup tentent de dépasser et de transcender (l’assignation à la naissance). C’est simple et souvent, avouons-le, efficace, nous laissant avec une meurtrissure insondable, surtout que l’acte posé l’est avec un plaisir non déguisé, souvent sadique, appuyé sur une foi quasi religieuse. Certain.e.s d’entre nous ne sachant y répondre que par l’agressivité et les excès.  Sans excuser ceux-ci, allons un peu plus loin.

Le féminisme radical se défend d’être essentialiste, il ne s’attaquerait qu’à « La » racine du patriarcat pour libérer les femmes de l’oppression des hommes. A les entendre il n’y aurait donc qu’une seule racine à ce système inique, un seul axe d’oppression et de classification qui expliquerait tout et où tout serait soluble. Cette idée du « tout » explicable par un seul schème me fait furieusement penser à la doctrine psychanalytique où ce « tout » est explicable, entre autre, par le concept de « résistance ». Résister c’est la preuve de la névrose et donc du refus d’être soigné.e. Sous entendre qu’à l’axe oppressif homme-femme, peuvent se substituer (ou se superposer) d’autres axes est, sur le même mode, une preuve de misogynie patriarcale et le dossier que vous lisez, qui met en question ces doctrines radicales, le serait tout autant. Dans les deux cas soit vous acceptez soit vous êtes un.e ennemi.e. Il vous faut donc laisser votre libre arbitre et votre conscience aux portes de ces cabinets d’analyse.

L’appartenance à un corps est le juge ultime qui fait de vous soit une victime du patriarcat soit un de ses privilégiés. Kate Louise Gould (4) nous dit qu’elle est «  une femme natale. Un être humain femelle adulte » qu’elle a « un vagin et, jusqu’à la ménopause, un cycle menstruel » que « ce ne sont pas des opinions ; ce sont des états de faits biologiques » que «  cette biologie peut ne pas définir une femme dans son intégralité — elle a un vagin, elle n’est pas un vagin —, mais elle est essentielle à ce qu’est une femme », pour elle  « notre biologie et notre être féminin sont entremêlés » et elle finit par « comme la biologie des hommes avec leur être masculin : un pénis et des testicules sont les marqueurs biologiques de la masculinité ».

Que nous apprend, ou ne nous apprend pas, cette profession de foi ? D’abord, une première chose, assez étonnante pour une personne prédicant la dualité des sexes et des genres, c’est qu’il y aurait des femmes « natales » et donc, à contrario, qu’il y en aurait qui ne le soit pas.

Elle se désigne elle-même comme « femelle humaine », discernant pourtant les corps par leurs seuls organes et caractéristiques procréatrices, atténuant à peine le fait que nous soyons tous.tes des mammifères, en effleurant notre humanité consciente pour finir par lier sexe et « façon d’être au monde » ; le genre, qu’elle ne nomme pas. Parler de « femelles humaines » c’est supposer la « pré-existence de groupes à leur hiérarchisation [en laissant] de côté la question de [leur] constitution » (5). C’est aussi penser les corps en soulignant leur animalité tout en coupant ceux-ci de la perception que nous pouvons en avoir. Que l’oppression des femmes en tant que classe repose en partie sur deux construits reliés : la capacité de reproduction et la capacité sexuelle est une chose facilement vérifiable. Mais pour que cette oppression aie pu s’installer et perdurer il a fallu, d’abord, que TOUS les corps soient pensés selon l’axiome hétérosexualité-procréation.

Ramener la différence des sexes à la seule réalité biologique c’est ; ne pas prendre en compte le construit perceptif de cette réalité. C’est ramener les corps à des « machines » dont le rôle social et singulier est la permanence de l’Humanité.  C’est faire croire que le corps est un assemblage d’organes indépendants les uns des autres alors que c’est une intégration, les uns n’ayant d’existence qu’en rapport aux autres, la fonction procréatrice n’en étant qu’une des qualités, ne définissant chaque corps singulier qu’en partie. De plus, « Ce qui permet d’affirmer que ce corps est le mien, c’est le sentiment de propriété lui-même » (6), que seul le point de vue d’une subjectivité ou d’une conscience peut isoler de la masse des autres corps. Et là où il y a conscience, il y a dépassement du stade limitatif de l’animalité darwinienne et possibilité de se libérer du cadre oppressif du contrôle des corps par le patriarcat et de leurs définitions biologiques. L’idée comme quoi les humains seraient déterminables selon leurs caractéristiques sexuelles primaires et secondaires et leur flux d’hormones indépendamment de leurs mises en combinaisons et de la possibilité de penser et la finitude de ces caractéristiques et la modélisation des divers vécus est s’offrir, une fois encore, en offrande à la toute puissante supposée de la Nature. Lors, réduire les corps à quelques organes c’est les vider de ce qui leur donne vie et perspective, c’est, somme toute, tuer ces corps que l’on prétend définir.

Mais ce n’est pas tout. Comment continuer à lier sexe et genre lorsque Christine Delphy, elle-même (5), avance que, « la différence est la façon dont […] on justifie l’inégalité entre les groupes.[…] ces différences ne sont pas seulement des différences, mais aussi des hiérarchies. La société s’en sert pour justifier son traitement « différentiel » – en réalité inégal et hiérarchique- des groupes et individus. […] une « vraie » différence est d’une part réciproque et d’autre part n’implique pas de comparaison au détriment de l’un des termes. Or la différence invoquée sans arrêt à propos des femmes, mais aussi des homosexuel.les, des « arabes », des « noirs, n’est pas réciproque, bien au contraire. […] Cette différence est un stigmate. », plus loin elle ajoute, « cet implicite d’une préexistence des groupes à leur hiérarchisation laisse de côté la question de la constitution des groupes en groupes […] L’impossibilité de rendre compte de leur constitution par autre chose que la volonté de hiérarchiser les individus (de les rassembler en groupes d’inégale valeur) est la clé de toute de ma théorie […] une fois que les groupes sont constitués, on ne se demande plus comment ils ont été constitués. On se demande en quoi ils diffèrent, comme si l’opération par laquelle ils ont été nommés différents, puis traités différemment, était sans rapport avec leurs différences actuelles », enfin, « la biologie est un regard sur la réalité  […] il ne peut exister de « vérité biologique ». Et elle termine par ceci ; « le sexe est conceptualisé comme une division naturelle de l’humanité – la division mâles/femelles- division dans laquelle la société met son grain de sel […] si le genre n’existait pas, ce qu’on appelle le sexe serait dénué de signification, et ne serait pas perçu comme important : ce ne serait qu’une différence physique parmi d’autres. […]  Je conclus que le genre n’ [a]  pas de substrat physique […] qu’au contraire c’ [est] le genre qui [crée] le sexe : autrement dit, qui [donne] un sens à des traits physiques qui, pas plus que le reste de l’univers physique, ne possèdent de sens intrinsèque. […] La plupart des féministes continuent de penser à l’intérieur du paradigme précédent [le sexe comme une division naturelle de l’humanité]. Beaucoup certes font une place au genre : admettent qu’une bonne part, sinon la totalité de ce qu’on appelle « féminité » ou « masculinité » sont des construits sociaux, et se défendent d’appartenir à l’école essentialiste qui postule une différence ontologique et irréductible et totale entre les femmes et les hommes. Néanmoins, elles gardent l’idée que le genre est assis sur un sexe physique, dichotomique et réel : que les catégories de sexe nous sont données par la « nature ». Toujours Delphy ; « les défenses sans cesse renouvelées de « la différence sexuelle » ne font que confirmer l’importance du genre dans nos sociétés : une importance sociale telle qu’elle est apparemment le fondement de notre appréhension du monde. […] Tout se passe comme si la différence des sexes était ce qui donne sens au monde […] cette croyance est si ancrée dans la conscience de chacun.e, qu’elle déborde largement le domaine du genre lui-même, affecte la perception du monde et même la capacité à le percevoir  […] La croyance que le « différence sexuelle » est une différence fondamentale, un socle naturel produisant deux principes, féminin et masculin, sur lesquels la société peut et doit s’appuyer, est aussi vieille que notre civilisation historique. ».

Les deux cas de « changement » chirurgical de sexe au II° siècle avant notre ère décris par Jean Lascaratos et Stavros Perentidis (7) confirment que la naturalisation des sexes sur des modèles déterminés est ancienne et un des fondés sur lequel toute la perception du normal et du pathologique reposent quand il s’agit de corps hors du schéma naturaliste. Tout agit comme si nous devions rendre à notre mort le corps que nous avons reçu en l’état et que l’appel à la technique, réputée changer la nature, doit être neutraliser par l’édification de lois (morales ou institutionnelles) pour rétablir les droits de la Nature mise en danger.  Le simple désir de modifier les paramètres et les apparences morphologiques ne peut alors qu’être le symptôme d’une déréliction de la raison.

