Instant pleasure : un long déplaisir

Trouvé sur le net, un excellent article où il est question de clitoris et aussi d’art et de genre…

Instant pleasure : un long déplaisir

Par Marie Docher (artiste)bandeau

Il n’y aurait eu aucune raison de mentionner ici le nom de Mathias Pfund, jeune artiste Suisse, s’il n’avait posé une de ses sculptures intitulée Instant Pleasure (clitoris) sur le Rond-Point de l’Europe à Neuchâtel, et prétendu inscrire son projet dans une « perspective pédagogique ». Que certain·es réclament le retrait de ce qui est donc censé être un clitoris n’est pas le sujet de cet article. Il y a bien longtemps que les pénis et scrotums de mâles statues ponctuent nos promenades dans les parcs publics ou nous pissent dessus à Bruxelles sans que ça n’émeuvent les tenant·es de la morale. Ce qui nous mobilise ici, c’est le parfait cas d’école que Pfund nous fournit pour illustrer l’opportunisme de certains artistes et la récupération à leur profit des luttes anti-sexistes que mènent des femmes. On y trouvera tous les ingrédients indispensables à la réussite de ces détournements : un entre-soi masculin hermétique, des institutions en soutien, une presse « féministe » autoproclamée, et une misogynie décomplexée pour lier le tout.

Démarrons l’histoire le 27 septembre 2017. L’association suisse Clitoris-moi, qui se donne pour but louable de promouvoir le plaisir et la sexualité féminines, se réjouit ainsi sur son compte facebook : « Clitoris-Moi est fière de la ville de Neuchâtel qui ose exposer un clito géant sur un rond-point! Et mille BRAVOS à Mathias Pfund, le père de notre clito géant 2.0, pour le mandat!!!  » Le post est accompagné de la maquette réalisée par le « père » du clitoris. J’en profite pour demander aimablement aux journalistes d’arrêter avec les expressions « père » de la résilience, du premier bébé éprouvette français, de l’Europe, du peuple… et « mère » de tous les vices. Merci.

Sur la maquette, le clitoris en question commence à prendre des libertés avec l’anatomie réelle de l’organe, mais à ce stade, rien de grave. On apprend que le projet de départ a été publié par Causette dans son hors-série sur le Clitoris en décembre 2016, et que l’artiste a eu des échanges de travail avec Clitoris-Moi, décidé à rendre encore plus visible le clitoris. Montrer est politique, et cette pratique militante a fait ses preuves.

clitomoiFontaine

Mais voilà, entre la maquette et sa réalisation, le clitoris a subi des modifications conséquentes. L’artiste tient à préciser dans le Figaro Madame que si sa sculpture « respecte l’anatomie du clitoris, la forme est quelque peu aménagée pour des raisons structurelles ». La sculpture étant solidement vissée sur le rond-point, on peine à comprendre pourquoi. Surtout, le clitoris est devenu un corps microcéphale muni de fesses offertes à une double pénétration par ses propres bulbes, ses piliers étant habilement transformés en jambes vus de dos, et en bras vus de face.

instant-pleasure_vue de dos

« Vous voyez le mal partout ! » lit-on sur les réseaux sociaux accompagnés de graveleux émojis. Sans doute mes bons messieurs, sans doute. Alors, lisons le « texte pédagogique » qui accompagne l’œuvre qu’on découvre fort heureusement provisoire. Ou plutôt, regardons la copie d’écran du site de Pfund réalisée le 3 octobre, car peu de temps après, n’assumant plus le texte de son camarade Renaud Loda, il l’a supprimé – notons que le collectif Smallville a quant à lui non seulement conservé le texte sur son site, mais l’a même traduit en anglais il y a deux jours, misant sans doute sur un buzz international.

Mathias Pfund Instant Pleasure (clitoris), 2017 - Mathias Pfund

Rions ensemble tout d’abord de la prétention extravagante de ce texte qui pose que Instant Pleasure (clitoris) est une « véritable leçon d’anatomie pour les nuls et pour bien d’autres encore », et qu’il « dévoile sans pudeur la forme globale de l’organe de l’appareil reproducteur féminin ». Ces gars n’ont visiblement aucune idée de ce qu’est un clitoris. Si cet organe est aujourd’hui si méconnu et son anatomie si mal enseignée, c’est justement parce qu’il ne joue aucun rôle dans la reproduction. Ont-ils fait la moindre recherche ? On pourrait croire que non si on ne découvrait cette délicieuse page du Leman News dans laquelle Pfund confie au journaliste que le déclencheur de ce projet est l’impression du clitoris 3D de la chercheuse Odile Fillod. Il sait donc à quoi ça ressemble et à quoi ça sert.

Cet article écrit par un journaliste accompagné d’un photographe donne la parole à une femme retraitée qui manifeste son agacement devant ce projet, et à sept hommes qui semblent au choix s’en contre fiche ou s’en réjouir au point de se photographier devant la sculpture, côté double péné. Et l’on pourrait presque s’attendrir devant la citation choisie pour illustrer la réaction de trois jeunes hommes de 18 ans : « On a une pudeur, on ne sortirait pas tout nu. Mais là il n’y a rien de choquant. »
Les femmes de Neuchâtel ne semblent aller prendre leur train à la gare qu’à la retraite.

lemannews

Donc, Mathias Pfund et sa bande de copains de Smallville entendent donner des leçons qu’ils n’ont pas apprises. Le texte déroule ensuite tranquillement sa petite musique misogyne, sexualisant la sculpture et ne cachant rien de la volonté anthropomorphique de l’auteur : les « parois mouillées » par la pluie qui caresse et transforme le vernis en « durex play » (gel lubrifiant), la « silhouette » qui évoque « un cul-de-jatte qui se retourne brusquement, comme sifflé depuis le café voisin »… On exagère toujours ?

On apprend aussi que la sculpture a failli être « capable de « squirter »  l’eau calcaire du chef lieu au beau milieu de la place de l’Europe ». Pour mémoire, « squirter » vient directement de l’univers du porno, et désigne quelque-chose qu’une femme peut éventuellement faire, mais en aucun cas un clitoris. Ce qui vient confirmer que c’est bien un corps de femme qui est ici représenté, à moins que nos pieds nickelés égarés par la contemplation assidue de leur pénis aient prêté par homologie cette fonction au clitoris.

Enfin, les râles et grognements du rappeur Ol’ Dirty Bastard servant de fond sonore à la vidéo qui accompagne la communication du projet ne laissent aucun doute sur ce que le chanteur voudrait faire à la « pretty girl ». Pas sûre qu’il aient payé les droits d’auteurs d’ailleurs.

Alors, devant ce faisceau d’indices très convergent, certain·es montent au créneau : « Je le connais il est sympa. » « Au moins on en parle ». Oui mais on parle de quoi ? Quand on se pare de prétendues vertus pédagogiques, il faut assurer et assumer. Pour avoir été présente dès l’origine du projet du clitoris imprimable en 3D, je peux témoigner de l’immense travail de réflexion, d’analyse, de vérification, de pédagogie réalisé par Odile Fillod. On peut dire que Pfund ne rend pas hommage à celle qui l’a inspiré.

Avant d’interviewer Pfund, Madame Figaro a mentionné deux fois le clitoris 3D. Les journalistes ont-elles pris le temps de poser une seule question à la chercheuse qui venait de mettre gratuitement à la disposition du plus grand nombre un véritable outil pédagogique imprimé en nombre par des profs de SVT, des sexologues, des personnes qui informent sur l’excision… ? Non. Elles n’ont même pas pris le soin de faire pointer leurs articles vers l’interview réalisée par le Figaro Santé, elle-même noyée dans un tissus d’idées fausses.

Pour illustrer le second article, intitulé « Le féminisme positif, la nouvelle révolution sexuelle », le journal a choisi de passer commande à Eric Giriat. Ce choix est intéressant : dès la première page de son portfolio, on reconnait ces esquisses de femmes ultra-minces qu’affectionne la presse féminine et l’industrie de la putasserie (comme dirait Despentes). Les douze femmes-tables de la page d’accueil de son site, dont on n’ose imaginer quel sujet « féminin » elles sont censées illustrer, donnent le ton. Les dessins illustrant le plaisir des femmes sont éloquents : une zone wifi en lieu et place du pubis, un sein à la place du biceps et un interrupteur en guise de téton où il vient incruster le G qui constitue sa signature. Je ne sais pas combien il a pu être payé quant à lui, mais en ce qui me concerne, le Figaro s’est dispensé de me demander l’autorisation d’utiliser mes photos du clitoris imprimé en 3D et de me créditer, comme bien d’autres médias d’ailleurs (Télérama par exemple).

figaro2

 

Qu’un homme, qu’un artiste, visse une représentation fausse et anthropomorphique de deux mètres de haut du clitoris sur un rond-point suisse et les voilà qui se pâment, se précipitent sur le bienfaiteur de l’humanité pour lui ouvrir leurs pages !  C’est ainsi, c’est le privilège des mâles d’être très rapidement reconnus et admirés pour leur immense talent et leur courage transgressif par celles qu’ils méprisent : « Autant sulfureux soit-il, mon clitoris s’inscrit dans l’ensemble de mon œuvre », commente sobrement l’artiste accompli de 25 ans. Il n’y a pas une once de souffre dans ce projet, mais du sexisme et de l’opportunisme, inconscients peut-être mais bien réels. Les réactions admiratives de journaux dont le « féminisme » auto-proclamé est à discuter sont malheureusement classiques et irritantes. Le magazine Causette s’exclamait sur sa page facebook : « LA GLOIRE ! », et renvoyait au lien commercial vers son numéro spécial sur le clitoris. Aucune distance critique. Rien. Madmoizelle.com, Femina.ch, Elle Portugal… font de la pub à l’artiste, véritables « cariatides » supportant le temple des hommes.

Mais qui sont ces artistes et curateurs pédagogues qui forment Smallville-space ? Leur site nous informe que « Smallville est un espace d’art contemporain indépendant, situé à Neuchâtel et inauguré le 11 décembre 2015 par Fabian Boschung, Renaud Loda, Camille Pellaux et Sebastien Verdon. Nés entre 1979 et 1983, originaires de Neuchâtel et longtemps actifs au sein du collectif Doux-Jésus (2001-2010), qui a monté une dizaine d’expositions en Suisse romande, les 4 artistes ont depuis suivi des parcours artistiques individuels (…). » Ils montent des expos majoritairement d’hommes (plus de 85%) et sont soutenus par La Loterie Romande, la Ville de Neuchâtel qui leur alloue 4 000 francs suisses annuels et met à leur disposition le rond-point, la Fondation Bonhôte pour l’art contemporain et la Fondation Sandoz. Un journal souligne que Mathias Pfund a le vent en poupe, entre le « clitoris » et les 10.000 francs suisses que la ville de Genève vient de lui accorder sous forme de bourse. Le cadre est posé : une bande de copains artistes, soutenus par des institutions, s’exposent et exposent.

La scène qui suit est imaginaire mais elle pourrait bien expliquer comment ce projet de fontaine en est arrivé là. Nous sommes le 8 mars 2016. Apéro au « space ». Sebastien prend en photo le saucisson et le poste sur le compte instagram du groupe : #journée de la femme # no filter # womanobject… Bitchday. Attention, ils sont transgressifs les mecs, ils détournent tout, c’est des corrosifs. C’est pas comme si une bande d’ados venait de prendre sa première cuite le doigt scotché sur instagram et que la journée des droits des femmes avait une utilité quelconque. Non, du tout. Ce sont des artistes, des commissaires d’expo, des rois du hashtag hype : # t’en veux je t’en donne # baise ou encore # j’aimerais un gosse mais à laquelle de ces putains le faire ?

instagram:space00004 instagram:space00002

instagram:space00003.png

Les voici donc un peu avinés lorsque Matthias leur raconte qu’il a des copines qui voudraient vraiment faire cette sculpture monumentale. Renaud dit : « y a un coup à faire avec cette histoire de clito. Ca va marcher. Toute la presse va en parler.
Camille rétorque : vu le buzz du clito 3D, si des mecs s’en mêlent c’est jackpot. Fabian, t’appelle la ville ?
– Ouais, ça marche. Et toi Mathias, fais-le bien sexe ton clit, ca va gicler !
– Et qu’est ce que je dis aux filles ?
– Elles vont pas nous faire chier non ? On leur fait leur clit’, ça va. Elles vont applaudir et puis c’est tout. C’est nous qui avons le contact avec la mairie non ? C’est nous les artistes non ? Alors. Tiens, reprends du saucisson.
– Renaud, tu nous ponds un texte bien chaud. Tu t’y connais en clit ?
– Ah ah ah, on s’en fiche !
Coup de fil au délégué culturel de la ville Patrice Neuenschwander qui dit oui-génial-les-gars et c’est parti : toi tu fais le texte, toi les photos, toi la vidéo, on appelle nos potes de la presse locale ça va les amuser et on lance le buzz. Attention Matthias aux éléments de langage : pédagogie, sulfureux, polémique  !!! Allez go ! Go !