« L’identité du normal et du pathologique est affirmée au bénéfice de la correction du pathologique » (8) sur l’idéologie que toute atteinte à la « Nature » est inconcevable tant celle-ci est réputée saine, indivisible et bienfaitrice. Ce qui permet dès le début du XIX° à la médecine d’apporter son concours savant à une morale qui, au Moyen-Age par exemple, ne parlait que de dégradation de l’âme (9). Les inverti.e.s vont passer des flammes de l’Enfer à l’enfermement pour cause de maladie et de prétentions thérapeutiques. L’idée étant de soigner et qu’au trouble succède l’apaisement. La psychiatrie, et ensuite la psychanalyse, vont être les bras armés de cette normalisation forcée des identités sexuelles déviantes et des expressions « transsexuelles », mettant allégrement le tout dans le même sac en suivant en cela l’exemple de Magnus Hirschfeld, inventeur du  terme « transsexualismus » et ayant classifié les identités-attirances en quelques 80  catégories « d’intermédiaires sexuel.le.s » (10). C’est sur ces bases (Harry Benjamin rencontra Hirshfeld au début de sa carrière) que « le modèle transsexuel » s’édifiera, vu comme une réparation d’erreurs successives et dont beaucoup de trans* feront l’expérimentation douloureuse. Car, que se soit dans l’acceptation d’un complexe œdipien « mal » vécu, d’un refus de choix d’objet hétérocentré, que se soit dans la certitude d’un corps-prison, d’un appel, ou d’une condamnation des interventions chirurgicales ou des traitements hormonaux, que se soit dans l’imposition de thérapies réparatrices ou d’acceptation d’un destin donné, ce qui importe à la Société est le retour à la norme de parcours de vie pervertis pas la perversion, la névrose ou le mensonge. Au final quelque soit le point de départ de la projection des vies transidentitaires à la lumière de la naturalité des corps, c’est le destin pathologique funeste qui en est la qualité pernicieuse et finie.  Tout est fait, même après « normalisation », pour qui nous n’oublions jamais l’abjection qui est la nôtre.

C’est ce que Meghan Murphy va s’attacher à faire dans son article incendiaire du 21 septembre 2017 traduit pour le site RADFEMS (11). En fait cet article nous en apprend bien plus sur la vision hallucinée que les féministes radicales transphobes ont des personnes trans. que sur l’intégration de celles-ci dans la société civile, intégration qui ne sera de toute façon vue qu’à la lumière d’une invasion-soumission patriarcale.

Cette diatribe part d’un fait déplorable ; l’agression dont a été victime, au Speaker Point d’Hyde Park, une oratrice féministe de la part de trois activistes trans (12). Quel que soit le fossé qui nous sépare, il est hors de question de légitimer la violence. La violence patriarcale, qui est une réalité commune, est ce qui devrait nous unir tous.tes dans une même volonté de combat, et non pas en nous écharpant entre nous.  Mais, les condamnations doivent aussi se faire dans les deux sens. Murphy a beau jeu de souligner les tweets détestables adressés, par des activistes trans* et alli.é.s, à celles qui pensent comme elle en omettant, bien entendu, ceux qu’elles sont tout aussi capables d’envoyer en retour ou en amont. Une rapide recherche sur les réseaux sociaux aura vite fait de montrer l’ampleur des dégâts (13). La violence et les invectives sont réciproques mais l’objectif des féministes transphobes est d’exclure les personnes transidentitaites des droits les plus élémentaires en faisant flèches de tout bois.

Car, il ne faut pas se leurrer, que ce soit dans son allocution de mai 2017 devant le comité sénatorial canadien, son contre-rendu de la conférence donnée à Conway Hall, Londres en 2016 ou le texte du 21 septembre, ce qui intéresse Meghan Murphy est de refuser que les droits humains soient appliqués à une partie de la population sous couvert d’un féminisme essentialiste qui aurait seul valeur de loi en instrumentalisant les actes d’une minorité d’entre nous. Son discours ne doit pas cacher l’obédience de certaines féministes radicales aux thèses de Janyce Raymond, dont le rapport de 1980 servit aux autorités américaines et aux diverses assurances pour exclure les « transsexuel.le.s » de toute une série de remboursement de soins de santé entraînant des décès en cascade (14), et à celles de Sheila Jeffreys qui appelle à l’arrêt des chirurgies et des traitements hormonaux considérére.e.s comme contraires aux droits humains (15) et dont l’un des faits d’armes aura été de se fendre de commentaires racistes condamnés par la communauté aborigène australienne (16). Tout le réquisitoire de cette branche du féministe est axé sur la partition « naturelle » des humains et sur l’idée que nous serions atteint.e.s d’une psychopathologie nommée en ce moment « dysphorie de genre », soumis.e.s au patriarcat capitaliste, voir, comme le prétend Jeffreys, parce que c’est une excitation sexuelle qui « fait » de nous des malades. Quant aux hommes trans*, ils sont ravalés au rang de traîtres à la cause des femmes et, parfois, avec paternalisme, de simples brebis égarées éveillant de la commisération, mais le plus régulièrement ils sont ignorés (17).

On peut étudier que la partition du sain et du pathologique se retrouve déjà chez Aristote et sert de modèle classificateur et hiérarchique à une société qui, ailleurs, subordonne sur fond de sexes et aura interdit aux femmes l’accès du domaine public pour des raisons soi-disant « naturelles ». L’agencement du pathologique est une hiérarchie patriarcale, y faire appel pour exclure une part de la population ne peut que réifier une oppression en se faisant les allié.e.s objectif.ive.s de l’oppresseur.  On peut dès lors raisonnablement se demander ce qui fait qu’une partie du féminisme radicale aie décidé que les personnes trans* seraient les ennemies à abattre de quelques manières que se soit, en usant d’artifices et de désinformations et en s’appuyant sur des thèses psychiatriques données par le patriarcat lui-même.

Mais en définitive, la question est de savoir, au-delà des arrogances et invectives et des quelques échauffourées ici et là, comment cela se déroule t’il au niveau du terrain ? Là où féministes et personnes trans. se croisent ? Comment cela se déroule t’il dans les lieux LGBTQI, lors des événements communs, des drinks, des actions, des soirées et des festivités ?

Puisque Meghan Murphy parle de différences selon les territoires (le terme de territoire n’est pas anodin, j’en reparlerai plus loin), parlons donc du « territoire » belge où je milite.
En fait, cela se passe bien et de manière tout à fait cordiale et pacifique.

En tant qu’administratrice de l’association Genres Pluriels et responsable de deux de nos permanences, je suis amenée à fréquenter et à accueillir énormément de personnes.  Que se soit à Bruxelles, Liège ou Verviers, cis*, trans*, gays, lesbiennes, hétéros, féministes, queers, hommes, femmes, inters., non-binaires etc se croisent, se saluent, échangent des propos, s’organisent ensemble, se soutiennent sans que cela ne posent le moindre problème.  Ces derniers mois, notre association s’est associée avec le L-Festival (18) et le festival Pink Screens (19), comme chaque année. Dans le cadre de notre festival, nous avons mis sur pied plusieurs soirées avec une autre association qui accueille les réfugié.e.s et les migrant.e.s afin de parler de la situation des personnes transidentitaires venant de ces pays (20).  Enfin, nous avons organisé un colloque transféministe pour parler de la trans-sectionnalité des oppressions et où en collaboration avec des personnes de tout horizon, entre autres de l’ASBL Garance (21), nous pourrons questionner l’auto-santé, l’appréhension des corps dit hors-norme, parler des attitudes de réappropriation de nos identités multiples et complexes,  de la pathologisation et de tant d’autres injonctions patriarcales (22).

Dès lors comment doit-ont, interpréter leur attitude et les demandes de formations à l’accueil des personne trans* par une association comme Liège Gay Sport, dont la majeure partie des affilié.e.s  sont des gays et des lesbiennes et qui désire nous accueillir et pouvoir réagir contre les réactions transphobes lors de leurs événements sportifs? Comment interpréter que le L-Festival et d’autres associations lesbiennes ne se sentent pas agressées par la simple présence de F Trans*, qui contrairement à ce qu’en a dit JJ Barnes, dans un autre article  des plus surréalistes, relayé par Christine Delphy (via TRADFEMS) et publié au départ sur Feminist Current (le chemin pris par ce texte n’est pas innocent) (23), ne cherchent pas à obliger les lesbiennes à avoir des relations sexuelles avec des « femmes à pénis » qui n’ont guère peur des viols correctifs dont nous serions les nouvelles portes-drapeau  (24) ?

Je me pose donc cette question, si toutes ces femmes « natales », pour reprendre l’expression de Kate Louise Gould, ne se sentent pas en danger, est-donc parce qu’elles se sont soumises aux lois du patriarcat ? Est-ce que, lorsque Mirabal Belgium invite notre association à participer à « la manifestation féministe nationale » contre le féminicide, les organisatrices trahissent la cause des seules « vraies » femmes ? Et, quand le festival Cinéffable poste ce message sur son Facebook :  « Nous regrettons d’apprendre ce qui s’est passé avant 2008. A ce moment-là, le positionnement de l’association Cineffable n’était peut-être pas suffisamment clair en ce qui concerne l’accès au Festival. Nous avons désormais clarifié ce positionnement. Le Festival est un espace ouvert à toute personne s’identifiant en tant que femme. Le choix de venir ou non de participer au festival appartient à chacunE. Nous sensibiliserons également les personnes qui assurent la sécurité à l’entrée du Festival afin qu’un tel événement ne se reproduise pas. En cas de problème, n’hésitez pas à solliciter une membre de l’équipe organisatrice. » (25), devons-nous supposer que ce festival renie la cause des femmes « biologiques » et se soumet aux invectives et à la violence des personnes transidentitaires, agentes infiltrées du patriarcat honni en abandonnant les luttes féministes et lesbiennes ? Et que dire des excuses de Gloria Steinem,  qui a longtemps professer les idées de Raymond (26) mais qui en octobre 2013 expliquait : « Alors maintenant je veux être sans équivoque dans mes mots: Je crois que les personnes transgenres, y compris celles qui ont fait la transition, vivent des vies réelles et authentiques. Ces vies devraient être célébrées, pas questionnées. Leurs décisions en matière de soins de santé devraient être les leurs et être les seules à en décider. Et ce que j’ai écris il y a des décennies ne reflète pas ce que nous savons aujourd’hui, puisque nous nous éloignons seulement des cases binaires du «masculin» ou du «féminin» et que nous commençons à vivre sur le continuum humain de l’identité et de l’expression. » (27)

En conclusion, et si tout cela n’était rien d’autres qu’une question de territoire et de la perte d’un illusoire monopole dans l’action politique contre le patriarcat ?   Et si au final, la multiplicité des luttes et les glissements des diverses oppressions et stigmatisations dues à cette organisation sociétale millénaire, capable de se régénérer tel une hydre, ne déstabilisaient pas une certaine idéologie radicale qui en est obligée à défendre un essentialisme abscons, usant du genre comme d’un outil contraignant à une partition de plus en plus abstraite pour combattre plus aisément un ennemi bien défini quitte a condamner toutes celles.ceux qui ne se contenteraient pas d’une seule grille d’analyse, ou refuseraient de ne penser la lutte contre le dit patriarcat que comme l’affaire des seules femmes « natales » adhérentes aux dogmes de Janice Raymond et Sheila Jeffreys?