Et voici comment un projet qui aurait pu avoir une utilité dérape et qu’un clitoris finit par ressembler à un corps de femme mutilé, avachi sur un rond-point suisse, subissant une double pénétration aux yeux de tous : un entre-soi masculin, des aides publiques, des atlantes, des cariatides, de l’opportunisme et du cynisme. Le journal Le Courrier avait vu juste en écrivant d’eux, lorsqu’ils étaient dans le collectif Doux Jésus : « Avec un terrifiant cynisme doublé d’un appétit boulimique, ces pirates de l’art dévorent tout ce qu’ils peuvent se mettre sous la dent. »

C’est ainsi que les luttes des femmes, leur travail, leur créativité et leur intelligence sont récupérés au profit d’hommes peu soucieux des conséquences sur la vie des concernées. L’art produit des images, des représentations des corps et on ne peut pas dire « c’est de l’art nous ne sommes tenus à aucune vérité » tout en se proclamant « pédagogique ». C’est un grand classique et les militantes pour les droits des femmes, contre les violences, pour une meilleure visibilité… ont toutes des exemples similaires, à la pelle. Je ne suis pas sûre que ces histoires parviennent aux oreilles des responsables de ces détournements. Chose réparée ici.

Alors pour finir je vous envoie sur le fichier du clitoris 3D que nous avons conçu avec l’aide du carrefour numérique de la Cité des Sciences de la Villette et puisque beaucoup de gens racontent n’importe quoi, Odile Fillod, qui ne se prend pas pour la mère du clitoris 3D, a fait un site internet d’utilité publique : clit’info. Tout ce travail n’a reçu aucune aide financière bien entendu, et mon travail photo et vidéo a été tellement pillé par les médias du monde entier que je m’en suis fait une raison : c’est pour la bonne cause. Il faut bien gérer la colère d’une façon ou d’une autre. Certains de mes confrères font des procès. Je n’ai pas les moyens d’en faire.

Puisqu’on en est là, j’en ai un, de projet pédagogique, et un excellent. Je pourrais peut-être demander de l’argent en Suisse parce qu’en France c’est pas facile, et l’Agessa va encore me demander à la fin de l’année si je suis bien encore artiste vu mes revenus qui baissent et donc éventuellement supprimer ma sécurité sociale pour finir.

Ce projet, c’est la suite logique d’Atlantes & Cariatides : des interviews qui vont montrer ce que le genre fait à l’art. C’est et ça s’appelle Visuelles.art. Dans une des interviews réalisées, Camille Morineau dit : « l’argent, c’est le nerf de la guerre ».

Je suis en guerre effectivement et je ne suis pas seul·e à l’être. En guerre contre les atlantes et les cariatides, et j’ai besoin d’argent pour la mener. Si vous pouvez soutenir ce projet, si vous connaissez quelqu’un qui peut le faire, c’est ici et maintenant.

Et enfin, quand la scientifique répond à l’artiste, c’est de la pédagogie et du grand art.

 

Marie Docher

 

Si vous avez aimé cet article pouvez soutenir Atlantes & Cariatides.
Et pour soutenir le travail d’Odile Fillod, c’est ici, en bas à droite de la page d’accueil.

Lallab démêle le vrai du faux à son sujet

Vous avez récemment entendu parler de l’association Lallab ? Vous avez lu une chose d’un côté et son contraire de l’autre ? Pas de panique ! Voici quelques éléments de réponses pour démêler  le vrai du faux.
Prenez donc le temps de les lire et de venir nous rencontrer : ce sera le meilleur moyen de nous connaître !

1) “Lallab lutte pour obliger les femmes à porter le voile“ ?

NON. Lallab est pro-choix. Nous ne nous positionnons ni sur le port du voile ni sur aucun autre mode vestimentaire ou pratique religieuse. Au sein de l’association, tous les choix sont représentés. Nous souhaitons permettre à toutes les femmes, musulmanes ou non, de choisir librement ce qu’elles veulent être, sans jamais craindre d’être jugées, violentées ou discriminées. Nous rêvons d’une société qui permette à toutes les femmes de vivre, et notamment de s’habiller, comme bon leur semble, quels que soient les sens et les significations qu’elles y mettent. Nous sommes une association féministe et antiraciste se voulant la plus inclusive possible : chez Lallab, les femmes sont écoutées et soutenues quels que soient leurs choix car nous avons la volonté de créer une société plus juste pour TOUTES les femmes.

Si les missions de Lallab portent spécifiquement sur les femmes musulmanes, voilées ou non, c’est au vu d’un constat dans notre société : elles sont sujettes non seulement au sexisme, mais également au racisme et à l’islamophobie. Ces différentes oppressions ont malheureusement des conséquences concrètes sur leurs parcours de vie. Ces problématiques sont malheureusement trop peu traitées et les voix des femmes musulmanes restent silenciées et/ou méprisées. Par ailleurs, la fixation médiatique et politique portée en particulier sur les femmes portant le voile reflète la persistance des préjugés et des violences systémiques racistes et sexistes aujourd’hui. Chez Lallab, nous travaillons à déconstruire ces éléments, à mettre en lumière les voix des femmes musulmanes et à révolutionner leur image dans leur pluralité.

Dans la même lignée, nous ne sommes pas non plus pour le “voilement des petites filles” comme il a été annoncé en reprenant des photos personnelles (sans consentement des intéressé·e·s) d’une de nos bénévoles qui sortait d’une mosquée après la prière de l’Aïd qu’elle célébrait en famille (non, ses trois filles ne portent pas le foulard au quotidien). Plusieurs autres clichés de la sorte ont été repris et sortis de leur contexte, alimentant d’autres théories abracadabrantesques. Nous en profitons d’ailleurs pour réaffirmer la gravité de telles pratiques et des conséquences sur nos membres et leurs familles. Cela démontre par ailleurs le niveau d’éthique et de malhonnêteté intellectuelle de nos détracteur·trice·s.


2) “ Lallab est une menace pour la laïcité“ ?

NON. Loin de se positionner contre la laïcité telle que promue par la loi de 1905 qui promulgue la séparation de l’Église et de l’État, Lallab reprend et applique son principe fondamental : la liberté de tou·te·s. Nous critiquons au contraire une vision déformée et erronée de cette loi, trop souvent instrumentalisée par la volonté d’exclure et de discriminer certaines personnes, et notamment les femmes musulmanes.

Il est essentiel de ne pas confondre la neutralité de l’État avec la neutralité des individus. Comme  le Conseil de L’État l’a rappelé en 2004 : la laïcité est un moyen dont la fraternité et le pluralisme sont une fin. Elle permet le vivre-ensemble dans le respect mutuel de nos différences et celui des lois de la République qui s’appliquent à chacun·e.

Les propos haineux, les agressions verbales et les violences physiques doivent ainsi être condamnés. Ainsi, la laïcité n’a jamais eu pour but d’exclure des femmes de la société, en référence à leurs pratiques vestimentaires, mais bel et bien de toutes les rassembler !

Concernant la loi du 15 mars 2004, qui interdit le port de signes religieux ostensibles dans les écoles, collèges et lycées publics, nous déplorons l’exclusion de jeunes filles qu’elle a induite. Mais dans une démocratie, n’est-il pas encore permis d’exprimer une opinion et critiquer les défaillances d’une loi sans tomber dans l’illégalité ?

3) “Lallab est proche des Frères Musulmans” ?

NON. Euh… Non. Lallab n’a aucun lien avec les Frères Musulmans, ni avec aucun autre parti politique et religieux. Petite question :  la proximité avec les Frères musulmans, elle est dans l’article  de notre magazine en ligne qui parle des troubles alimentaires compulsifs ? Dans ceux qui rendent hommage aux femmes entrepreneures ? Dans les événements inclusifs comme le festival féministe organisé en mai dernier ? Non, car nous persistons à chercher ce qui pourrait faire penser à un lien quelconque  mais nous ne trouvons toujours pas…

 

Ces accusations mensongères visent encore et toujours à délégitimer et diaboliser nos actions au quotidien. Nous ne cesserons de le répéter : Lallab est une association apartisane et areligieuse. Et non, parler des femmes musulmanes ne fait pas de nous une association musulmane/islamique.

Notre mission se concentre sur les vécus et expériences spécifiques des femmes musulmanes françaises ou vivant en France, mais notre démarche s’inscrit dans une optique bien plus large : notre rêve est de faire en sorte que TOUTES LES FEMMES ne soient plus jugées, discriminées ou violentées en raison de leur genre, de leur origine, de leur orientation sexuelle, de leur physique, ou encore de leur appartenance religieuse. 

4) “Lallab défend et soutient les femmes qui subissent des oppressions exercées par des musulman·e·s ainsi que les femmes forcées à être voilées en Iran ou dans les quartiers” ?

OUI. Lallab condamne les violences faites envers TOUTES les femmes, et ce, quelle que soit la forme de ces violences, les lieux où elles arrivent et par qui elles sont perpétrées ! Nous le répétons fermement : nous nous lèverons aux côtés de chaque femme contre tout ce qui ira à l’encontre de son libre arbitre et de ses libertés. Ainsi, contrairement à ce qui a souvent été affirmé, nous soutiendrons autant le combat d’une femme qui souhaite enlever le foulard, que celle qui fait le choix de le porter et de le garder ! Ces deux combats sont loin d’être incompatibles, la règle est simple : respecter et soutenir les femmes dans leurs choix et ne jamais céder à ce qui est contraire à leurs libertés.

Concernant les oppressions des femmes à l’étranger, en tant qu’association française, notre travail se concentre principalement sur le contexte français, ses spécificités et ses réalités. Nous n’avons pas vocation ni les ressources et encore moins la légitimité à lutter contre les violences commises à l’encontre des femmes dans le monde entier. Cela ne veut pourtant pas dire que nous ne les soutenons pas. Notons que les femmes sont victimes de violences partout dans le monde, et pas uniquement dans des pays à majorité musulmane, contrairement à ce que certains pensent. Le fait de nous renvoyer systématiquement à d’autres pays, lorsque nous parlons de la situation des femmes musulmanes en France, est une injonction raciste. Cela suggère, de façon insidieuse, que les musulman·e·s sont d’une certaine façon condamné·e·s à être étranger·e·s.

L’autre injonction à devoir uniquement parler du sexisme qui “règne dans les quartiers” laisse généralement sous-entendre plus ou moins subtilement que seuls les hommes qui y vivent sont coupables de sexisme et de violences envers les femmes. Rappelons que les violences faites aux femmes transcendent les classes sociales, les époques, les lieux, les religions et les cultures : en France, une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint. Cet article explique très bien à quel point le simple fait d’être une femme semble suffisant pour être menacée, agressée, voire tuée. La lutte contre le patriarcat et ses violences, si elle veut être efficace, doit se mener sur tous les fronts et se faire dans tous les espaces où il s’exerce, c’est à dire non seulement dans les quartiers mais également dans les entreprises, les espaces publics, les institutions politiques et gouvernementales, les médias etc.

Notre discours n’est pas de nier le sexisme existant chez les musulmans, il est de dénoncer son instrumentalisation à des fins racistes, là où nous tentons d’éradiquer toute forme d’oppression, à des fins féministes. À noter que cette instrumentalisation est d’autant plus grave qu’elle empêche des femmes, notamment mais pas uniquement musulmanes, de s’exprimer sur certaines violences qu’elles peuvent subir par peur de voir leurs paroles déformées et utilisées contre leurs proches. Au lieu de lutter contre les violences faites aux femmes, on en vient donc une fois de plus à les silencier.

5) “Lallab est homophobe” ?

NON. Lallab s’est toujours clairement positionné en faveur du respect et de l’égalité en droit de chacun·e, quels que soient ses identités de genre et ses orientations sexuelles et romantiques. L’idéal de Lallab est le suivant : une France dans laquelle chaque femme peut être elle-même sans peur d’être jugée, discriminée ou violentée du fait de son genre, physique, appartenance religieuse, orientation sexuelle ou origine.

 

6) “Lallab est anti-IVG” ?

NON. On le répète : Lallab est pro-choix. Elle est donc pour l’accès libre et gratuit à l’interruption volontaire de grossesse pour toutes les personnes qui le souhaitent. Nous affirmons : chaque femme a le droit de disposer de son corps comme elle l’entend !


7) “Lallab est une association communautariste” ?

NON. Lallab est ouverte à toute personne souhaitant s’engager à nos côtés et partageant nos valeurs. Ainsi, nous comptons parmis nos bénévoles des personnes musulmanes et non musulmanes, des femmes ainsi que des hommes !

Lallab n’est donc pas une association “de femmes musulmanes” : il suffit de voir les co-fondatrices de notre association : Sarah Zouak est musulmane et Justine Devillaine est athée, ou encore les membres de notre bureau ainsi que nos autres bénévoles.  Il n’y a pas besoin d’être une femme musulmane pour s’indigner des discriminations qu’elles vivent aujourd’hui en France, et pour vouloir changer les choses. Mais lorsque des femmes décident de s’auto-organiser avec leur allié·e·s pour être auteures de leurs propres récits, celles-ci sont systématiquement accusées de communautarisme.

De plus, il est nécessaire de rappeler que, comme l’explique le sociologue Fabrice Dhume, le concept de communautarisme est une chimère et ne renvoie à aucune réalité sociologique. Selon lui, “le discours du communautarisme s’invente donc des communautés pour mieux les stigmatiser. En effet, le mot sert unilatéralement à stigmatiser ethniquement (ou sexuellement, lorsqu’il est appliqué aux mouvements LGBT, aux demandes de parité femmes-hommes…) et à disqualifier politiquement des gens et leurs voix. Ce terme fait peser sur ces voix un soupçon essentialisant, celui de (com)porter par nature une menace sur « l’universalisme républicain »… lors même que les personnes et les groupes concerné.e.s exigent que le principe d’égalité ou de liberté régisse enfin l’espace public et l’action de l’État, et donc que cessent racisme, discrimination, stigmatisation et minorisation.”

Enfin, quand bien même Lallab ne serait composée que de femmes musulmanes, la critique n’aurait aucune légitimité, car comme le souligne très bien Rokhaya Diallo dans cet article, certaines personnes se rassemblent en raison de leur vécu similaire, marqué par des injustices. Cette solidarité a pour objectif de mieux faire face aux inégalités, avec pour espoir de rendre la société plus juste et inclusive. Les associations dites communautaires, même si elles peuvent avoir des espaces de non-mixité choisie, combattent donc ce “communautarisme”, dont le but est le séparatisme, empêchant ses membres d’être considérés comme complètement égaux aux autres citoyens, en raison de leur genre, état de santé, origines, religion, orientation sexuelle ou romantique…

Il est intéressant de noter que les attaques pour “communautarisme” concernent toujours les mêmes personnes, alors que l’on ne critique jamais en ces termes, voire pas du tout, la surreprésentation d’hommes des classes supérieures de plus de 50 ans dans les lieux de pouvoir (politique, médias, conseils d’administration d’entreprises). Ces dénominations sont loin d’être anodines et visent encore et toujours à diaboliser et délégitimer notre travail.

8) “Lallab est contre les féministes blanches” ?

NON. Dénoncer les limites du “féminisme blanc” n’est pas synonyme de s’opposer aux femmes ou féministes blanches, ni renier les combats qu’elles ont menés et les acquis qu’elles ont obtenus. Le terme blanc renvoie ici à un concept sociologique selon lequel il existerait une construction socioculturelle de l’identité blanche, en opposition à celles des différentes personnes subissant le racisme (les Noir·e·s, les Arabes, les Asiatiques etc.). Parler de “féminisme blanc”, c’est émettre une critique des féministes qui considèrent leurs opinions et leurs choix individuels comme universels, c’est-à-dire comme pouvant être imposés à toutes les femmes, sans prendre en compte les différences culturelles ou les différences de situations de femmes victimes en parallèle d’autres oppressions, comme le racisme par exemple. On peut ainsi être une féministe blanche sans faire de “féminisme blanc”.

C’est ici que l’intersectionnalité prend tout son sens : toutes les femmes peuvent être opprimées, mais en raison de l’intersection entre différentes caractéristiques relatives à leur statut social, leurs croyances, leur orientation sexuelle ou leur couleur de peau, certaines le sont également pour autre chose que leur genre. Chez Lallab, les bénévoles non-musulman·e·s sont les bienvenu·e·s. En revanche, on ne peut pas imposer une vision ethnocentrée et universaliste du féminisme. C’est ce qui rend cette association si belle et diverse : concerné·e·s et allié·e·s travaillent ensemble afin d’améliorer petit à petit ce monde, marqué par le sexisme et le racisme. Nous vivons et incarnons un bel esprit de sororité !

 

9) “L’ascension de Lallab est suspecte” ?

 

NON. Les raisons du succès d’un projet tiennent souvent à de nombreux paramètres, que les entrepreneur·e·s ne contrôlent pas forcément. Voici néanmoins quelques étapes qui ont pu permettre un développement si rapide de Lallab.

Avant de créer Lallab, Sarah Zouak a créé en février 2014 le Women SenseTour – in Muslim Countries, une série documentaire et un voyage de 5 mois dans 5 pays à la rencontre de 25 femmes musulmanes qui agissent toutes pour l’émancipation des femmes, voyages où Justine Devillaine l’a accompagnée. À leur retour en France, elles ont présenté leur projet et leur film lors de nombreux événements, à des partenaires, lors d’interventions en milieu scolaire, de conférences, ou encore du festival féministe. Ces différentes occasions leur ont permis de construire un réseau et de faire connaître leur travail. La création de Lallab marque donc l’évolution d’une démarche initiée depuis plusieurs années par ses fondatrices : déconstruire les préjugés en laissant la parole aux personnes qui en sont victimes. Comme de nombreux projets d’envergure, Lallab a nécessité un travail sans relâche et sans salaire des années durant. Et cela ne suffit pas ! Pour continuer à grandir, il a fallu fédérer et mobiliser. Si Lallab compte aujourd’hui plus de 250 bénévoles qui permettent la publication d’articles réguliers et les nombreuses actions mises en place, c’est car ce projet vient pallier un manque pour beaucoup : la représentation de personnes trop souvent invisibilisées. Mais cette fantastique émulsion créative réclame aussi une organisation considérable ! Les prix et subventions reçus ont permis de consolider cette force de travail émergente. L’ascension de Lallab est le résultat d’un parcours, de l’envie de faire œuvre commune de réflexions personnelles, et du soutien de personnes et structures convaincues, comme nous, de la pérennité d’un combat contre les stéréotypes.

10) “Lallab est financée à 98% par des mouvements intégristes mondiaux, une poignée de personnages obscurs et Casimir” ?

NON. Alors non, il n’y a pas de cagnotte secrète mise au service de Lallab pour conquérir le monde. Comme toute association loi 1901, nous pouvons mener nos actions grâce à différentes sources de revenu : dons, cotisations, subventions ou revenus propres. Notre premier bilan financier sera validé par l’Assemblée Générale qui se tiendra fin septembre 2017 et, comme la loi l’impose, sera alors disponible pour les personnes souhaitant le consulter.

11) Les attaques violentes et répétées contre Lallab sont-elles révélatrices du travail qu’il nous reste à accomplir ?

OUI. Rédiger cette FAQ est la preuve encore une fois que nous devons sans cesse nous justifier sur nos actions et nos valeurs. Ces injonctions incessantes à l’explication et l’argumentation sur le bien-fondé de nos missions et cette sommation à la “pureté militante”, sont pour nous des pertes de temps et d’énergie considérables qui ont des conséquences sur notre santé et notre travail quotidien pour les droits des femmes.

Nous avons la ferme volonté de continuer à travailler avec tou·te·s nos bénévoles pour faire grandir nos projets et voir nos objectifs se réaliser. Nous ne nous laisserons jamais ni silencier ni intimider et nous continuerons de porter nos voix et nos récits pour une société plus juste et plus inclusive toujours dans un esprit de sororité engagée, plurielle et bienveillante !

Nous laisserons le mot de la fin à Amandine Gay, avec une phrase tirée d’une interview sur Slate.fr, qui résume parfaitement la situation dans laquelle Lallab se trouve aujourd’hui : « Comme le dit Toni Morrison, l’une des fonctions du racisme, c’est de t’empêcher de vivre ta vie, de faire ton travail. Pendant que tu es en train de réagir à des agressions, tu n’es pas en train d’agir et de créer. C’est comme si on était poussé dans une impasse : parce qu’on vit dans une société raciste, au lieu de réfléchir à des enjeux sur lesquels on aimerait se mobiliser, on se retrouve à répondre à des insultes. La question est : est-ce que je veux passer ma vie à y répondre ou créer du contenu ? » »

 

Lallab a fait son choix.

« 5 mn pour les victimes, 5 mn pour les bourreaux ». Le démon de la symétrie

Un article de  (19/08/2017) trouvé sur le site La pensée du discours

La semaine dernière une militante féministe, Irène Kaufer Briefel, publiait un post critique sur Facebook puis un article dans le mensuel Axelle, à propos d’un colloque organisé en novembre prochain à Charleroi, et intitulé « Regards croisés sur la violence conjugale… la rencontre de deux souffrances ». Parmi les invité.e.s, un psychologue défendant le principe de la « schismogenèse complémentaire », c’est-à-dire la répartition égale de la violence entre les hommes et les femmes. Si l’on sait depuis longtemps que la violence est aussi chez les femmes, et parfois dirigée contre les hommes, il n’est cependant pas possible de parler de répartition égale, la violence des hommes sur les femmes étant très largement et incontestablement supérieure à elle des femmes sur les hommes.

Il y a quelques jours, la première réaction de Donald Trump au meurtre de Heather Heyer par les néonazis de l’extrême droite étatsunienne à Charlottesville, a été de renvoyer dos à dos les suprémacistes blanc.he.s et les militant.e.s antiracistes dans l’expression redoublée on many sides : « We condemn in the strongest possible terms this egregious display of hatred, bigotry and violence on many sides, on many sides » (Donald Trump, 13.08.2017). Récidive le 15 août avec une déclaration sur les « torts partagés » des deux parties.

Ce sont deux des mille exemples de symétrie que l’on rencontre partout dans les discours sociaux : toute opposition binaire entre deux éléments quels qu’ils soient (des gens, des genres, des peuples, des races, des classes, des religions, des belligérant.e.s, des mort.e.s, de simples opinions ou positions) est susceptible d’amener l’argument de la symétrisation, c’est-à-dire la mise en équivalence des éléments en cause.

Le désir de symétrie, outil de l’idéologie

Il existe effectivement un désir de symétrie qui semble être le moteur de bien des discours, et ce, quand bien même et, pourrait-on dire, surtout, quand les deux éléments d’une opposition en miroir ne relèvent pas du même ordre, n’appartiennent pas à la même catégorie, ne se situent pas dans le même contexte, bref, ne sont pas comparables. La destruction des Juif.ve.s d’Europe par le régime nazi fournit une sorte de métaréférence pour dire cet argument, qui a plusieurs formulations ordinaires. Celle qui inspire le titre de ce billet, « 5 minutes pour les juifs, 5 minutes pour Hitler », est une dénonciation ironique d’une symétrisation absurde et monstrueuse, reposant sur l’argument des torts partagés : chaque camp aurait le même temps pour défendre ses positions, dans une sinistre mise en scène de répartition des fautes. Elle est attribuée à Jean-Luc Godard, à propos de l’objectivité à la télévision, et circule sous la forme suivante : « L’objectivité à la télévision, c’est 5 minutes pour Hitler, 5 minutes pour les Juifs ». Je n’ai pas trouvé de source précise ni de contexte, mais sa dimension critique (elle entre dans un discours général sur la télévision comme facteur d’affaiblissement cognitif), son fort coefficient de circulation (on en trouve de nombreuses occurrences en ligne par exemple) et sa déformabilité (la citation est souvent attribuée à la définition de la démocratie) suffisent à en faire un figement inscrit dans la culture discursive contemporaine, qui fonctionne comme un anti-point Godwin. J’en utilise pour ma part une variante, « les juif.ve.s et les nazi.e.s on va vous mettre autour d’une table et vous allez régler vos problèmes », qui met bien en valeur ce qui n’est qu’esquissé dans la précédente : le rôle symétrisateur, égalisateur, objectivisateur effectivement, d’un tiers quasi démiurgique qui déciderait de la comparabilité des éléments ou des positions. La symétrie s’appuie par ailleurs sur un certain nombre de procédés argumentatifs et rhétoriques bien identifiés dans la littérature théorique et pratique et reposant sur la ressemblance  : comparaison, analogie, analogie proportionnelle, appel au précédent. Tout cela fait un ensemble robuste, un module idéologique maniable, résistant et donc fréquent.

Dans ce billet je voudrais examiner deux exemples de symétrisations courantes dans les discours actuels en France, dans la presse et sur les réseaux sociaux, pour montrer comment se fabriquent des « débats », des « polémiques », des « discussions » dont les données symétriques sont présentées comme évidentes, naturelles et objectives, alors qu’elles procèdent d’une construction discursive, argumentative et cognitive parfois sophistiquée. Ce qui m’intéresse, c’est la dimension idéologique forte de la symétrisation, qui parvient à rendre l’imaginaire réel et l’illusion vraie, et qui présente à cellui qui voudrait la contester une sorte de roc pseudo-rationnel inattaquable ; la symétrie est en effet intuitive pour les fonctionnements cognitifs à l’œuvre dans notre culture, alors que l’asymétrie est plutôt contre-intuitive et donc plus coûteuse. On verra dans les exemples qui suivent que, pour tenter de défaire les symétries idéologiques, il faut être équipé.e de beaucoup de pédagogie, de patience et de résistance.