Fort heureusement, le féminisme est riche de possibilités et l’on peut sans problème penser son investissement en liant Christine Delphy, malgré ses errances contemporaines, Michel Foucault et Judith Butler. Car, la masse des savoirs est telle qu’il serait bien dommage de se priver des possibilités qu’ils nous offrent afin de penser et actionner d’une manière personnelle et commune nos investissements à défaire le genre, à en refuser le dogmatisme et, au-delà, à récuser au patriarcat le poids qu’il s’arroge dans nos existences, nos éducations et nos luttes.

NOTES

1 Le terme Trans-Exclusionary Radical Feminism, TERFS, est devenu au fil du temps une insulte jetée en réponses aux diverses agressions et conflits entre certaine.e.s activistes trans., leurs allié.e.s et une partie des féministes radicales. En ce qui me concerne je l’utilise assez peu, lui préférant le terme « féministes radicales transphobes », voir « féministes transphobes ». Dans ce cadre-ci, j’en use, pour poser et délimiter l’objet de mon article.

2 http://planettransgender.com/sorry-about-your-dick-an-interview-with-cathy-brennan/

http://planettransgender.com/cathy-brennan-made-a-name-outing-transkids-now-suing-after-ellen-for-reveal/

3 Jules FALQUET. « Au delà des larmes des hommes : l’institution du service militaire en Turquie » in « pax neoliberalia » Edts racine de iXe. 2017. Quelques précisons s’imposent tout de même. Si dans ce texte Falquet articule son discours dans une séparation biologique sexo-centrée, elle évoque l’idée (sans l’approfondir) que la soumission à une attitude de « type » masculine opposée à une attitude de « type » féminine est la condition essentielle pour être accueilli dans la communauté des « mâles » effectuant leur service militaire en Turquie. Elle évacue trop facilement à mon goût cet acte de soumission porteur en lui-même de discriminations et d’oppressions pour faire valoir une analyse très juste du masculinisme militaire, fondateur et fédérateur d’une identité virile. Elle base son analyse du destin trans* au sein des corps d’armée sur un seul exemple qui, cependant, démontre bien le caractère inique de l’injonction genrée imposée à la f trans* dont il est question dans l’étude sur laquelle elle se base. Tout porte à croire que pour ne pas déforcer son discours, mais je ne vois pas en quoi, que du contraire, elle avait besoin de taire une oppression spécifique, basée sur la binarité des sexe-genres, alors que c’est justement cette oppression duale qui est l’objet de son travail. On peut aussi se demander pourquoi elle tend à minimiser l’exclusion dont les gays sont victimes au sein même des rangs de l’Armée turque ? Mais le titre donne, je pense, la réponse.

4 https://tradfem.wordpress.com/2017/10/27/transfemmes-les-nouveaux-misogynes/

5 Christine Delphy «L’ennemi principal : 2 Penser le Genre » Edts Syllepse 2013

6.Maine de Biran « Essai sur les fondateurs de la psychologie » Edts Tisserand. 1982

7 Jean Lascaratos et Stavros Perenditis « Deux cas de changement chirurgical de sexe au II° siècle avant notre ère : approche historique » in « Les assises du corps transformé ». Edts Les Etudes Hospitalières . 2010

8 Georges Canguilhem « Le normal et le pathologique » Edts Puf 2017

9.Jean Verdon « Le plaisir au Moyen Age » Edts Tempus 2010

10 https://fr.scribd.com/doc/32692115/Hommage-to-Magnus-Hirschfeld-FR

11 https://tradfem.wordpress.com/2017/09/24/traiter-quelquune-de-terf-nest-pas-seulement-une-insulte-cest-de-la-propagande-haineuse/

12 http://www.newnownext.com/terf-hyde-park-transgender/09/2017/. Dans cet article vous pourrez voir que, contrairement à ce qu’avance Meghan Murphy, l’association Trans Health London a condamné l’agression de Maria MacLachlan par trois activistes se revendiquant être de ses membres.

13 http://www.pinknews.co.uk/2017/09/25/daily-mail-and-the-times-wrongly-accuse-action-for-trans-health-of-condoning-violent-protests/

https://twitter.com/hashtag/terfs?lang=fr

14.http://transadvocate.com/fact-checking-janice-raymond-the-nchct-report_n_14554.htm http://transgriot.blogspot.be/2010/09/why-trans-community-hates-dr-janice-g.html. Pour être complète voici la défense de Raymond sur son propre site, vous pourrez ainsi vous faire votre propre opinion : http://janiceraymond.com/fictions-and-facts-about-the-transsexual-empire/

15.http://journals.sagepub.com/doi/pdf/10.1177/1363460715583452 https://www.newyorker.com/magazine/2014/08/04/woman-2

16.http://www.starobserver.com.au/news/national-news/leading-feminist-launches-bizarre-racist-attack-on-trans-community/118883

17 https://monsieursilvousplait.wordpress.com/2017/02/17/mecs-trans-et-feminisme/

18 http://rainbowhouse.be/fr/projet/l-festival/

19 http://www.gdac.org/

20 http://www.merhaba.be/fr

21 http://www.garance.be/

22 https://www.genrespluriels.be/18-11-17-Colloque-Transfeminisme-s-et-Intersectionnalite-s

23 https://christinedelphy.wordpress.com/2017/08/01/le-lesbianisme-est-la-cible-dattaques-mais-pas-de-la-part-de-ses-adversaires-habituels/#more-717

24 https://reflexionstrans.wordpress.com/2017/08/03/premier-article-de-blog/

25 https://www.facebook.com/pg/Cineffable-101128133261457/reviews/ . Voir le commentaire du 26 juin 2016 et sa réponse du 28 par l’organisation du festival.

26 http://transgriot.blogspot.be/2012/09/gloria-steinem-transphobe.html

27 https://www.advocate.com/commentary/2013/10/02/op-ed-working-together-over-time

28 Le titre de mon texte est inspiré d’un article paru sur le site Progress Queen dont je partage le lien ci-après: http://www.progressqueens.com/news/2017/10/2/some-feminists-embrace-oppression-by-continuing-to-exclude-trans-women-from-language-of-legal-protections-activists. Pour continuer, et penser globalement, les deux liens suivants émanent d’une redneck-hippie végétarienne comme elle se définit et démontre qu’on peut être féministe radicale et citer Andrea Dworkin sans pour autant être transphobe  http://daisysdeadair.blogspot.be/2009/08/andrea-dworkin-on-transgender.html# , http://daisysdeadair.blogspot.be/2009/05/censorship-and-radical-feminist.html

29  Je ne peux m’empêcher de terminer mon article sans citer ce très beau texte d’une association féministe américaine ayant fêté ses 50 ans d’existence il y a peu. http://www.radicalwomen.org/transphobia.shtml

Condamnée pour avoir protégé des salariées victimes de harcèlement sexuel

Par une décision en date du 4 mai 2018, la médecin du travail Karine Djemil vient d’être condamnée par l’ordre des médecins à 6 mois d’interdiction d’exercice dont trois fermes, pour avoir donné des soins médicaux à plusieurs femmes harcelées sexuellement dans le cadre de leur travail.

vendredi, 11 mai 2018 | Un communiqué de l’UGICT-CGT
La chambre nationale disciplinaire de l’ordre des médecins a considéré que Karine Djemil aurait délivré un rapport tendancieux puisqu’elle n’aurait « pas constaté des faits précis permettant d’en déduire l’existence (de harcèlement sexuel) avec suffisamment de vraisemblance ». Pourtant, la chambre disciplinaire de l’ordre des médecins a refusé d’entendre une victime présente pour cela à l’audience et n’a vérifié aucun fait. Les deux employeurs en cause n’ont d’ailleurs pas saisi le procureur de la République pour dénonciation calomnieuse de peur d’une enquête objective et contradictoire. Malgré cela l’ordre des médecins accuse le Dr Djemil d’avoir violé le secret médical, alors que celle-ci a déployé une « alerte médicale collective réglementaire » proportionnée à la gravité des faits et à l’inertie des employeurs. Ainsi aucun médecin ne pourrait plus sur la base de son examen clinique, prendre en charge une victime de harcèlement sexuel ou moral dans une entreprise, sous peine d’interdiction d’exercice !