La symétrie blanc/noir et la dénonciation du « racisme antiblanc »

La dénonciation d’un « racisme antiblanc » est un excellent exemple, le meilleur peut-être, de symétrisation idéologique (la question se pose différemment selon les aires géographiques et culturelles et je parle ici plutôt de la situation française ; et je parle de l’opposition blanc/noir mais le « racisme antiblanc » concerne également les arabes et l’ensemble des non-blanc.he.s). L’affirmation de l’existence d’un racisme antiblanc repose sur une analogie : les attaques des noir.e.s fondées sur la couleur des blanc.he.s seraient équivalentes aux attaques des blanc.he.s fondées sur la couleur des noir.e.s, et relèveraient donc du racisme. Je n’ai pas fait de recherche étymologique sur l’origine de l’expression dont l’emploi courant semble daté des années 1980, émanant du Front national pour certains ; aux États-Unis, on parle de « reverse racism« , la notion d’inversion manifestant bien la dimension symétrique. Mais cette symétrie fondée sur l’analogie gomme l’essentiel, c’est-à-dire l’histoire, le point d’énonciation et le contexte. L’histoire : la traite et l’esclavage des noir.e.s, la ségrégation raciale instituée aux États-Unis, la colonisation française et d’autres pays européens ont établi de longue date une domination structurelle des blanc.he.s sur les noir.e.s appuyée notamment sur un racisme d’État inscrit dans les institutions, les lois, les pratiques ; il n’existe donc pas de symétrie entre les blanc.he.s et les noir.e.s, ne serait-ce que parce que cette mémoire est profondément inscrite dans les vies noires actuelles. Le point d’énonciation : l’insulte envers un.e blanc.he impliquant sa couleur de peau s’énonce à partir de l’oppression, de la minorisation, de l’invisibilisation, de la violence institutionnelle et relationnelle et non à partir du principe d’une l’infériorité raciale comme le racisme antinoir.e ; la violence d’un sujet opprimé n’est pas symétrique de celle d’un.e oppresseur.e. Le contexte : en France, on parle encore de « minorités » pour désigner les noir.e.s, les arabes, les asiatiques, sans qu’à cette notion de minorité soit reliée la majorité, qui est blanche, française ou européenne, de souche ou issue de l’immigration européenne. Or la couleur de cette majorité parfaitement visible est, elle, encore invisible et la couleur blanche reste un impensé pour les blanc.he.s, comme le montre bien l’ouvrage de Maxime Cervulle paru en 2013, Dans le blanc des yeux. Diversité, racisme et médias. De plus, on sait grâce à une importante étude de l’INED publiée en 2015 que les attaques envers les blanc.he.s ne font pas système, sont isolées et marginales, et sont donc sans commune mesure avec les discriminations systématiques dont font l’objet les non-blanc.he.s en France actuellement (un bon résumé dans cet article de Libération du 8 janvier 2016).

Il n’y a donc pas de symétrisation possible, pas de miroir inversé, mais pourtant l’idée d’un « racisme antiblanc » s’est assez bien installée dans l’opinion française et étatsunienne, favorisée par les extrêmes droites des deux pays, mais également naturalisée par l’argument de la symétrie, qui présente un ordonnancement du monde rationnel et objectif. Une preuve parmi d’autres : l’article « racisme antiblanc » de Wikipédia francophone, ouvert en janvier 2003, rédigé par 481 contributeurs au 10 août 2017, est curieusement consensuel : d’emblée la notion est présentée comme valide, correspondant à des réalités diverses selon les pays, sa contestation n’est évoquée que marginalement, l’esclavage, la colonisation, l’oppression systémique n’apparaissent que faiblement comme contre-arguments et les références sont majoritairement journalistiques, les chercheur.e.s étant quasiment absent.e.s (la notion de « contre-racisme » notamment, proposée par certain.e.s sociologues, n’apparaît pas), comme les militant.e.s de l’antiracisme politique (voir par exemple la synthèse argumentée de João Gabriell, « De l’urgence d’en finir avec le « racisme anti-blanc ». Réflexions antiracistes« ).

Bref, le racisme antiblanc fait l’objet d’une entrée encyclopédique, non pas comme notion controversée, mais comme réalité à évaluer. L’idéologie symétrique a fait son travail, et c’est sans doute par d’autres outils discursifs et rhétoriques, comme l’inversion à la lettre et par l’humour par exemple, que l’on peut penser sérieusement cette notion, comme le montre le célèbre sketch d’Aamer Rahman, « Reverse racisme », extrait de son spectacle Fear of a Brown Planet.

La symétrie homme/femme et la dénonciation de la misandrie

On retrouve ce désir de symétrie dans les discussions sur le féminisme et les rapports homme/femme. Comme pour le « racisme antiblanc », il s’incarne dans des expressions aux emplois plus ou moins récents comme misandrie, sexisme inversé ou sexisme anti-hommes. La comparaison en miroir est toujours fondatrice : l’hostilité des femmes envers les hommes (misandrie) est présentée comme l’exact symétrique de celle des hommes envers les femmes (misogynie). La symétrie lexicale et étymologique (composition grecque à partir de mîsos, « haine« , et des mots qui désignent l’homme et la femme) aide à la symétrisation cognitive, culturelle et idéologique.

La misandrie est une notion soutenue par des travaux universitaires, essentiellement ceux de Paul Nathanson et Katherine K. Young, deux spécialistes d’histoire des religions qui ont écrit quatre ouvrages sur la question entre 2001 et 2015 : Spreading Misandry: The Teaching of Contempt for Men in Popular Culture (2001), Legalizing Misandry: From Public Shame to Systemic Discrimination Against Men (2006), Sanctifying Misandry: Goddess Ideology and the Fall of Man (2010) et Replacing Misandry: A Revolutionary History of Men (2015). D’autres chercheurs, comme le sociologue Anthony Synnott, travaillent également dans ce sens.

La misandrie est également, et surtout, un argument : elle est au cœur du discours masculiniste qui fait des hommes les victimes des féministes, comme si le combat féministe constituait une violence structurelle envers les femmes. Elle sert aussi d’arme courante contre le féminisme en soi (les revendications féministes seraient plus motivées par la haine des hommes que par un véritable désir de changement des rapports homme-femme), ou contre une forme de féminisme (la misandrie serait un des risques du féminisme, selon Élisabeth Badinter dans Fausse route par exemple).

Mais dans l’ensemble de ces discours, les réalités sociales, les statistiques de l’oppression et de la violence, et le systémisme de la misogynie appuyée sur le patriarcat ne sont pas évoqués. Or, la différence est grande entre une misogynie systémique qui opprime, domine et tue depuis toujours, et une misandrie non systémique qui peut blesser ou choquer individuellement mais qui est sans commune mesure avec la misogynie. Même si la misandrie existait comme émanation du féminisme, la symétrie serait encore une erreur de raisonnement : comme le dit la célèbre pique de Benoîte Groult, « le féminisme n’a jamais tué personne, le machisme tue tous les jours » ; sexisme envers les femmes et misogynie sont donc irrémédiablement séparés du « sexisme inversé » ou misandrie par la dimension systémique des premiers. Si l’existence de la misandrie semble soutenue par la recherche, c’est plutôt le discours militant qui la conteste, et qui remet en cause cette symétrie si désirable : certains billets de blog et articles sont en effet de véritables synthèses argumentatives permettant de défaire avec pertinence l’illusion symétrique, en particulier les trois suivants : « Le mythe du sexisme anti-hommes« , sur  Feminazgul en colère, « Être féministe. Aimer les hommes. Ou pas« , sur Comment peut-on être féministe ? et Le sexisme anti-hommes… et pourquoi il n’existe pas sur Madmoizelle.

L’illusion symétrique est également la cible de la misandrie ironique, discours désormais assez bien installé dans le corpus féministe, et consistant à produire des exemples d’hostilité envers les hommes destinés à moquer le discours sur la misandrie. Le tumblr Misandry y est par exemple entièrement consacré. Mais la misandrie ironique rate parfois sa cible et la protestation récente d’Audrey Pulvar devant le site Adopte un mec et son visuel en est un bon exemple :

(l’ensemble de la discussion à partir de ce tweet est ). Il se trouve que le site et son visuel, construits sur l’ironie, font l’objet de nombreux commentaires et études féministes qui analysent justement cette question de la misandrie ironique. Mais le démon de la symétrie, prenant largement le pas sur l’information, a pris la journaliste dans ses filets.

Bien d’autres exemples pourraient être cités pour montrer à quel point la symétrisation est un argument courant et persuasif, accroché à la passion idéologique de l’harmonie binaire et de l’équivalence rationnelle. C’est un argument qui évite deux choses, la pensée, et l’engagement. Symétriser permet en effet de ne pas penser la complexité d’une situation, ses contextes et ses points d’énonciation, son historicité. Cela permet également de na pas prendre parti, de ne pas entrer dans la lutte conte les oppressions, qui coûte quelques plumes et parfois bien plus. La fameuse déclaration de Desmond Tutu, multidiffusée et semblant usée jusqu’à la corde, garde cependant tout son mordant :

La symétrisation sert à ça : à rester neutre, ce qui implique de justifier l’oppresseur. 5 mn pour les victimes, 5 mn pour les bourreaux ? Au profit des bourreaux, toujours.

Crédits :

  1. Mo, 2015-11-13 « symmetry 6 », compte de l’auteur sur Flickr, CC
  2. Aamer Rahman (Fear of a Brown Planet) – Reverse Racism, Youtube, https://www.youtube.com/watch?v=dw_mRaIHb-M
  3. Tweet d’Audrey Pulvar le 27 juillet 2017
  4. Trois premières lignes de la recherche « Desmond Tutu Oppresseur » de Google image.

A Barcelone, le ras-le-bol des femmes de chambre

Article d’Aurélie Chamerois publié par Le Courrier le jeudi 15 juin 2017

«S’ils touchent à l’une d’entre nous, ils nous touchent toutes», dit la banderole des Kellys de Barcelone, bien décidées à ne plus se laisser faire par le patronat.
Aurélie Chamerois

Alors que Barcelone bat des records de fréquentation touristique, son secteur hôtelier s’appuie sur une main-d’œuvre de plus en plus précaire et… révoltée.

Barcelone est à la mode. Escapades d’un week-end, vacances ou séminaires d’entreprises, elle a vu ses réservations hôtelières doubler en douze ans. L’année dernière, les hôtels de la ville ont ainsi accueilli 7,5 millions de clients pour un total de 20 millions de nuitées. Mais tandis que le secteur connaît une croissance exceptionnelle, tous les employés ne sont pas logés à la même enseigne. Les femmes de chambre ont ainsi vu leurs conditions de travail se dégrader à mesure que le nombre de touristes augmentait.

Réunies au sein du collectif Las Kellys (contraction de las que limpian, celles qui nettoient), ces travailleuses de l’ombre ont décidé de faire entendre leur voix. Elles ont organisé leur première manifestation barcelonaise en mars dernier, alors que la ville se vantait d’un taux d’occupation hôtelière de presque 100% à l’occasion du congrès mondial de la téléphonie mobile. «Ces jours-là, les chambres de l’hôtel dont je m’occupe sont à 500 euros la nuit, explique Silvia, la petite cinquantaine. Elles sont à 120 euros en période creuse, pendant que moi je touche 2 à 3 euros par chambre et je me détruis la santé.»

Payées à la tache

Baisse des salaires, rythme effréné, maladies professionnelles, les femmes de chambre ne sont souvent pas protégées par la convention collective de leur secteur. Quelques-unes parce qu’elles sont embauchées sous la dénomination d’aide de chambre ou d’autre métier fantasque tel que «repasseuse». La plupart parce qu’elles sont employées par des sociétés de service externes. «L’externalisation permet aux hôtels de payer moins, elle empêche la formation d’une représentation syndicale au sein de l’établissement et complique les contrôles de l’inspection du travail», explique Isabel Cruz, responsable de la communication des Kellys.

Car pour être attractives, les entreprises d’externalisation promettent aux hôtels une baisse des coûts significative et une optimisation des ressources humaines. Elles facturent les établissements par chambre nettoyée et le système se répercute sur les femmes de ménage qui ont désormais un objectif de chambres, d’ailleurs difficile à respecter dans leurs huit heures journalières.

Pour gagner ses 800 euros nets mensuels, Vania, dynamique quadragénaire, doit ainsi s’occuper de 433 chambres par mois. «Il y a encore deux ans, nous avions quinze chambres par jour, maintenant c’est trente, cela nous laisse quinze minutes par chambre sans pause, raconte-t-elle, c’est impossible, alors on fait des heures supplémentaires non rémunérées, car si on n’atteint pas l’objectif mensuel, notre paie diminue.»

Vania gagne 2,50 euros par chambre à condition de réaliser son quota: «Sur la fiche de paie, ils prétendent que je n’ai pas fait mes heures, alors qu’en réalité je n’ai pas fait mon objectif de chambres, et ils me paient en conséquence.»

Maladies généralisées

Le rythme excessif a évidemment un impact direct sur la santé de ces employées. Selon une récente étude, près de 86% d’entre elles souffrent de lombalgie et 80% de douleurs cervicales. Plus grave encore, 96% des femmes de chambre développent des signes d’anxiété et 71% affirment prendre des médicaments pour «affronter leur journée de travail».

Toutefois, la peur du licenciement ou de sanctions empêche la plupart de se plaindre, de demander un arrêt maladie ou même une amélioration de leurs conditions. Vania, employée du Hilton, l’hôtel 5 étoiles devant lequel s’est tenue la première manifestation, fait partie des dix employées de l’établissement à avoir rejoint le mouvement. Cinq ont été licenciées, l’une a été sanctionnée et elle-même affirme être victime de pressions sans précédent. «Les tâches les plus difficiles sont systématiquement confiées à celles qui osent se plaindre», explique-t-elle.

Toujours plus précaires

Selon El Economista, l’externalisation hôtelière a connu en 2016 l’une de ses meilleures années en Espagne. Les experts estiment qu’en 2019, environ 60% du personnel sera externalisé, ce qui ne concernera plus seulement le nettoyage des chambres ou du linge comme c’est le cas actuellement. La raison principale? «La crise économique nous a obligés à réduire les coûts de manière drastique et à nous adapter à la situation», justifie Manel Casals, directeur du Syndicat des hôtels de Barcelone.

Pourtant, toutes les études indiquent que la crise a très peu touché les hôtels de Barcelone, qui sont les plus rentables d’Espagne et n’ont cessé de battre leurs records de fréquentation depuis 2010, après une baisse effectivement liée au contexte économique en 2008 et 2009. «Le syndicat des hôtels est un puissant lobby», lâche Isabel Cruz. Vania, de son côté, est optimiste et espère pouvoir bientôt faire partie du personnel interne de son hôtel.

En attendant, les Kellys poursuivent leurs mobilisations, exigeant que la convention sectorielle catalane les mette sur pied d’égalité. Et misent aussi sur une intervention du politique, à travers un projet de loi socialiste contre les externalisations que des Kellys de Benidorm, Lanzarote, Barcelone et Madrid sont allées défendre le 25 mai devant la commission sociale du parlement national.

Madame Badinter, allez porter une robe à fleurs à l’Assemblée !

Vendredi 9 juin 2017 L’Humanité (via le blog de Christine Delphy)

Burkinis, cafés non-mixtes, voile à l’Université, harcèlement de rue… d’inlassables polémiques ne cessent de faire courir la même petite musique : le problème de la condition des femmes en France, ce serait l’islam ou les étrangers. Autant de tentatives de dédouaner nos hommes autochtones ou sévissant dans les beaux quartiers.

Pendant la Primaire de la droite où il ne fut pas besoin d’un quelconque voile pour souligner la quasi-invisibilité des femmes, ces messieurs ont vanté leurs valeurs laïques et féministes. Pourtant, rien sur l’ingérence politique de mouvements conservateurs comme la Manif Pour Tous et le très fillonniste Sens commun. Rien sur celle du Pape gendarmé contre la théorie du genre à l’école. Rien sur la participation de Jean-Frédéric Poisson à leur compétition, candidat ouvertement opposé au droit à l’avortement. Évidemment rien sur la publicité sexiste qui ne cesse de nous réduire à l’état d’objets sexuels, comme Yves-Saint Laurent, ou qui promeut la culture du viol comme Bagelstein.

Pendant ce temps, les candidats aux législatives LR outrés contre le harcèlement de rue dans le nord de Paris ne comptent que 39% de femmes. Leur groupe a systématiquement voté contre tous les projets de délibération sur le genre et l’espace public au Conseil de Paris. Valérie Pécresse, présidente de la Région Île-de-France, a diminué de plus de la moitié son soutien financier aux actions pour l’égalité femmes-hommes !

À gauche, Manuel Valls a tenté d’attaquer son concurrent aux primaires Benoit Hamon sur le terrain des droits des femmes et de la laïcité. Lui qui s’était pourtant fait remonter les bretelles par le Conseil d’État désapprouvant les arrêtés hors-la-loi anti-burkini. Là aussi, quelle surprise de voir tous ces maires devenir de fervents défenseurs des droits des femmes alors que nous ne les avons jamais vu s’opposer à tous ceux qui tirent profit à millions sur le dos des violences faites aux femmes, publicitaires, marques de luxe, alors que l’affichage dans l’espace public est dans leurs prérogatives. Nous le réaffirmons, contraindre les femmes à se dévêtir comme à se rhabiller n’est qu’une humiliation et une violence sexiste de plus.

Ainsi, dans notre pays où 120 femmes ont été tuées par leurs compagnons en 2016, où seules 14% des 220 000 femmes battues ont osé porter plainte, où une femme sur cinq subit un harcèlement sexuel au travail, où 230 sont violées chaque jour, où 100% sont harcelées dans l’espace public, le patriarcat serait le fait des étrangers ? Est-on entrain de créer implicitement un sexisme acceptable labellisé Made in France ?

Féministes, nous nous insurgeons contre l’instrumentalisation de notre combat par une classe dominante au service de ses intérêts xénophobes et oligarchiques. En pointant du doigt le sexisme des autres, des étrangers, des classes sociales dominées, ils veulent dissimuler celui des puissants, garantir leur impunité par diversion voire alimenter leurs campagnes électorales.

On vous le confirme : les femmes sont en insécurité partout, dans la rue, au foyer, au travail, en politique et jusque dans l’hémicycle du Palais Bourbon comme le dénonce le collectif des assistantes parlementaires « Chair collaboratrice ». Pourquoi ? Parce que dans tous ces lieux, il y a des hommes, de toutes les couleurs, de toutes les classes sociales, élevés en société patriarcale avec des valeurs misogynes. Et quand on essaye d’en inculquer d’autres via des programmes scolaires contre le sexisme, les mêmes féministes de la dernière heure hurlent à la théorie du genre !

Oui, le harcèlement sexiste sévit et jouit d’une quasi-totale impunité dans tous les environnements à forte concentration masculine, les places au soleil, des terrasses de cafés, les manifestations en passant près des cortèges syndicaux très masculins, les partis qui sont souvent des zones d’omerta, les festivals, les RDV d’hommes puissants en cols blancs au Carlton où ils ont fait subir des « boucheries » à des personnes prostituées, dans le milieu journalistique comme le dénonce le collectif « Prenons la Une » etc.

Bref, de la mèche rousse de Donald Trump aux boucles brunes de Maxime Hamou, la misogynie est la tare la plus partagée entre les hommes ! Les violences sexistes n’ont ni pays ni frontières, n’ont d’autre lieu de naissance que le Patriarcat. Elles sont le résultat de tout un écosystème qui suppose l’existence d’inégalités sociales et de rapports de domination qui n’épargnent en rien les structures de pouvoir, au contraire, car plus on les pénètre, plus on se rapproche du système des « dominants », plus les violences contre les femmes sont manifestes… mais dissimulées. Avez-vous déjà regardé les vidéos des actions du collectif « la Barbe » dans les lieux de pouvoir ? Les interjections sexistes qu’elles reçoivent en pluie n’ont rien à envier à celles qui peuvent aussi arriver en longeant des terrasses de café.

Loin de nous l’idée d’euphémiser quoique ce soit, où que ce soit, dans le Nord de Paris comme dans la baignoire hollywoodienne de Roman Polanski ou dans une chambre d’hôtel à New-York. En effet, mieux vaut éviter de porter des robes, des jupes ou des décolletés dans tous les endroits très masculinisés, paramètre qui a tendance à accentuer un rituel de construction de l’identité virile par la violence, la domination et l’humiliation des femmes.

Ni la surenchère policière, ni les happenings de campagne racistes, ni la persécution des pauvres, ni la militarisation des quartiers, ni les contrôles au faciès, ni la chasse aux sans papiers, ne tireront d’affaire les femmes face aux violences masculines. Seules l’éducation, nos luttes, notre autodéfense et notre audace à briser la loi du silence nous permettront de défendre notre intégrité physique et morale. Grâce à l’insolence des féministes si souvent taxées de pisse-froid, le traitement de l’affaire Baupin en 2016 n’a pas été le même que celui de l’affaire DSK en 2011. Ses victimes n’ont pas été moquées comme l’avait été Tristane Banon. Maxime Hamou a écopé d’un bad buzz. Michel Sapin a dû s’excuser et s’expliquer. On avance grâce à notre intransigeance, et les années à venir nous donnent déjà raison.

Qu’il plaise à la 67ème fortune de France, la grande bourgeoisie Badintériste, « féministe » qui signe des contrats juteux avec l’Arabie Saoudite, de nous faire croire qu’elle a peur de mettre des jupes lorsqu’elle va à la supérette à 22h porte de la Chapelle – on la croit -, on ne peut que l’inviter à faire cette brillante intervention à l’Assemblée en portant la robe à fleurs bleues de Cécile Duflot !

- Fatima-Ezzahra Benomar – Porte-parole des effronté-e-s
- Héloïse Raslebol – Cofondatrice du collectif Stop harcèlement de rue
- Hanane Karimi – Ancienne porte-parole des Femmes dans la Mosquée
- Sonia Nour – Afroféministe
- Lorraine Questiaux – Secrétaire Générale du Mouvement du Nid
- Charlotte Soulary- Cofondatrice du collectif Chair collaboratrice

La politique sexuelle de la viande

Cet article de Sylvie Tissot, que nous avons trouvé sur le site Les Mots sont importants, a d’abord été publié dans la revue Nouvelles Questions féministes, que nous venons de recevoir, et dont nous rendrons compte prochainement. Il rend compte de la traduction en français du livre classique de la féministe végétarienne Carol Adams (Carol Adams, La politique sexuelle de la viande. Une théorie critique féministe végétarienne. Lausanne, 2016, L’Âge d’homme).

Dans la préface de son livre, Carol Adams évoque les critiques qui lui sont régulièrement adressées en raison de son engagement dans le végétarisme : « Et les sans-abri ? Et les femmes battues ? » Car nous devrions d’abord nous occuper des êtres humains qui souffrent. « Un tel rétrécissement du champ de la compassion ne me déstabilise pas », écrit l’auteure.

Et pour cause, Adams, née en 1951, a passé sa vie dans toutes sortes de combats : de l’ouverture à son domicile d’une ligne d’assistance téléphonique pour femmes battues aux luttes pour l’accès au logement des plus pauvres, en passant par l’organisation d’une soupe populaire, sa vie a tout simplement été consacrée à l’activisme. Dans ces stratégies de délégitimation (l’égoïsme des végétariens délaissant les vraies causes), elle voit avant tout « une manœuvre pour s’emparer de l’avantage moral ».

Avec ces quelques mots, beaucoup de choses sont dites – du ton, et du propos de l’auteure.

Comme toutes les féministes et les autres militant·e·s des causes dites secondaires ou sociétales (par exemple la lutte contre l’homophobie ou contre l’islamophobie et tous les racismes), Adams est en effet habituée de ce type de « manœuvres », pour reprendre le terme qu’elle emploie. Avec le livre La politique sexuelle de la viande, un classique américain publié en 1990 et traduit pour la première fois en français en 2016, Adams les déjoue en liant, sur plusieurs plans, les combats féministe et végétariste.

Non seulement dans les faits les combats ne s’excluent pas, et celles et ceux qui s’engagent dans l’anti-spécisme et le féminisme sont bien souvent présent·e·s sur de nombreux fronts. Mais surtout les combats sont liés car les types de domination le sont : c’est ce que cherche à démontrer ce livre original, écrit « en tant qu’activiste » et qui appelle les féministes à rejoindre le combat contre la souffrance des animaux, et les militant·e·s de cette cause à soutenir le féminisme.

L’argument principal du livre consiste à dire que la domination masculine repose sur la consommation de viande comme sur le contrôle des corps des femmes. Pour s’en convaincre, ouvrons le cahier central. La série de publicités qui sont reproduites sont édifiantes : un homme devant une carcasse de poulet dévorant une jambe de femme ; deux mains sur deux pains de hamburger figurant des seins ; une femme ouvrant grand la bouche devant un sandwich avec la légende « It’ll blow your mind away » [2].

Nellie McKay, dans son très bel avant propos « Les féministes n’ont pas le sens de l’humour », fait un parallèle entre les représentations des femmes et celles des animaux : les unes comme les autres y subissent la violence avec bonheur, en souriant [3]. De la tête de vache hilare sur les enseignes des restaurants de viande aux couvertures de magazines qui affichent la joie toujours renouvelée des femmes s’apprêtant à faire leur régime de l’été, un véritable « tour de passe-passe » est opéré, qui nie la violence ou fait des victimes les complices de leur oppression.

Dans ce livre auquel elle a consacré de nombreuses années, Adams multiplie les exemples, les citations et les références littéraires. Certaines formules sont extraordinaires : le titre même du livre « La politique sexuelle de la viande », le chapitre « Le viol des animaux, le dépeçage des femmes » ou encore la dernière partie « Mangez du riz faites confiance aux femmes », formule empruntée à la poétesse et militante de la cause lesbienne Fran Winan [4].

Tout est mobilisé pour donner à voir le chevauchement des oppressions. Car le système de mise à mort et de dépeçage d’êtres vivants transformés en choses a de fait quelque chose à voir avec la domination masculine. La masculinité se construit sur le régime carné, symbole et garantie de l’oppression patriarcale, dont la viande vient tous les jours asseoir la légitimité.

Mais l’analyse d’Adams va plus loin : la masculinité implique surtout le déni de cette réalité, la capacité à tenir à distance le fait que la viande consommée a été un animal :

« d’empêcher que quelque chose soit perçu comme ayant été quelqu’un ».

Ce double processus d’invisibilisation et d’objectification, Adams le théorise à l’aide de la notion de « référent absent » :

« Au moyen du dépeçage, on transforme l’animal en référent absent. L’animal, à travers son nom et son corps, est rendu absent en tant qu’animal afin que la viande puisse exister. La vie de l’animal précède et permet l’existence de la viande. Tant que l’animal est vivant, il ne peut pas y avoir de la viande. Un cadavre remplace donc l’animal vivant. Sans animaux, il n’y aurait pas de consommation carnée, mais ils sont pourtant absents de l’acte de manger de la viande, en raison de leur transformation en aliment  ».