Le code de déontologie médicale prescrit pourtant dans son article 95 que le médecin « doit toujours agir, en priorité, dans l’intérêt de la santé publique et dans l’intérêt des personnes et de leur sécurité au sein des entreprises ou des collectivités où il exerce ». Les médecins agissent ainsi en apportant leurs soins aux victimes de harcèlement sexuels, en collectant dans leur dossier médical un faisceau d’indices cliniques.

Avec la condamnation du Dr Djemil, l’ordre des médecins méconnait ces fondements de la déontologie. En recevant les plaintes d’employeurs, il contraint les médecins du travail à rompre le secret médical pour justifier leur diagnostic, et remet en cause la possibilité de faire le lien entre la pathologie du patient et son travail, pourtant au cœur des missions des médecins du travail.

L’ordre des médecins est indifférent au surgissement dans le monde entier des luttes contre le harcèlement sexuel notamment au travail. Et pour cause, malgré la féminisation de la profession, le conseil national de l’ordre des médecins compte toujours moins de 10 % de femmes. C’est la question essentielle de la valeur de la parole des femmes qui se pose ici, particulièrement en cas de harcèlement sexuel du fait du travail, dont la réalité est recouverte par une chappe de plomb favorisée l’ordre des médecins.

Alors que le gouvernement annonce un plan de lutte contre les violences sexistes et sexuelles au travail en mettant en avant le rôle de la médecine du travail, la condamnation de Karine Djemil, une des seules médecins du travail à avoir mis à jour des cas de harcèlement sexuel est inacceptable.

L’UGICT-CGT et son collectif de médecins du travail demandent aux ministres de la santé et du travail de prendre les mesures qui s’imposent pour permettre aux médecins du travail d’exercer leurs missions :

  • La mise en œuvre d’une commission d’enquête parlementaire et une de l’IGAS concernant les pratiques de l’ordre des médecins après une plainte d’employeurs, particulièrement après des faits de harcèlement sexuel et moral ;
  • L’interdiction de la recevabilité des plaintes d’employeurs devant l’ordre des médecins et leur transmission automatique au procureur de la république ;
  • Pour les médecins exerçant des missions de service public, notamment hospitaliers, qui ne peuvent statutairement être poursuivis par les employeurs privés, l’interdiction pour l’ordre des médecins de se substituer à une plainte d’employeurs, et son obligation d’auditionner les victimes ;
  • La suppression des chambres disciplinaires de l’ordre des médecins qui constituent une juridiction d’exception.

À Montreuil, le 11 mai 2018

Campagne « Une fois par an » : et si vous laissiez nos chattes un peu tranquilles?

Un article repris du blog Tout à l’ego

Si vous me lisez, vous savez que je m’insurge très régulièrement contre « Octobre rose » et plus généralement contre les campagnes de dépistage systématique du cancer du sein ainsi que la récupération commerciale qui est faite de cette maladie (j’avais d’ailleurs écrit en 2014 un article pour Slate Avec le Pinkwashing, le cancer du sein devient un produit comme un autre).
Infantilisantes, sexualisées et sexistes (car associant souvent nudité et couleur rose bonbon), ces campagnes n’informent pas les femmes en toute objectivité, se contentant de jouer sur le ressort de la culpabilité.
Comme l’explique très bien cet article de France Inter « Si quelques femmes sont réellement sauvées par une mammographie systématique après 50 ans, d’autres, plus nombreuses, sont traitées lourdement pour des tumeurs qui n’auraient jamais évolué. Les femmes ignorent souvent que les petits cancers détectés à la mammographie et confirmés par les biopsies disparaissent souvent sans traitement ou n’évoluent jamais. Cette réalité, qui conduit à un surtraitement, est à l’origine d’une controverse croissante sur le rapport bénéfice/risque de la mammographie de dépistage. Une étude publiée dans le prochain numéro de la revue Médecine et en accès libre depuis ce matin démontre avec beaucoup de rigueur que l’introduction du dépistage organisé en 2004 est à l’origine d’une augmentation et non d’une diminution des mastectomies ! ».
J’ai découvert récemment sur Twitter qu’une autre campagne venait d’être lancée par IMAGYN, une association qui réunit les patientes atteintes de cancers gynécologiques. Cette fois-ci, on ne parle pas d’incitation à la mammographie mais d’injonction à aller consulter son gynécologue tous les ans.
Le petit film destiné à appuyer le message « Une fois par an » met en scène des femmes célèbres dont plusieurs d’entre elles se définissent comme féministes. On peut le voir ici:
https://youtu.be/jfntfFKm324
On ne peut remettre en cause la sincérité de celles qui se sont prêtées au jeu, l’intention est clairement louable et partait d’un bon sentiment.
Toutefois, plusieurs choses m’ont fait tiquer lors du visionnage de ce spot, tant sur le fond que sur la forme :
– Le ton autoritaire et infantilisant (on est à la limite du « une fois par an, rentre-toi bien ça dans la tête »), faussement cool « c’est l’anniversaire de ta chatte » (dirait-on c’est l’anniversaire de ton zguegue pour le dépistage du cancer de la prostate ?)
– L’absence totale de source quant à la nécessité d’aller consulter son gynécologue une fois par en l’absence de questions ou de symptômes.
Les recommandations de l’HAS sont pourtant très claires à ce sujet : en l’absence de symptômes, la fréquence du frottis de dépistage c’est tous les 3 ans (après 2 frottis normaux réalisés à 1 an d’intervalle) entre 25 et 65 ans. L’HAS précise par ailleurs que 40 % des femmes sont dépistées trop fréquemment. Ce sur-dépistage entraîne, comme pour le cancer du sein, des faux positifs et donc du stress et des traitements invasifs pour des lésions qui auraient pu guérir spontanément. A ce propos, je vous conseille l’éclairant article de Martin Winckler A qui faut-il conseiller d’aller voir un médecin unefois par an ?.
Sur le sujet, voici ce qu’il écrivait par ailleurs : « L’examen des seins comme le toucher vaginal sont sur-imposés, en particulier aux femmes jeunes, et on ne devrait jamais les faire quand aucun signe ou symptôme évoqué par la femme ne le justifie.
À mesure que j’avançais dans le métier, j’examinais de moins en moins spontanément, mais seulement quand la femme le demandait expressément (ça arrive et c’était pour être rassurée) ou quand, après avoir discuté avec elle, il nous apparaissait à tous les deux que ça pouvait être utile. Mais je n’ai jamais imposé un examen des seins ou un toucher vaginal à une femme qui n’en voulait pas. Ces deux examens ne devraient jamais être « systématiques ». La palpation systématique des seins chez les femmes jeunes est considérée comme un examen trompeur, angoissant et source de radiographies et d’irradiations excessives – et donc de sur-diagnostic et de traitements excessifs. L’examen gynéco, lui, n’a pas beaucoup d’intérêt médical en dehors de la grossesse et de l’accouchement (et même là, on en fait trop). »
Il est également important de rappeler :
– qu’il n’est pas nécessaire de consulter un médecin ou un.e gynécologue pour un renouvellement de pilule : depuis 2012 les pharmaciens peuvent délivrer la pilule, pour une durée maximale de six mois, sur présentation d’une ordonnance périmée de moins d’un an.
– qu’il n’est pas nécessaire de consulter un.e gynécologue pour un frottis ou la délivrance d’un contraceptif : un médecin généraliste, une sage-femme, une PMI ou le planning familial peuvent tout à fait s’en charger
– En l’absence de contre-indications, il est possible de se faire prescrire pour 12 mois une pilule si elle est bien tolérée (les ordonnances sont généralement établies pour 3 ou 6 mois).
–  Que l’examen des seins et l’examen gynécologique ne sont pas systématiques lors de la prescription d’une pilule. Comme l’explique Martin Winckler, « les recommandations actuelles de l’OMS en matière d’utilisation des contraceptifs indiquent que le seul examen médical nécessaire avant prescription d’un contraceptif hormonal est la mesure de la tension artérielle ». « L’examen des seins et l’examen gynécologique sont absolument abusifs avant prescription d’une pilule contraceptive à une adolescente ou une femme jeune en bonne santé qui ne se plaint de rien ».
À la lumière de ces éléments, on peut donc légitimement s’interroger sur cette injonction faite aux femmes de consulter si fréquemment alors même qu’elle ne suit pas les recommandations de l’HAS.
D’autant que les hommes ne subissent ni cette infantilisation ni cette obligation (a-t-on vu une campagne leur demander de se faire examiner tous les ans afin de dépister le cancer de la prostate ?).
Pour expliquer cette différence, il faut se pencher sur l’histoire de la médecine : depuis des siècles, les femmes ont en effet été traitées comme d’« éternelles malades » pour reprendre l’expression de l’historien Jules Michelet.
L’excellent ouvrage de Muriel Salle et Catherine Vidal « Femmes et santé, encore une affaire d’hommes ? » l’explique très bien : « Dans le discours médical sur les femmes aux XVIII-XIVe siècle, la confusion entre le normal et le pathologique est presque systématique. Avec ses menstrues, ses grossesses, sa ménopause, la femme est une malade perpétuelle, situation qui n’est guère enviable même si les auteurs de l’époque présentent la chose avec beaucoup de poésie : « Élevée par sa beauté, sa poésie, sa vive intuition, sa divination, elle n’est pas moins tenue par la nature dans le sevrage de faiblesse et de souffrance. Elle prend l’essor chaque mois, et chaque moi la nature l’avertit par la douleur et par une crise pénible et la remet aux mains de l’amour (…). De sorte qu’en réalité, 15 ou 20 jours sur 28 (on peut dire presque toujours) la femme n’est pas seulement une malade mais une blessée. Elle subit inlassablement l’éternelle blessure d’amour ».
D’éternelles malades, mieux suivies que les hommes mais paradoxalement moins bien soignées qu’eux. Comme l’expliquent les 2 auteures « parfois c’est parce qu’elles souffrent de maladies qu’on s’imagine « masculines », qui sont diagnostiquées moins rapidement et soignées plus tardivement (comme les maladies cardiovasculaires). Ou parfois c’est parce qu’elles renoncent à des soins par manque de moyens (dans 35% des cas) ou de temps (en raison d’obligations professionnelles ou familiales) ou parce qu’elles ont des difficultés à se rendre chez un médecin ».
Au regard de ces différents éclairages, on comprend mieux pourquoi la campagne d’IMAGYN est non seulement caricaturale et malvenue mais surtout contre-productive.
Bien sûr en cas de doute, stress, questions ou symptômes, rien n’empêche de consulter tous les ans. Pour autant, pas question de mettre toutes les femmes dans le même sac et de les enjoindre à se ruer chez leur gynécologue au prétexte d’une (fausse) bonne action.
Et si pour fêter l’anniversaire de notre chatte, on lui fichait un peu la paix ?
Pour en savoir plus sur le sujet et s’outiller, je vous recommande l’excellente brochure « S’armer jusqu’aux lèvres ! : outils d’auto-défense gynécologique à l’usage de toutes les femmes »