Un processus similaire, consistant à ne pas ou ne plus voir dans les représentations des femmes des êtres vivants, définit l’oppression patriarcale. L’exploitation animale, qui repose sur notre capacité à oublier la mort et la souffrance des animaux (au fondement pourtant du régime carné), a ainsi ceci de spécifique qu’elle nous fait accepter la brutalité comme une chose quotidienne, normale, voire nécessaire. Nécessaire à la vitalité des hommes, la viande vient définir la virilité par la capacité à dominer et à ingurgiter, comme le résume le mythe de Metis, première femme de Zeus et enceinte de lui, ce Zeus qui va l’avaler.

La notion de référent absent est une précieuse clef d’analyse. Le livre d’Adams trace aussi des perspectives de luttes. Elle rappelle d’abord le croisement incessant de ces combats dans l’histoire, dans les mouvements féministes pour la tempérance et le suffrage universel ou le pacifisme du 20ème siècle. Les mouvements se croisent dans l’histoire ; ils subissent aussi les mêmes entreprises de délégitimation, tant le végétarisme est associé à une entreprise d’émasculation, une affaire de « femmelettes » voire de « pédés » trop « sensibles », bref un danger pour la virilité.

Le livre comprend un chapitre lumineux, qui nous invite à faire un travail sur la langue, par quoi s’opère l’absence des animaux. Adams déconstruit les expressions absurdes d’« abattage sans cruauté » ou encore, pour faire le lien avec les femmes, de « viol par contrainte ».

C’est finalement à une véritable conversion du regard qu’invite l’auteure pour rendre présent ce « référent absent », et ainsi voir « son steak comme un animal mort » [5]. Les enfants, qui s’étonnent de retrouver dans leur assiette les animaux que les adultes les incitent à caresser ou à dessiner, ont d’ailleurs souvent ce regard.

« Le mangeur de viande se perçoit comme se nourrissant de la vie. Aux yeux du végétarien, il se nourrit de la mort  » écrit Mary Midgeley citée dans le livre.

L’auteure a le don des formules et des anecdotes qui construisent, à la lecture, une autre perception de la viande. Elle cite ainsi cet échange hilarant :

« Lui : Je ne peux plus fréquenter de restaurants italiens avec toi, puisque je ne peux plus commander mon plat préféré : l’escalope de veau au parmesan.
Elle : Le commanderais-tu s’il s’appelait morceaux de petits veaux anémiques dépecés ?
 »

Adams appelle à intégrer les ressorts habituellement délaissés voire méprisés par les militant·e·s que sont l’émotion et l’empathie. Ce sont des affects, en effet, qui construisent nos subjectivités politiques. Les goûts et les dégoûts, même peu explicités, contribuent à donner naissance à des figures repoussoirs et à faire naître des aspirations politiques. Voilà le souvenir d’enfance que raconte la féministe Inez Irwin :

« Lorsque je repense à ces années, le déjeuner du dimanche semblait, assez curieusement, symboliser tout ce que je détestais et redoutais dans l’existence d’une femme de la classe moyenne. Ce repas trop abondant : le rôti gargantuesque, le sang qui s’en écoulait lorsque l’homme de la maison le découpait, les montagnes de légumes fumants, le lourd pudding. Et à la fin du repas – la table dans un désordre qui me donnait véritablement des frissons –, la calme retraite des hommes repus vers leurs fauteuils rembourrés, leurs journaux du dimanche, leur sieste vide, tandis que les femmes faisaient disparaître les moindres vestiges du carnage. Les déjeuners du dimanche ! […] A travers tous ces tourments spirituels croissait en moi un désir d’écrire  ».

L’émotion est aussi provoquée par le spectacle et la prise de conscience de la souffrance. Souvent c’est d’abord celle de l’autre. L’empathie peut alors déclencher un processus de solidarisation. Elle peut aussi conduire à conscientiser sa propre domination. Adams ouvre ainsi une réflexion sur les bienfaits des images et des comparaisons, qui contribuent à construire la pensée des oppressions et de possibles combats communs. Elle montre que le combat végétarien est susceptible de renforcer, de nourrir en quelque sorte le combat contre le sexisme (et d’autres), et inversement.

Cela n’empêche pas l’auteure de nous mettre en garde contre les usages pervers des métaphores : si les féministes mobilisent les «  images du dépeçage » pour parler de la condition des femmes, elle invite à le faire en « intégrant l’oppression littérale des animaux ». Car « les animaux, eux, sont véritablement transformés en pièces de viande ».

De ce livre on sort avec une liste d’autres livres à lire ou à relire, comme par exemple Frankenstein, dont la créature créée par la romancière Mary Shelley est végétarienne. On ferme surtout La politique sexuelle de la viande avec l’espoir que « les mortels éclairés du 21ème siècle seront peut-être végétariens », pour paraphraser Frances Willard, féministe et végétarienne du 19ème siècle, qui affirmait, elle, plus optimiste, que « les mortels éclairés du vingtième siècle seront certainement végétariens ».

P.-S.

Ce compte-rendu a été publié dans le numéro de Nouvelles questions féministes « Nouvelles formes de militantisme féministe (1) » (n°, 2017), qui vient de sortir.

Notes

[2] Référence à la fellation, « blowjob » en anglais.

[3] sur les représentations du bonheur et leur rôle politique, voir Sara Ahmed, The Promise of Happiness, Duke University, 2010

[4] « Mangez du riz faites confiance aux femmes
Ce que je ne sais pas maintenant
Je peux encore l’apprendre ».

[5] Martin Gibert (2015). Voir son steak comme un animal mort. Véganisme et psychologie morale. Montréal : Lux Editeur.

Le fémonationalisme sous l’ère Macron : d’effrayantes perspectives sécuritaires et racistes au nom de la cause des femmes

Par

Mercredi 17 mai 2017, dans l’émission spéciale de Nicolas Poincaré sur Europe Soir traitant de la nomination des nouveaux ministres du gouvernement, était invitée à s’exprimer Marlène Schiappa1. Cette dernière n’est autre que la nouvelle Secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes. Assurant que l’égalité hommes-femmes serait une « grand cause nationale du quinquennat d’Emmanuel Macron », Marlène Schiappa a fait part de quelques-unes des tâches qu’elle souhaite accomplir.

Outre une grande campagne de communication antisexiste et l’instauration d’un congé maternité unique, indépendamment du statut des femmes (salariées, entrepreneuses, etc), la nouvelle Secrétaire d’Etat a annoncé une mesure qui a de quoi inquiéter : l’instauration de policiers habilités à verbaliser les insultes sexistes dans l’espace public, s’inscrivant dans le projet plus large du nouveau Président d’introduire « 10 000 policiers de proximité ».

Avant même de songer à la verbalisation des insultes sexistes, cette déclaration a de quoi faire frémir tous ceux qui sont conscients que le renforcement des dispositifs policiers est annonciateur de plus de violences policières, et donc aussi de crimes policiers, en particulier contre les hommes arabes et noirs vivant dans les quartiers populaires. Car en effet, ce n’est certainement pas dans le 16e arrondissement parisien que les effectifs policiers seront gonflés. De plus, les contrôles au faciès étant déjà largement prouvés, ce ne sont certainement pas tous les hommes qui seront concernés par cette accentuation de l’activité policière.

« Et c’est parce que cette police est raciste et qu’elle vise les hommes de nos communautés que la population française majoritaire continue de la soutenir. Le racisme est donc ce qui permet de garantir l’impunité policière. Si demain la police allait défoncer les os des hommes blancs et de ceux de la classe moyenne, de moins en moins de gens la défendrait. »2

Et concernant précisément cette ambition de verbaliser les insultes sexistes – et donc plus largement le harcèlement sexiste – dans l’espace public, j’aimerais reprendre une analyse faite ultérieurement sur ce blog concernant les conditions de possibilité d’exercice du sexisme par les hommes en fonction de leur position de race/classe. Il devient évident, si on partage la grille de lecture qui va suivre, que ce projet sera directement tourné contre les hommes non blancs des quartiers populaires, et donc par extension contre les communautés non blanches, puisque cela aura aussi une incidence sur les femmes de ces groupes sociaux :

« […] ce qui change ce n’est pas la nature du sexisme, mais au moins deux choses : les conditions de possibilité d’exercice du sexisme et les perceptions/réactions des actes sexistes, variables dans les deux cas selon la position des hommes dont il est question. […] Un homme dominant a du pouvoir aussi bien sur son épouse, ses éventuelles soeurs, que sur d’autres femmes : celles qui lui sont subordonnées au travail, voire celles qu’il emploie si c’est lui le patron, celles à qui il enseigne s’il est prof, celles qu’il peut payer dans le cadre de la prostitution bien moins stigmatisée que celle de rue car pratiquée dans les beaux hôtels, celles qui sont peut-être mêmes employées chez lui (domestiques, nounous etc). Il sera moins enclin au harcèlement de rue qu’à celui qu’il peut effectuer dans tous les espaces où il a du pouvoir. Lorsque cet homme dominant harcèle/frappe/viole des femmes, cela peut être dans le cadre de toutes ces relations. Autrement dit, pas besoin de  « concentrer » cette violence sur son épouse, elle peut se déployer à souhait dans bon nombre de situations.

Un homme pauvre et/ou non blanc en revanche a surtout du pouvoir sur les femmes qu’il fréquente dans l’intimité (épouse, conjointe, sœurs), parce qu’il n’est le patron ou le supérieur de personne, que s’il a recours à la prostitution ce sera celle de rue où bien sûr il peut exercer une violence mais bien plus stigmatisée et criminalisable, et parce qu’enfin, il n’a évidemment aucune femme qui est employée chez lui. Dans ce contexte, l’essentiel de l’exercice du pouvoir masculin sera surtout sur les femmes à qui il est lié par le sang, le couple, ou à celle dans la rue (harcèlement de rue, prostituées).

Pensez-vous donc que la différence entre ces deux hommes relève d’un sexisme de nature différente dans chaque cas, ou s’explique comme je l’avance par des conditions de possibilité de l’exercer qui dépendent de leur pouvoir social respectif ? Pensez-vous que l’homme dominé exerce une violence surtout dans l’intimité et dans la rue, pour se « venger » de ses frustrations d’exploités et d’opprimés par le racisme, ou simplement parce que ce sont les seuls lieux où il peut l’exercer, contrairement à l’homme dominant qui peut la déployer dans tellement plus de contextes ? […] L’hypervisibilité du sexisme des hommes non blancs est à mettre en perspective avec l’invisibilité du sexisme des dominants.[…] à l’invisibilité du sexisme des hommes dominants, il faut rajouter l’impunité lorsque celui-ci est dévoilé au grand jour. Impunité qui n’existe pas pour l’homme dominé. Il ne s’agit évidemment pas de plaider pour une impunité pour tous les hommes, mais d’exiger une justice pour toutes les femmes, et pas un semblant de justice et de condamnation que lorsqu’elles agressées par des prolétaires et/ou des racisés. »3

Ce qu’il faut retenir de ce long extrait pour le cas qui nous occupe ici, c’est notamment la question de l’espace public : les hommes dominants n’occupent pas l’espace public de la même façon que les hommes dominés, ils ne fréquentent d’ailleurs globalement pas les mêmes lieux et ceux qu’ils fréquentent ne sont pas sous contrôle policier permanent comme le sont les quartiers populaires. Autrement dit, on a non seulement tendance à moins les voir, mais ils sont moins criminalisés, alors que les hommes dominés sont surexposés (ils sont notamment bien plus souvent au chômage, ils occupent plus souvent des métiers extérieurs comme dans le bâtiment etc) et c’est sur eux que se concentre l’activité policière. Un renforcement des effectifs policiers, avec certains d’entre eux qui seront habilités à verbaliser les violences sexistes dans l’espace public (et pas à la fac, pas à l’Assemblée nationale, pas dans un ministère, pas dans les cabinets d’avocats, pas dans les bureaux des conseils d’administration des entreprises, etc.), c’est donc le nom de code pour : renforcement du contrôle et de la criminalisation des hommes non blancs, et en particulier ceux des quartiers populaires. Il n’y a aucun doute à avoir là-dessus.

Pour poursuivre l’analyse de l’extrait cité, qu’importe qu’un homme non blanc prolétaire analyse ses comportements sexistes par le prisme de ses frustrations, au vu de tout ce qu’il se mange comme violences de l’Etat raciste, nos analyses doivent se concentrer non pas sur sa subjectivité d’opprimé et d’exploité, mais sur les places que lui assigne le système. L’explication par la frustration n’est qu’une rationnalisation discursive de quelque chose qui renvoie à la condition systémique. De la même façon que les femmes, notamment celles qui n’ont pas les possibilités d’échapper à leur condition, rationnalisent leur situation (« m’occuper du ménage et rester à la maison ne me dérange pas, j’ai toujours aimé m’occuper des tâches ménagères » etc), parce que lorsqu’on n’a pas d’autres options, il faut bien vivre et se construire des justifications4, les hommes dominés (et leur entourage) rationnalisent aussi par le discours les contradictions de leur position d’opprimés-exploités pouvant à l’intérieur du foyer opprimer à leur tour. On peut donc comprendre le recours à cette explication dans la vie de tous les jours, mais une analyse politique a le devoir d’aller plus loin.