La continuité coloniale

Trois jours d’événements d’événements anticoloniaux et féministes à Forcalquier!

Demandez le programme: Continuité coloniale

ET voici le programme des émissions diffusées par radio Zinzine à cette occasion:

PROGRAMMES

* MARDI 08/05 à 12h30 :  Comme un Poisson sans Bicyclette n°9 : « L’intersectionnalité I »
http://www.zinzine.domainepublic.net/emissions/CUP/2016/CUP20160520-08-intersectionnalite.mp3

L’intersectionnalité
Mais qu’est-ce que ce gros mot? En passant par une lecture de texte puis par un historique de l’avènement de ce terme, ainsi qu’une présentation du livre de Bell hooks »Ne suis-je pas une femme », puis une chronique musicale sur Nina Simone, une présentation du film Trop noire pour être française, et enfin une petite bibliographie qui nous a permis d’enrichir nos réflexions, nous avons essayé de poser quelques jalons et de vous partager notre compréhension de ce vaste thème.
Dans cette émission vous avez aussi pu entendre plusieurs musiques:
« Lesbica i negra » de Tambores de Safo
« Olou Labouha » du collectif Bnt AlMasarwa trouvé sur le site mouqawamet
« Four Women » de Nina Simone.

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* MERCREDI 09/05 à 12h30 : Comme un Poisson sans Bicyclette n°10 «  »L’intersectionnalité II »
http://www.zinzine.domainepublic.net/emissions/CUP/2016/CUP20160624-10-intersectionnalite2.mp3

L’intersectionnalité – Deuxième partie
Après avoir posé les jalons de ce vaste thème, nous continuons à le débrousailler en évoquant les débats autour de la critique de la blanchité à travers « L’universel lave-t-il plus blanc ? » : « Race », racisme et système de privilèges de Horia Kebabza et de Timult N°09. Nous rendons compte aussi du débat et des polémiques autour de ce concept qu’est l’intersectionnalité, à travers les regard de quelques « Indigènes de la république » et des critiques qui leurs sont fait.

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* VENDREDI 11/05 à 9h30 : Entretien avec (17 min)

Reportage-Interview avec Zahra Ali, dans le cadre des événements « continuité coloniale », organisés à Forcalquier du 17 au 19 mai.

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* samedi 12/05 à 12h30 : « Langue de fronde » (60 min) de Radio Rageuses

Emission autour du livre sur le Blues d’Angela Davis. Elle est programmée dans le cadre des rencontres autour du colonialisme et Féminisme à Forcalquier, en mai 2018.
Emission issue du réseau de radios féministes, Radio Rageuses : http://radiorageuses.net/

Une présentation vidéo de « Ne crois pas avoir de droits »

Le livre Ne crois pas avoir de droits, paru l’An passé aux éditions de La Tempête, est ici présenté dans le cadre des journées « Farce reste à la justice » par deux membres de son collectif de traduction. On sait en effet que l’édition originale de ce livre est du au groupe de la Librairie des femmes de Milan, en 1987. ce texte présente ce que l’on a appelé le « féminisme de la différence ». Avant de dégainer sans plus réfléchir l’accusation d' »essentialisme » trop souvent entendue contre ces thèses, il vaut la peine d’y aller voir, et cette présentation qui dure une vingtaine de minutes est une bonne manière de le faire – avant peut-être de lire le livre. On peut voir la vidéo ici.

Paroles au nom des femmes zapatistes pour inaugurer la Première Rencontre internationale, politique, artistique, sportive et culturelle des femmes qui luttent

mardi 10 avril 2018, par EZLN

8 mars 2018.
Caracol de la zone Tzots Choj.

Bonjour compañeras du Congrès national indigène et du Conseil indigène de gouvernement,
Bonjour compañeras commandantes, bases d’appui, autorités autonomes, responsables de zone, miliciennes et insurgées,

Avant toute chose, nous souhaitons envoyer une grande étreinte à la famille de la compañera de Basse-Californie du Sud Eloisa Vega Castro, membre des réseaux de soutien au Conseil indigène de gouvernement, décédée alors qu’elle accompagnait la délégation du Conseil indigène de gouvernement le 14 février 2018.

Nous avons attendu aujourd’hui pour saluer la mémoire d’Eloisa, pour que notre étreinte soit plus grande et arrive loin, de l’autre côté du Mexique.

Et cette étreinte et ce salut sont grands car ils sont de la part de toutes et tous les zapatistes en ce jour du 8 mars pour cette femme qui a lutté et qui aujourd’hui nous manque : Eloisa Vega Castro. Nous tenons à exprimer toutes nos condoléances à sa famille.

Sœurs et compañeras qui nous rendez visite,

Merci à toutes celles qui sont ici présentes pour cette première rencontre internationale des femmes qui luttent.

Merci d’avoir fait l’effort de venir depuis tous les mondes dans ce petit coin où nous nous trouvons.

Nous savons bien que ça n’a pas été facile d’arriver jusqu’ici et que sûrement de nombreuses femmes qui luttent n’ont pas pu venir à cette rencontre.

Mon nom est insurgée Erika, c’est comme ça qu’on nous appelle, nous les insurgées, quand nous ne parlons pas de manière individuelle mais collectivement. Je suis capitaine insurgée d’infanterie et je suis accompagnée d’autres compañeras insurgées et miliciennes de différents grades.

Notre travail sera de veiller sur cet endroit pour que seules les femmes y entrent et qu’aucun homme ne vienne. Car nous savons qu’ils sont malins.

Vous allez donc nous voir circuler dans différents endroits mais ce sera pour veiller à ce qu’aucun homme n’entre. Et s’il y en a un qui entre, nous l’attraperons et le sortirons car nous avons clairement dit que les hommes n’étaient pas invités. C’est pour cela qu’ils doivent rester dehors et attendre pour savoir après ce qui s’est passé ici.

Vous, vous pouvez aller où vous voulez. Vous pouvez sortir ou entrer le nombre de fois que vous voulez, vous avez juste besoin de votre badge et c’est tout. Mais les hommes ne pourront entrer qu’à la fin de la rencontre.

Il y a également ici des compañeras promotrices de santé et quelques docteures. Donc si vous tombez malade ou si vous vous sentez mal, il suffit que vous le disiez à n’importe laquelle d’entre nous qui préviendra rapidement les promotrices afin qu’elles vous reçoivent et, si nécessaire, que la docteure vous ausculte. Et si c’est nécessaire, nous avons une ambulance disponible pour vous emmener à l’hôpital.

Il y a aussi des compañeras coordinatrices, techniciennes du son et de la lumière, des responsables de l’hygiène, des déchets et des sanitaires et, pour que ces compañeras puissent participer à la rencontre, eh bien nous vous demandons de faire attention à vos déchets, à la propreté de l’endroit et des toilettes.

Aujourd’hui, nous sommes nombreuses mais c’est comme si nous étions une seule pour vous recevoir et faire en sorte que vous vous sentiez le mieux possible dans les conditions qui sont les nôtres.

Sœurs et compañeras,

Notre parole est collective, c’est pour cela que mes compañeras sont ici avec moi.

À moi, il me revient de lire, mais nous nous sommes mises d’accord sur ces mots de manière collective avec toutes les compañeras qui sont organisatrices et coordinatrices dans cette rencontre.

Pour nous, en tant que femmes zapatistes, c’est un immense honneur d’être ici avec vous et nous vous remercions car vous nous avez donné un espace pour partager avec vous nos paroles de lutte en tant que femmes zapatistes que nous sommes.

Dans la mesure où je parle au nom de mes compañeras, ma parole sera un mélange de paroles car sommes toutes de différents âges et de différentes langues, et nous avons des histoires différentes.