La nouvelle secrétaire d’Etat affirme que son projet s’explique notamment par le fait que la majorité des femmes ne veut pas porter plainte après des agressions sexuelles ou insultes sexistes, ce qui est une réalité5. Voilà pourquoi il est tragique que ce qui est un fait indéniable, à politiser avec les bonnes grilles de lecture, soit utilisé pour légitimer une entreprise sécuritaire dont l’application sera à coups sûrs raciste. Pour ne rien arranger comme toujours, dans les discours qui font face à ce féminisme d’Etat raciste, on peut malheureusement lire ou entendre que si les femmes ne portent pas plaintes, notamment celles des classes dominées socialement et racialement, ce serait par esprit de sacrifice. Or, là encore l’analyse politique demande de prendre du recul : les faibles dépôts de plainte s’expliquent parce que l’institution policière les refuse, tourne en dérision les agressions sexistes/sexuelles et fait vivre un calvaire à beaucoup des plaignantes6. Si justement on veut réellement penser l’Etat, et se confronter à lui, c’est cela qu’il faut mettre en cause, et non pas un supposé « esprit de sacrifice » ou de « solidarité » des femmes dominées avec les hommes dominés: la police est une institution d’Etat et c’est son fonctionnement qui décourage le dépôt de plainte. Il ne faut donc faire preuve d’aucune espèce de sympathie pour les analyses qui en viennent au final à détourner l’attention sur la dimension institutionnelle et étatique de la non possibilité de plaintes par les femmes dominées. L’idée de « sacrifice » et de « solidarité » est peut-être attrayante, mais elle ne fait que reprendre une fois de plus les modes de rationnalisation par le discours de quelque chose qui renvoie à une condition dans laquelle les individues sont prisonnières, et qui est le véritable problème. Et je ne pense pas qu’on combat la racialisation des questions de genre et sexualité, et que l’on se confronte à l’Etat en restant au niveau de la subjectivation par les opprimés, hommes comme femmes, de leur condition. Que l’on se comprenne bien, je ne crois pas en la police comme solution aux violences sexistes, mais s’il faut analyser la question des femmes, notamment opprimées racialement et exploitées, et du dépôt de plaintes, c’est la perspective que je défens. Pas pour espérer que la police « fasse mieux son travail », mais pour prouver une fois de plus à quelle point elle n’a pas la fonction de protéger les femmes.

C’est d’ailleurs, un de ces nombreux paradoxes montrant comment fémonationalisme et hétérosexisme fonctionnent main dans la main : des policiers seront habilités à verbaliser des insultes sexistes, alors même que le fonctionnement de leur institution décourage le dépôt de plaintes pour agressions sexuelles (et donc que très peu de viols sont jugés), et que les insultes sexistes, homophobes et les violences à caractères sexuelles sont une des modalités récurrentes de l’expression de la brutalité policière7.

Nous avons pu voir les féministes institutionnelles d’Osez Le Féminisme regretter sur les réseaux sociaux que contrairement à ses promesses de campagne, Emmanuel Macron n’ait pas créé un Ministère des droits des femmes, plein et entier, mais simplement un Secrétariat d’Etat. Depuis notre perspective en revanche, nous pouvons quelque part en être rassurés, vu ce qui nous attend déjà avec ce secrétariat d’Etat.

***

Ces perspectives effrayantes rappellent évidemment l’importance de lutter contre le fémonationalisme en particulier et le racisme en général. L’importance de tracer une frontière claire, aussi bien idéologiquement que politiquement, entre le féminisme qui se rendra complice de cette mesure et des conséquences qu’elle induira inévitablement, et celui qui aura le devoir de s’y opposer frontalement sans tergiverser. Mais cela rappelle aussi l’urgence de tracer une autre frontière : cette fois entre les analyses émancipatrices et celles réactionnaires du fémonationalisme à une époque de confusions sur lesquelles prospèrent un large éventail de populistes, et où parfois la différence entre des critiques émancipatrices et réactionnaires n’est pas toujours claire, même dans les camps se revendiquant de l’émancipation. Dans un tel contexte, la réapparition sur la scène politique d’un personnage tel que Dieudonné, qui y verra sans doute une aubaine, ne laisse rien présager de bon quant aux types de critiques qui vont fleurir contre ce projet sécuritaire et raciste qui se pare des habits de la lutte antisexiste.

Il faudra donc se faire entendre et s’organiser non seulement contre ce projet d’Etat, mais aussi clarifier, pour l’imposer, ce que peut être une approche politique émancipatrice de la lutte contre le fémonationalisme et l’Etat policier8.

Mise à jour : 19/05/2017


2«Contre les violences policières : justice pour nos frères, justice pour nos communautés, justice pour nous-mêmes »

https://qtresistance.wordpress.com/2017/02/14/contre-les-violences-policieres-justice-pour-nos-freres-justice-pour-nos-communautes-justice-pour-nous-memes/

3Combattre la racialisation des questions de genre et de sexualité à la racine https://joaogabriell.com/2016/11/18/combattre-la-racialisation-des-questions-de-genre-et-de-sexualite-a-la-racine/

4Voilà pourquoi les discours individualistes et libéraux sur l’émancipation sont particulièrement violents, puisqu’ils supposent que tout le monde a accès aux mêmes possibilités d’échapper à sa condition, ce qui est bien loin d’être le cas.

6– « J’ai porté plainte pour viol : pour les flics, c’était moi la coupable » https://www.streetpress.com/sujet/1488551838-plainte-viol-torture

– Lire également les témoignages et analyses sur le sujet sur la page Facebook « Paye ta policee » https://www.facebook.com/payetapolice/?fref=ts

7Nous pensons ici aux exemples récents tels que le viol de Théo Luhaka et les mises en lumières d’autres agressions sexuelles que la médiatisation de cette affaire a permis de mettre en lumière.

D’autres exemples illustrent également la dimension sexuelle des violences policières :

http://www.sudouest.fr/2017/05/13/video-un-etudiant-affirme-avoir-ete-agresse-par-deux-policiers-dans-le-val-d-oise-3443818-4697.php

https://www.streetpress.com/sujet/1495039540-commissariat-policier-eclate-gueule-pute

https://www.streetpress.com/sujet/1469120055-policiers-homophobes-place-republique

8Vous pouvez écouter ici la table ronde contre l’Etat policier organisée par la revue AssiégéEs le 8 avril dernier https://qtresistance.wordpress.com/2017/04/11/audio-table-ronde-sur-la-lutte-contre-letat-policier-samedi-8-avril-2017-itmtc2017/

Lucía Sánchez Saornil : La Question féminine dans nos milieux

« On peut dire qu’au cours des siècles le monde masculin a toujours oscillé à propos de la femme entre les deux concepts extrêmes : la prostituée et la mère, l’abject et le sublime, sans s’arrêter sur ce qui est strictement humain : la femme. La femme comme individu ; individu rationnel, pensant et autonome. »

Dans cette série de cinq articles publiés entre septembre et octobre 1935 dans le journal Solidaridad Obrera, Lucía Sánchez Saornil, militante anarchiste, fait une critique de l’attitude de ses camarades hommes vis-à-vis des femmes. Elle y expose leurs préjugés machistes, incompatibles avec les aspirations libertaires qu’ils affichent. Elle s’y livre également à une réflexion — en avance sur son temps dans le contexte espagnol — sur l’émancipation des femmes et la révolution sociale qui, selon elle, dépendent l’une de l’autre. Ce texte permet de comprendre pourquoi quelques mois plus tard elle créera, en compagnie des militantes Mercedes Comaposada et Amparo Poch, la fédération révolutionnaire féminine Mujeres Libres, première organisation féministe prolétarienne autonome de son genre, qui sera rapidement forte de plus de 20 000 membres en pleine guerre civile.

LuciaSanchezSaornil-20p-A4-fil (pour d’autres formats, aller sur infokiosques.net)

Quand le sexisme se veut bienveillant…

Trouvé sur Reflexions, le site de vulgarisation de l’Université de Liège, cet article rédigé par d’après les recherches de Benoît Dardenne et Marie Sarlet.

Entre la galanterie et le sexisme, la frontière est parfois ténue. Tout est question de contexte. Dans un article récent intitulé Be kind to a woman, she’ll feel incompetent : benevolent sexism shifts self-construal and autobiographical memories towards incompetence (1), des chercheurs du service de psychologie sociale de l’Université de Liège abordent la question du sexisme bienveillant, cet « autre sexisme » plus discret mais aussi plus insidieux que le sexisme hostile du macho ou du misogyne. Il revêt les traits du paternalisme et a généralement un impact plus délétère sur les performances cognitives des femmes que le sexisme pur et dur qu’est le sexisme hostile. C’est ce qu’ont montré les travaux du professeur Benoît Dardenne et de Marie Sarlet.
Comment les individus et les groupes humains se perçoivent-ils, s’influencent-ils, entrent-ils en relation ? Dans l’environnement social, chacun doit comprendre et évaluer autrui afin de se situer par rapport à lui et prédire l’orientation que vont prendre leurs interactions éventuelles. Mais le temps est compté pour poser ce « jugement social » ! Dans le contexte de la vie en société, l’efficacité se fonde en effet sur un traitement et une exploitation très rapides des informations disponibles. Aussi bâtissons-nous notre vision de l’autre au départ de quelques indices qui nous renvoient à des stéréotypes et à des préjugés – couleur de la peau, traits du visage, âge, taille, sexe, accent, type de voiture, vêtements…

En un sens, le jugement social est tricéphale. Plus exactement, il comporte trois composantes dont chacune, prise isolément, ne suffit pas à rendre compte de la complexité du phénomène. Les stéréotypes en constituent la première facette, cognitive. Selon la définition de Jacques-Philippe Leyens et Vincent Yzerbyt, de l’Université catholique de Louvain (UCL), ils se réfèrent à des « croyances socialement partagées concernant les caractéristiques personnelles, généralement des traits de personnalité, mais aussi souvent des comportements, d’un groupe de personnes ». Exemple classique : l’idée selon laquelle les femmes ne sont pas compétentes pour occuper des postes de direction.
Les préjugés, eux, nous entraînent dans la sphère affective du jugement social. Toujours selon Leyens et Yzerbyt, ils correspondent à « un sentiment, généralement négatif, envers une ou plusieurs personnes en raison de leur appartenance à un groupe particulier. » Exemple : ne pas aimer les Parisiens ou les avocats. Quant à la discrimination, le troisième élément impliqué dans le jugement social, elle en représente la composante comportementale. En d’autres termes, elle recouvre des actes discriminants à l’encontre d’un groupe. Ainsi, lors d’un examen d’embauche, d’aucuns écarteront d’office la candidature de personnes immigrées.
Comme le souligne le professeur Benoît Dardenne, responsable du service de psychologie sociale de l’Université de Liège, des relations complexes, reflétant parfois une contradiction apparente, peuvent unir les trois composantes du jugement social. Il n’est pas rare, notamment, que des personnes affirment penser du bien d’un groupe social, mais ne puissent s’empêcher de le discriminer. De même, certains individus ont une propension à nourrir des préjugés négatifs à l’égard d’un groupe, alors qu’ils prônent l’égalité (stéréotypes).
Insidieuse bienveillance
Le rejet social doit donc s’étudier au carrefour des stéréotypes, préjugés et discriminations dont le groupe concerné fait l’objet. En cela, et bien qu’il s’agisse stricto sensu de préjugés, le sexisme, mais également le racisme, l’âgisme ou encore l’antisémitisme sont des réalités mettant en jeu des concepts identiques et ayant des conséquences très semblables. Dans cet article, nous nous tiendrons à l’écart de la dissection des aspects cognitifs, affectifs et comportementaux de ces phénomènes pour parler plus volontiers du rejet social comme d’une « attitude », globalisation qui simplifiera le propos. Jusqu’au milieu des années 1990, les questions du sexisme, du racisme, de l’antisémitisme et de l’âgisme étaient abordées sous le seul angle de l’hostilité envers un groupe. En conséquence, le dénigrement et la discrimination négative, faces les plus visibles de l’iceberg, étaient appréhendés comme les éléments cardinaux de ces phénomènes.
En 1996, les travaux de Peter Glick, de l’Université de Lawrence, et de Suzan Fiske, de l’Université de Princeton, ont mis le doigt sur un autre aspect du problème, plus discret, presque obscur, mais manifestement plus insidieux et, tout semble l’indiquer aujourd’hui, souvent plus dommageable pour le groupe discriminé(2) : l’adoption à son égard d’une attitude subjectivement positive, bienveillante, qui a pour effet de le maintenir dans un état de subordination. « Cela correspond aux préjugés paternalistes dirigés vers les individus ou groupes qui ont un bas statut et qui ne sont pas perçus comme menaçants pour les groupes dominants », indique Marie Sarlet, doctorante et aspirante au Fonds National de la Recherche Scientifique (FNRS) au sein du service de psychologie sociale de l’ULg. Et d’ajouter : « Une phrase comme « Les femmes et les enfants d’abord » ne constitue pas a priori un énoncé négatif à l’égard de la femme. Pourtant, elle est le support de discriminations subtiles qui contribuent à asseoir la domination des hommes. Elle relève donc bel et bien du sexisme. »
Sexisme ou galanterie ?
À travers les recherches qu’il mène actuellement, le service de psychologie sociale de l’Université de Liège s’intéresse précisément au sexisme bienveillant et à ses conséquences sur les performances des femmes. Dans cette forme de sexisme, les femmes sont jugées sociables, dépendantes des hommes et peu compétentes. Elles sont perçues comme des « petites choses » faibles et merveilleuses qui doivent être protégées, aimées et placées sur un piédestal. Cette vision est en phase avec le concept de « complémentarité de genre », où les hommes sont décrits comme possédant des traits positifs dont les femmes seraient dépourvues, et vice-versa. La compétence, l’affirmation de soi et l’indépendance seraient des caractéristiques masculines, tandis que les femmes se distingueraient par leur chaleur et leur sociabilité. « Les stéréotypes véhiculant l’idée d’une complémentarité entre hommes et femmes auraient une fonction de maintien et de justification du système social, car chaque groupe de genre serait vu comme détenteur d’une série de forces qui compenseraient ses propres faiblesses et les rendraient acceptables », explique Marie Sarlet.
Un des grands problèmes soulevés par le sexisme bienveillant est qu’il est difficile à identifier. Sa forme subtile le rend peu visible, et il pourrait être confondu avec un comportement de galanterie. Plusieurs laboratoires ont montré que, contrairement à son homologue hostile, très facilement détecté par les femmes, le sexisme bienveillant ne l’est quasi jamais. Des expériences simulant un entretien d’embauche révèlent cependant que si les femmes qui y ont été confrontées ne l’étiquettent pas comme tel, elles évoquent néanmoins une situation déplaisante.