Ainsi, moi, j’ai travaillé comme servante dans une maison de la ville, avant le soulèvement, mais j’ai aussi grandi dans la résistance et la rébellion zapatiste de nos grands-mères, mères et sœurs plus âgées.

J’ai aussi vu la situation de nos villages avant la lutte, c’était une situation très compliquée à expliquer par les mots et encore plus difficile à vivre. J’ai vu comment mouraient de maladies curables les enfants, les jeunes, les adultes, les personnes âgées.

Et tout ça par manque d’attention médicale, d’une bonne alimentation, d’éducation. Mais on mourait aussi pour le simple fait d’être femme, et on mourait encore plus pour cette raison.

Il n’y avait pas de cliniques et, où il y en avait, c’était loin. Et les médecins du mauvais gouvernement ne nous recevaient pas et ils ne nous reçoivent toujours pas car nous ne savons pas parler espagnol et parce que nous n’avons pas d’argent.

Dans la maison ou j’ai travaillé comme servante, je n’avais pas de salaire, je ne savais pas parler espagnol et je ne pouvais pas étudier, j’ai juste pu apprendre à parler un peu plus.

Après avoir su qu’il y avait une organisation qui luttait, j’ai commencé à participer en tant que base d’appui. Je sortais la nuit pour aller apprendre et je revenais au petit matin car à cette époque personne ne savait rien de la lutte que nous faisions car tout était clandestin.

À cette époque, je participais aux travaux collectifs avec d’autres femmes zapatistes. Nous faisions de l’artisanat, nous récoltions des haricots, nous travaillions dans les champs de maïs et avec les animaux.

Et nous faisions tout de manière clandestine. Si nous avions des réunions ou des moments d’études politiques, nous devions le dire d’une autre manière car certains ne savaient pas ce qu’il se passait même dans leurs propres familles.

Mais aussi, je suis née et j’ai grandi après le début de la guerre.

Je suis née et j’ai grandi avec les patrouilles militaires qui rôdaient autour de nos communautés et chemins, en écoutant les soldats dire des conneries aux femmes simplement parce qu’ils étaient des hommes armés et que nous étions et sommes des femmes.

Mais comme nous étions ainsi, en collectif, nous n’avons pas eu peur, nous avons plutôt décidé de lutter et de nous soutenir collectivement en tant que femmes zapatistes que nous sommes.

C’est comme ça que nous avons appris que nous pouvions nous défendre et que nous pouvions diriger.

Et ce n’était pas pour les paroles d’un discours, mais bien dans les faits que nous avons pris les armes et que nous nous sommes battues contre l’ennemi, et en réalité nous avons pris le commandement et nous avons mené des combats avec une majorité d’hommes dans nos troupes.

Et oui, ils nous ont obéi car l’important n’était pas d’être un homme ou une femme, ce qui comptait c’était d’être disposée à lutter sans te rendre, sans te vendre et sans capituler.

Et même si nous n’avions pas fait d’études, nous avions beaucoup de rage, beaucoup de colère à cause de toutes les saloperies qu’ils nous font.

Car j’ai vécu le mépris, l’humiliation, les moqueries, les violences, les coups, les morts pour le fait d’être une femme, d’être indigène, d’être pauvre et maintenant d’être zapatiste.

Et sachez bien que ce n’était pas toujours un homme qui m’exploitait, qui me volait, qui m’humiliait, qui me frappait, qui me méprisait, qui me tuait.

Il y avait aussi beaucoup de femmes qui me traitaient ainsi. Et qui le font toujours.

Et j’ai également grandi dans la résistance et j’ai vu comment mes compañeras ont créé des écoles, des cliniques, des travaux collectifs et des gouvernements autonomes.

Et j’ai vu des fêtes publiques, où toutes nous savions que nous étions zapatistes et nous savions que nous étions ensemble.

Et j’ai vu que la rébellion, que la résistance, que la lutte est aussi une fête, même si parfois il n’y a pas de musique ni de bal mais seulement la pression des différents travaux, de la préparation, de la résistance.

Et j’ai vu que là où avant je ne pouvais que mourir car j’étais indigène, pauvre, femme, nous construisions collectivement un autre chemin de vie : la liberté, notre liberté.

Et j’ai vu que là où, avant, nous n’avions qu’une maison et un champ, nous avions maintenant des écoles, des cliniques et des travaux collectifs où en tant que femmes nous utilisions des machines, pouvions avoir accès à des équipements et diriger la lutte. Même si nous avons fait des erreurs, nous avançons progressivement, sans que personne ne nous dise comment faire, mis à part nous-mêmes.

Et je vois maintenant que nous avons bel et bien avancé, même si ce n’est qu’un peu, c’est toujours quelque chose.

Et ne croyez pas que ça a été facile. Ça a été dur et ça continue à l’être.

Et pas seulement à cause de ce sale système capitaliste qui veut nous détruire, mais aussi parce que nous devons lutter contre le système qui fait croire et penser aux hommes que nous, les femmes, valons moins et que nous ne servons à rien.

Et parfois aussi, il faut le dire, même entre femmes, nous nous faisons des saloperies et nous nous parlons mal ; en d’autres termes, nous ne nous respectons pas.

Car il ne s’agit pas seulement des hommes, il y a aussi des femmes des villes qui nous méprisent, qui disent que nous ne savons rien sur la lutte des femmes, car nous n’avons pas lu de livres dans lesquels les féministes expliquent comment les choses doivent être et tant d’autres choses qu’elles disent et critiquent sans connaître notre lutte.

Car être femme est une chose et être pauvre en est une autre. C’est encore autre chose d’être indigène. Et les femmes indigènes qui m’écoutent le savent bien. Et c’est encore autre chose de bien différent et de plus difficile d’être femme indigène zapatiste.

Et nous sommes évidemment bien conscientes qu’il reste encore beaucoup à faire, mais comme nous sommes des femmes zapatistes, eh bien, nous ne nous rendons pas, nous ne nous vendons pas et nous ne changeons pas de chemin de lutte, c’est-à-dire, nous ne capitulons pas.

Et ce que nous sommes capables de faire, vous le voyez bien dans cette rencontre, car nous l’avons organisée entre femmes zapatistes.

Car ça n’a pas été juste une idée comme ça.

Il y a déjà plusieurs mois, quand le Congrès national indigène et le Conseil indigène de gouvernement ont dit qu’en tant que femmes nous allions dire que nous n’avions pas peur ou que si, nous avions peur mais que nous la contrôlions, nous avons commencé à penser collectivement sur le fait que nous devions aussi faire quelque chose.

Donc dans toutes les zones, dans les collectifs de femmes, grands et petits, on a commencé à discuter de ce qu’on allait faire en tant que femmes zapatistes que nous sommes.

Et lors du pARTage de l’an passé, l’idée a surgi que seules les femmes zapatistes allions parler et honorer le Conseil indigène de gouvernement. Et c’est ce que nous avons fait, car ce sont des femmes seulement qui ont reçu nos compañeras du Conseil indigène de gouvernement et la porte-parole Marichuy, ici présente.

Mais pas seulement, nous avons aussi pensé dans les collectifs et nous avons débattu de ce que nous devions faire car nous voyons bien que quelque chose est en train de se passer. Et ce qu’on voit, sœur et compañeras, c’est qu’on est en train de nous tuer. Et qu’on nous tue car nous sommes des femmes.

Car c’est notre délit et on nous donne une sentence de mort.

Nous avons donc pensé à cette rencontre et inviter toutes les femmes qui luttent.

Et je vais vous dire pourquoi nous avons pensé cela :

Ici sont présentes des femmes de nombreuses parties du monde.

Il y a des femmes qui ont fait de longues études, qui sont docteures, qui ont une licence, qui sont ingénieures, scientifiques, professeures, étudiantes, artistes, dirigeantes.

Bon, nous, nous n’avons pas fait beaucoup d’études, certaines d’entre nous parlent tout juste espagnol.

Nous vivons dans ces montagnes, les montagnes du Sud-Est mexicain.

Nous sommes nées ici, nous avons grandi ici. Nous luttons ici. Nous mourrons ici.

Et nous voyons par exemple ces arbres qui sont là, que vous vous appelez « forêt » et que nous, nous appelons « montagne ». Bon, mais nous savons que dans cette forêt, dans cette montagne, il y a plein d’arbres différents. Et nous savons qu’il y a, par exemple, des ocotesou des pins, il y a des coabas, des cèdres, il y a des bayaltes et de nombreux types d’arbres. Mais nous savons aussi que chaque pin ou ocote n’est pas pareil, mais plutôt que chacun d’entre eux est différent.

Nous le savons, oui, mais en voyant tout ça, on dit que c’est une forêt ou une montagne. Bon, ici nous sommes comme une forêt ou comme une montagne. Nous sommes toutes femmes.

Mais nous savons qu’il y en a de différentes couleurs, tailles, langues, cultures, professions, pensées et formes de lutte. Mais nous disons que nous sommes des femmes et en plus que nous sommes des femmes qui luttent. Donc, nous sommes différentes mais nous sommes pareilles.

Et bien qu’il y ait des femmes qui luttent et qui ne sont pas là, eh bien nous pensons à elles même si nous ne les voyons pas. Et nous savons aussi qu’il y a des femmes qui ne luttent pas, qui se contentent de ce qu’il y a, en d’autres termes, qui s’effacent. Et donc, dans le monde entier, nous pouvons dire qu’il y a des femmes, une forêt de femmes, que ce qui les rend semblables, c’est qu’elles sont femmes.

Mais donc nous, en tant que femmes zapatistes, nous voyons quelque chose de plus qui est en train de se passer. Car, ce qui nous rend égales, c’est aussi la violence et la mort qu’ils nous imposent. Donc nous voyons que le côté moderne de ce sale système capitaliste, nous voyons qu’il a transformé toutes les femmes de ce monde en forêt à cause de sa violence et de sa mort qui ont le visage, le corps et la tête idiote du patriarcat.

Donc, nous vous disons que nous vous invitons pour que l’on se parle, que l’on s’écoute, que l’on se regarde, que l’on se célèbre.

Nous avons pensé que ce devait être juste entre femmes pour pouvoir parler, écouter, regarder, fêter sans le regard des hommes, et peu importe que ce soient des hommes bons ou mauvais.

L’important c’est que nous sommes des femmes et nous sommes des femmes qui luttons, c’est-à-dire que nous ne nous contentons pas de ce qui se passe et chacune, selon ses manières de faire, son temps, son lieu, lutte c’est-à-dire qu’elle se rebelle, qu’elle se fâche et qu’elle fait quelque chose.

Donc nous vous disons, sœurs et compañeras, que l’on peut sélectionner ce que l’on va faire lors de cette rencontre. C’est-à-dire que nous pouvons choisir.

Nous pouvons choisir d’être en concurrence pour voir qui est la plus chouette, qui a les meilleures paroles, qui est la plus révolutionnaire, qui est celle qui pense le plus, qui est la plus radicale, qui est celle qui se porte le mieux, qui est la plus libérée, qui est la plus jolie, qui est la meilleure, qui danse le mieux, qui peint le mieux, qui chante bien, qui est la plus femme, qui gagne la compétition sportive, qui lutte le plus.

De toute façon, il n’y aura pas d’hommes pour dire qui gagne et qui perd. Seulement nous.

Ou bien, nous pouvons écouter et parler de manière respectueuse en tant que femmes de lutte que nous sommes, nous pouvons nous offrir des danses, de la musique, des vidéos, des peintures, de la poésie, du théâtre, de la sculpture, des jeux, de la connaissance et ainsi alimenter nos luttes, celles que chacune d’entre nous a là où elle se trouve.

Nous pouvons donc choisir, sœurs et compañeras. Ou on se met en compétition entre nous et à la fin de la rencontre, en rentrant dans nos mondes, on se rendra compte que personne n’a gagné.

Ou on se met d’accord pour lutter ensemble, aussi différentes que l’on soit, contre le système capitaliste patriarcal qui est celui qui nous violente et nous assassine.

Ici, l’âge n’est pas important. Peu importe que vous soyez mariées, célibataires, veuves ou divorcées, que vous soyez de la ville ou de la campagne, que vous soyez membres d’un parti politique, que vous soyez lesbiennes ou asexuelles ou transgenres ou peu importe comment vous vous qualifiez, peu importe que vous ayez fait des études, que vous soyez féministes ou non.

Vous êtes toutes les bienvenues et, en tant que femmes zapatistes, nous vous écouterons, nous vous regarderons et nous vous parlerons respectueusement.

Nous avons fait en sorte que dans toutes les activités, dans toutes, il y ait certaines d’entre nous qui puisse porter votre message à nos compañeras dans les villages et communautés. Nous allons mettre une table spéciale pour recevoir vos critiques, vous pourrez nous y donner ou dire ce qu’il vous semble que nous avons mal fait ou ce que nous faisons mal.

Nous le verrons et l’analyserons et, si c’est vrai ce que vous dites, nous verrons comment faire pour améliorer les choses.

Ce que nous ne ferons pas en revanche, c’est rejeter sur les hommes ou sur le système la faute des erreurs qui sont les nôtres. Car la lutte pour notre liberté en tant que femmes zapatistes que nous sommes nous appartient. Ce n’est pas aux hommes ni au système de nous donner notre liberté.

Au contraire, le travail du système capitaliste patriarcal est de nous maintenir soumises. Si nous voulons être libres nous devons conquérir la liberté nous-mêmes en tant que femmes que nous sommes.

Nous allons vous voir et vous écouter avec respect, compañeras et sœurs. À partir de ce que nous observons et écoutons, nous saurons prendre ce qui nous aidera dans notre lutte en tant que femmes zapatistes que nous sommes, et ce qui ne nous aidera pas, eh bien non. Mais nous, nous ne jugerons personne. Nous ne dirons pas que c’est bien ou mal.

Nous ne vous avons pas invitées pour vous juger. On ne vous a pas non plus invitées pour être en compétition. On vous a invitées pour que l’on se rencontre en tant que différentes et en tant que semblables.

Ici, il y a des compañeras zapatistes de différentes langues originaires. Elles écouteront les paroles collectives des femmes de chaque zone.

Nous ne sommes pas toutes là.

Nous sommes bien plus nombreuses et la rage et la colère que nous avons est grande.

Mais notre rage n’est pas seulement due à notre condition, c’est-à-dire à notre lutte, mais pour toutes les femmes qui sont violentées, assassinées, violées, frappées, insultées, méprisées, moquées, disparues, détenues.

Donc nous te disons, sœur et compañera, que nous ne vous demandons pas que vous veniez lutter pour nous, et de la même manière, que nous n’irons pas lutter pour vous.

Chacun connaît sa direction, sa manière et son temps.

La seule chose que nous vous demandons c’est de continuer à lutter, que vous ne vous rendiez pas, que vous ne vous vendiez pas, que vous ne renonciez pas à être des femmes qui luttent.

Et pour terminer, nous vous demandons quelque chose de particulier pour ces jours-ci où vous serez avec nous. Il y a des femmes qui viennent de différentes parties du Mexique et du monde, sœurs et compañeras, qui sont âgées, sages comme nous disons.

Ce sont des femmes qui luttent depuis des années.

Donc on vous demande que vous leur témoigniez du respect et une considération particulière, car nous voulons nous aussi devenir comme elles, arriver à un certain âge et savoir que nous continuons à lutter.

Nous voulons être âgées et pouvoir dire que ça fait de nombreuses années et que chaque année a été une année de lutte. Mais pour cela nous devons être vivantes. C’est pour ça que cette rencontre est pour la vie.

Et personne ne va nous offrir ça, sœurs et compañeras. Ni dieu, ni l’homme, ni le parti politique, ni un sauveur, ni un leader, ni une leader, ni une cheffe.

Nous devons lutter pour la vie. C’est pas grave, c’est ce que nous avons dû faire, et vous aussi sœurs et compañeras, et toutes les femmes qui luttent aussi.

Peut-être que, quand cette rencontre se terminera, quand vous rentrerez dans vos mondes, avec vos temps, vos manières, quelqu’un vous demandera si des accords ont été pris. Car il y a beaucoup de pensées différentes qui sont parvenues jusqu’aux terres zapatistes. Peut-être que vous répondrez non. Ou peut-être que vous répondrez oui, que nous avons fait un accord.

Et peut-être, que quand on vous demandera quel a été l’accord, vous direz : « Nous nous sommes mises d’accord sur le fait de vivre et comme pour nous vivre c’est lutter, eh bien nous nous sommes mises d’accord pour lutter chacune à sa manière, à son endroit et selon son temps. »

Et peut-être même que vous répondrez : « Et à la fin de la rencontre nous nous sommes mises d’accord pour revenir nous rencontrer l’année suivante en terres zapatistes car elles nous ont invitées de nouveau. »

Voici notre parole, merci de nous avoir écoutées.

Vive toutes les femmes du monde entier !
Mort au système patriarcal !

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain.
Les femmes zapatistes.
8 mars 2018, Chiapas,
Mexique, le monde.

Source et traduction :
Enlace Zapatista

Sorcières des temps modernes, une soirée avec Rina Nissim

Sorcières des temps modernes

Une conférence de Rina Nissim jeudi 12 avril à 18 salle Pierre Michel à Forcalquier. Entrée à prix libre.

Nous invitons Rina Nissim pour nous parler de
son dernier livre Sorcières des Temps modernes – Le self-help et le mouvement femmes et santé et du combat qui est
le sien depuis bien longtemps.
Rina Nissim est une des protagonistes de ce mouvement féministe, qui, depuis les années 70 se bat à travers le monde pour
plus d’autonomie en matière de santé face au pouvoir médical et patriarcal : connaître mieux son corps, prendre soin collectivement,
trouver une nouvelle relation au corps, à la maladie, la santé et au processus de guérison.
Elle a écrit d’autres livres, dont Mamamelis – Manuel de gynécologie naturopathique à l’usage des femmes, La Ménopause, La sexualité des femmes
et en a édité un certain nombre dans sa maison d’édition Mamamelis (voir le catalogue sur: mamamelis.com)
Lors de la soirée, vous pourrez acquérir ces livres sur l’infokiosk d’Agate, armoise et salamandre – corps et politique
A très vite, et faites passer l’info sur vos réseaux ! Merci ! L’équipe d’Agate…

Le Déchaînement du monde

François Cusset Le Déchaînement du monde. Logique nouvelle de la violence, éd. La Découverte, 2018.