La manière dont le sexisme bienveillant est ressenti par la femme est fonction du contexte dans lequel il s’exprime. La même attitude sera souvent perçue différemment selon qu’elle s’inscrit dans la sphère de la vie professionnelle ou dans celle de la vie privée. Certaines femmes « obligent » même les hommes à se montrer sexistes, mais dans certaines circonstances uniquement. Ouvrir la porte d’un restaurant à une femme et s’effacer pour la laisser entrer la première, traiter cette même femme comme une petite chose précieuse seront généralement des comportements acceptés, voire valorisés, dans un contexte romantique. Y déroger pourrait amener l’homme à être considéré comme manquant de prévenance et d’attention.

Par contre, la femme se montrera plus hostile à des comportements similaires dans l’univers du travail, car elle y est en quête d’égalité. Par exemple, elle ne verra pas d’un bon œil qu’un collègue lui ouvre la portière d’une voiture, alors qu’il n’en fait pas autant pour ses homologues masculins.
En 2006, Benoît Dardenne et ses collaborateurs ont validé la version francophone de l’Ambivalent Sexism Inventory (ASI)(3), une échelle conçue par Glick et Fiske pour évaluer chez une même personne le poids respectif du sexisme hostile et du sexisme bienveillant. A priori, on aurait pu penser que ces deux dimensions étaient antinomiques. « Nos confrères américains ont administré l’ASI à 15 000 hommes et femmes dans plus de quinze pays à travers le monde, rapporte le psychologue liégeois. Il en ressort que les deux formes de sexisme sont corrélées positivement. Autrement dit, dans les pays où le niveau moyen du sexisme hostile est élevé, celui du sexisme bienveillant l’est aussi. Eu égard à la constitution de l’échantillon, tout indique qu’il s’agit d’une caractéristique transculturelle. » Les scores de sexisme hostile sont nettement plus hauts chez les hommes que chez les femmes(4). Mais, dans la moitié des pays étudiés, les deux groupes acceptent à peu près de la même manière le sexisme bienveillant, ce qui fait en partie sa force.
Gant de velours
Comment expliquer la corrélation positive existant entre les deux formes de sexisme ? La législation ainsi que les normes sociales et personnelles interdisent l’expression d’un haut degré d’hostilité envers les femmes. Une hypothèse est que le sexisme bienveillant permettrait d’en occulter le caractère outrancier – « Je n’ai rien contre les femmes puisque je suis aux petits soins avec elles. »

Sociologues et philosophes affirment depuis longtemps déjà que l’alliance des deux composantes du sexisme est très efficace. Toutefois, ils n’ont jamais pu démontrer cette assertion. Forts de leurs études expérimentales, les psychologues y sont arrivés. Chacun d’entre nous connaît l’expression « Une main de fer dans un gant de velours ». Précisément, la psychologue américaine Mary Jackman a développé une théorie baptisée « théorie du gant de velours ». Quelle idée véhicule-t-elle ? « Les préjugés paternalistes, tel le sexisme bienveillant, pourraient réduire la résistance des femmes face à la domination masculine, indique Marie Sarlet. Le sexisme bienveillant les amènerait à moins protester contre le pouvoir des hommes, qu’elles percevraient comme une source de protection et de ressources pour elles, et à moins rechercher leur propre statut d’indépendance. »
« Être à la fois hostile et bienveillant est d’une efficacité redoutable pour maintenir un groupe dans son état de subordination », renchérit Benoît Dardenne. Cette stratégie n’est probablement pas le fruit d’un calcul explicite, délibéré, mais, dans certains cas, peut néanmoins être consciente et verbalisable.
La question des conséquences du sexisme bienveillant sur les performances cognitives de ses cibles constitue l’un des principaux thèmes de recherche du service de psychologie sociale de l’ULg. Dans une première expérience, qui reposait sur une simulation de tests d’embauche, des étudiantes de 18 à 25 ans furent placées dans la peau de candidates à un emploi. Selon les cas, le « recruteur » leur tenait des propos relevant du sexisme hostile ou du sexisme bienveillant, ou alors des propos neutres, sans coloration sexiste. Par exemple, le sexisme bienveillant transparaissait à travers le paternalisme sous-jacent à certaines attitudes galantes ou à des phrases telles que « Les hommes doivent aider les femmes à s’adapter et les protéger ». Les candidates, elles, étaient soumises à une double tâche de mémoire de travail (le reading span test – RST) où elles devaient déterminer si une phrase énoncée devant elles était correcte et en retenir le dernier mot en vue d’un rappel ultérieur.
Il apparut que les femmes exposées au discours hostile ou au discours neutre réalisaient des performances équivalentes, mais que les femmes confrontées au sexisme bienveillant obtenaient de moins bons scores. « Ce constat est en accord avec la thèse défendue par différents auteurs, dont Mary Jackman, selon laquelle les groupes dominants maintiennent plus efficacement les inégalités sociales à travers l’influence persuasive de la bienveillance qu’à travers l’hostilité », commente Marie Sarlet. Dans un souci de généralisation, les psychologues de l’Université de Liège ont effectué une expérience similaire avec des femmes plus âgées et moins éduquées que les étudiantes universitaires ; elles étaient engagées dans une recherche active d’emploi et suivaient une formation au Forem. Évidemment, il leur était demandé de « faire comme si », mais, ainsi que le souligne Benoît Dardenne, on sait en psychologie que toute personne qui accepte de se plier au jeu accomplit la tâche prescrite de la même manière que si la situation était réelle. Étant donné que ces femmes étaient plus directement concernées par la question de l’emploi que les étudiantes, on aurait pu s’attendre à ce qu’elles déploient davantage de ressources pour bien faire la tâche et, partant, que les petites instructions subtiles du « recruteur » n’aient aucun impact sur elles. Il n’en fut rien, et les chercheurs retrouvèrent chez elles le même pattern de résultats que chez les étudiantes universitaires. « Toutes les études sur le paternalisme subtil menées en Espagne, aux Pays-Bas et aux Etats-Unis aboutissent à des conclusions analogues aux nôtres », précise encore le professeur Dardenne.
Charge mentale
Deuxième volet expérimental : des étudiantes universitaires participèrent à une tâche de Stroop dans les mêmes conditions que celles ayant présidé au reading span test. La tâche de Stroop, rappelons-le, mesure la capacité d’une personne à résister à l’interférence. Dans sa version classique, le sujet testé est appelé à dénommer la couleur dans laquelle sont écrits des mots désignant eux-mêmes une couleur. La rapidité et le nombre d’erreurs commises sont les paramètres pris en considération. Ainsi, s’il est aisé de dénommer la couleur verte lorsque le mot écrit est « vert », l’opération est plus malaisée lorsque le mot « rouge » est écrit en vert, par exemple. La tâche de Stroop est typiquement utilisée en psychologie cognitive pour étudier la mémoire de travail et, particulièrement, les capacités d’inhibition – élimination des informations non pertinentes.
Dans des résultats préliminaires non encore publiés, l’équipe de Benoît Dardenne a mis en évidence une diminution des performances chez les femmes exposées au paternalisme, et ce que les informations soient congruentes (mot et couleur en adéquation) ou non congruentes. Toutefois, les chercheurs de l’ULg voulaient également déterminer si des mots évoquant les stéréotypes véhiculés par le sexisme bienveillant avaient une influence particulière sur les performances à la tâche de nomination des couleurs. Que dévoila l’expérience ? Que des termes tels que « intelligence », « compétence » ou « performance » perturbent avec une acuité particulière la réalisation de la tâche. Mais surtout qu’il en va de même avec des mots se référant à la sociabilité positive : « aimante », « sympathique », « disponible », « charmante »… Cela témoigne de l’intériorisation par les femmes des stéréotypes pesant sur leur groupe et de l’impact négatif que la simple évocation de ces derniers peut susciter chez elles en termes de performance. Ce qui les amène à confirmer les visions caricaturales dont elles font l’objet.
Comment expliquer la chute de performance enregistrée chez les femmes plongées dans un contexte de sexisme bienveillant ? Benoît Dardenne et ses collaborateurs ont montré qu’elle était causée par la présence de pensées intrusives (pensées indésirables de différentes natures – anxiété, doutes de soi… – venant perturber le fonctionnement cognitif en cours) liées à la nature fondamentalement ambiguë de cette forme de sexisme. Ainsi, les participantes à leur expérience mimant une situation d’embauche pouvait se poser des questions comme celles-ci : « Le recruteur veut-il m’aider et pourquoi ? », « Peut-être ne suis-je pas assez compétente ? », etc. « Les femmes peuvent avoir des doutes sur la façon de qualifier le discours de l’individu sexiste bienveillant et peuvent difficilement attribuer leurs états et leurs pensées au sexisme de ce dernier, dit Marie Sarlet. Par exemple, si un homme propose son aide à une femme, il est malaisé pour elle de déterminer si elle est ou non face à un sexiste : le discours de l’individu peut être attribué à son intention de lui être agréable, mais aussi à sa croyance que les femmes sont faibles, fragiles et ont besoin d’une assistance. La présence de telles inférences conflictuelles dans l’esprit des femmes les plongerait dans une ambiguïté cognitive. »
Toujours selon notre interlocutrice, le sexisme bienveillant génère plus de pensées intrusives dans l’esprit des femmes que le sexisme hostile ou le discours neutre, en raison de sa forme subtile et ambiguë. La charge mentale résultant de ces intrusions consommerait une partie des ressources limitées de la mémoire de travail, lesquelles ne seraient plus disponibles pour la bonne exécution de tâches réclamant beaucoup de ressources cognitives – cas des doubles tâches comme le reading span test.
Imagerie cérébrale
Poussant plus loin ses investigations sur l’impact des deux formes de sexisme, l’équipe du service de psychologie sociale de l’ULg soumit des étudiantes à des études en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf). Ces volontaires se voyaient proposer le reading span test juste après que le « recruteur » se fût comporté à leur égard de façon neutre, sexiste bienveillante ou sexiste hostile. Comme l’IRMf suppose l’immobilité du sujet dans le scanner, les jeunes femmes ne pouvaient parler ; elles se contentaient de répondre aux questions en appuyant sur un bouton.
En accord avec les résultats recueillis antérieurement, il apparut que certaines zones cérébrales étaient activées de façon différente selon que l’intervention du « recruteur » avait été soit neutre ou hostile, soit paternaliste. Dans le second cas, on constatait notamment une activation supérieure de zones du cerveau révélatrices du degré de saturation de la mémoire de travail. D’autres zones censées être désactivées en condition de repos ne l’étaient pas après un épisode de sexisme bienveillant. «Même s’il s’agit là aussi de résultats préliminaires, on peut sans doute en conclure que le maintien de leur activation reflétait la non-inhibition de pensées intrusives », estime Benoît Dardenne.
Pour clore, une dernière question mérite d’être posée : se peut-il que la performance des femmes s’avère quelquefois supérieure face à des manifestations d’hostilité que face à un comportement neutre ? Elles pourraient se rebeller, se sentir transcendées par l’idée de prouver leur valeur… Dans certains cas, la psychologie sociale a d’ailleurs démontré l’existence d’un effet baptisé « stereotype boost » : l’activation d’un stéréotype au sein de la population cible conduit à une augmentation des performances de celle-ci. Alors, pourquoi pas dans le cas du sexisme hostile ? C’est précisément ce que Benoît Dardenne et son équipe cherchent actuellement à mettre en évidence.
(1) Dumont M., Sarlet M. et Dardenne B., Be kind to a woman, she’ll feel incompetent:  benevolent sexism shifts self-construal and autobiographical memories towards incompetence. Sex Roles, sous presse.
(2) Ici, les auteurs font abstraction d’un sexisme hostile s’exprimant dans la violence ou à travers des ségrégations inacceptables à l’embauche ou dans d’autres circonstances.
(3) La version francophone de l’Ambivalent Sexism Inventory est l’Échelle du Sexisme Ambivalent (ESA).
(4) Il s’agit en l’occurrence de la perception qu’ont les femmes du sexisme dont elles font l’objet et non de discriminations qu’elles pourraient exercer à l’encontre des hommes.

Proudly powered by WP and R*