La mise en vente de ce livre était annoncée pour le 22 mars, journée de manifestations qui fut émaillée de quelques violences policières. Ces derniers jours, on a pu assister à plusieurs interventions très brutales de flics à l’intérieur de campus universitaires, comme à Bordeaux, Dijon, Strasbourg et autres lieux… Cette date, ces flics, nous rappellent certains événements d’il y a cinquante ans. Mais aujourd’hui, quoi de neuf sur la violence ? C’est la question à laquelle veut répondre François Cusset. Selon lui, elle est souvent moins directement perceptible, « visible », dans les sociétés dites « démocratiques », et pour cause : on y pratique un « déni de la violence » conforté par le renforcement des conditions qui conduisent à ce que Walter Benjamin décrivait comme la « chute du cours de l’expérience ». « Casque sur les oreilles, applis sous les doigts, les yeux rivés en temps réel sur sa correspondance, le citadin à l’ère du Web 3.0 évolue dans une alcôve, un sas perceptif. Sa bulle sensorielle rend plus proche de lui, effectivement, ses interlocuteurs lointains que les corps qu’il côtoie dans les rues ou dans les couloirs. Le déni de la violence commence là, lorsque la sensibilité susceptible de l’éprouver, ou de la partager, n’est simplement plus disponible, qu’elle s’est absentée. »

La violence est pourtant exercée, quotidiennement, contre les plus vulnérables. Directement : voyez le traitement réservé par les flics aux migrants de Calais. Indirectement : voyez les dizaines de milliers de noyades en Méditerranée, qui ne sont rein d’autre que les conséquences d’une implacable politique européenne. Ou encore, comme j’ai pu le voir de mes propres yeux ces derniers jours (alors qu’il neigeait), ces tentes sur le quai de Valmy (canal Saint-Martin à Paris, près du métro Jaurès), dressées par des personnes que la République refuse d’accueillir, prétendant qu’il faudrait les « trier » afin de séparer le bon grain « politique » de l’ivraie « économique » (la mise à distance de la violence est telle, d’ailleurs, que les responsables politiques et administratifs de cette situation se gardent bien d’employer ce verbe « trier », qui évoquerait de sombres temps, en lesquels leurs prédécesseurs collaboraient à d’ignominieux triages, justement). François Cusset cite Simone Weil qui, dans L’Iliade ou le poème de la force, texte de 1939, écrivait que « la force qui tue est une forme sommaire, grossière de la force », avant de préciser : « Combien plus variée en ses procédés, combien plus surprenante en ses effets, est l’autre force, celle qui ne tue pas, c’est-à-dire celle qui ne tue pas encore. » (C’est moi qui souligne.) Effectivement, en terres policées, la violence ne fait plus « irruption » (sauf, encore une fois, contre les plus vulnérables – pauvres, fous, personnes racisées…), elle infuse sans dicontinuer, guidée par l’envahissement de la logique économique au cœur de notre quotidien.

Quant à la violence exercée par l’Occident sur le reste du monde (ou, mettons, sur ce que l’on appelait naguère le tiers monde), et quant au terrorisme qu’elle a suscité, on pourrait aussi bien citer Bertolt Brecht : « On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent, mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l’enserrent. »

Je ne peux que conseiller la lecture de ce Déchaînement du monde dont le propos échappe bien heureusement au sempiternel débat sur violence vs non-violence, que nous verrons immanquablement réapparaître, relancé et alimenté par les tenants de l’ordre établi, si les mobilisations déjà importantes de ces derniers jours devaient croître et embellir – et c’est tout le mal que je nous souhaite. Les éditions de La Découverte nous autorisent à vous en proposer quelques « bonnes feuilles ». Grâce leur soit rendue. Nous avons choisi un extrait qui concerne de près Corps et politique.

p101-110 Le déchaînement du monde F. CUSSET

 

 

«Trans//Border», Nathalie Magnan forever

L’histoire oubliée de ces femmes qui, en 1905, ont gagné contre leur harceleur

Ce sont les femmes des classes populaires qui ont refusé les premières d’accepter d’être traitées comme des objets sexuels. Quelque part, elles sont nos modèles.

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Grève à Limoges en 1905. | Via Wikipédia.

La semaine dernière, j’assistais à une journée organisée par l’observatoire des violences envers les femmes en Seine-Saint-Denis. La chercheuse Sylvie Cromer a pris la parole sur le mouvement #MeToo. Et elle a nous raconté une histoire, tirée de Le Droit de cuissage: France, 1860-1930 de Marie-Victoire Louis.

À la fin du XIXe siècle, en France, se sont déroulées des grèves pour la dignité. Des ouvrières se mettaient en grève pour dénoncer le harcèlement sexuel de certains chefs d’atelier. Vous en avez entendu parler?

Un des contre-maîtres était réputé pour «faire passer les femmes par un petit couloir, et puis…»

Ce mouvement a connu son apogée en 1905 à Limoges. La plus importante usine de porcelaine appartenait à un certain Haviland. Elle employait 5.740 hommes, 2.400 femmes et 1.528 enfants (et oui, parce que sans le travail des enfants, l’économie s’effondrerait, disait-on…). Penaud, un des contre-maîtres, était réputé pour «faire passer les femmes par un petit couloir, et puis…» Celles qui refusaient de coucher étaient virées.

Quand on voit comment sont traitées actuellement les femmes qui portent plainte pour viol contre un homme plus puissant qu’elles, on imagine bien qu’en 1905, ça devait être coton.

La chambre syndicale de la céramique est saisie de plusieurs plaintes. Il ne se passe rien. Pour Haviland, on remet en cause sa liberté de patron de choisir ses collaborateurs.

Une bombe explose

Parmi les ouvriers et les ouvrières, la pression monte. Une grève est lancée avec le soutien financier du syndicat. La revendication: soit le départ de Penaud, soit sa rétrogradation au statut de simple ouvrier.

Mais Penaud, en accord avec Haviland, explique que vu de la nature des faits qui lui sont reprochés, il en va de son honneur de ne pas démissionner. Les politiques minimisent cette grève sans revendication sérieuse (c’est-à-dire salariale). Pour eux, ce sont de simples problèmes de mœurs et de susceptibilité. D’autres usines rejoignent le mouvement, on occupe, on manifeste. L’armée est envoyée sur place (toujours un grand signe d’apaisement ça!). Il y a des affrontements, une bombe explose.

Des «émeutiers» sont arrêtés, leurs collègues défoncent l’entrée de la prison pour les libérer. La cavalerie intervient et tire sur la foule. Un ouvrier de 19 ans est tué. Le 24 avril, Haviland finit par céder et Penaud est viré.

La dénonciation des violences n’est pas l’apanage d’une classe sociale qui serait plus «éclairée»

Pourquoi je vous parle de ça? D’abord parce que je suis sans cesse étonnée par notre/ma méconnaissance de notre histoire. Comme pour les femmes artistes invisibilisées, on pouvait penser que la condition de ces ouvrières les empêcherait de parler de ces problèmes. Eh bien pas du tout: elles ont fait grève, elles ont manifesté contre ces agressions sexuelles.

Mais ce qui m’intéresse encore plus, c’est que cela nous montre clairement que la dénonciation des violences n’est pas l’apanage d’une classe sociale qui serait plus «éclairée» ou en avance. Pas du tout, mais alors vraiment pas. En matière de lutte concrète contre les violences faites aux femmes, les ouvrières ont été en avance sur les femmes bourgeoises. Et puis, je reste songeuse devant l’élan de la grève. Est-ce qu’on imaginerait de nos jours une grève lancée pour ces sujets?

Évidemment, l’ampleur de la mobilisation de 1905 s’explique parce qu’elle touchait la dignité d’une classe sociale qui se sentait déjà exploitée. Ce sont donc les ouvriers qui sont descendus dans la rue avec les ouvrières, pas les épouses des patrons. La conscience de classe l’emportait sur la conscience de genre, et cette conscience de classe était extrêmement forte. Simone de Beauvoir s’est d’ailleurs longtemps demandé comment le féminisme pouvait dépasser les clivages sociaux, comment faire pour que les femmes se sentent dans une situation commune malgré toutes leurs différences.

Les violences contre les femmes concernent tous les milieux

Au moment de #MeToo, les femmes qui travaillaient dans l’entreprise de nettoyage des trains de gare du Nord avaient depuis déjà longtemps saisi les prud’hommes pour harcèlement. Elles ne nous ont pas attendu/es.

C’est également une femme qui travaillait comme agent de ménage qui a porté plainte contre Dominique Strauss-Kahn. Alors bien sûr, on peut se dire que c’est parce qu’elles sont perçues comme plus faibles qu’elles seraient davantage harcelées. Mais on peut aussi penser que dans les classes sociales «élevées», on s’est plus longtemps accommodés de ce harcèlement, précisément parce que l’appartenance de classe était plus forte et/ou qu’on avait davantage à perdre.

Il faut donc s’abstenir d’adopter un ton… maternaliste (au sens de paternaliste). Et c’est pourtant ce que j’entends souvent. Par exemple, Emmanuelle Devos interrogée sur France Inter avait affirmé qu’elle n’avait jamais entendu parler de harcèlement parmi les actrices françaises, oulala, pas du tout, mais qu’elle était là pour soutenir les plus faibles, les maquilleuses et les coiffeuses. La solidarité, c’est bien, mais il y avait quelque chose dans le ton qui me dérangeait, qui laissait entendre que c’était le problème de ces pauvres femmes sans défense.

Les violences contre les femmes concernent tous les milieux. Et les femmes des milieux populaires sont celles qui nous ont ouvert la voie.

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