Condamnée pour avoir protégé des salariées victimes de harcèlement sexuel

Par une décision en date du 4 mai 2018, la médecin du travail Karine Djemil vient d’être condamnée par l’ordre des médecins à 6 mois d’interdiction d’exercice dont trois fermes, pour avoir donné des soins médicaux à plusieurs femmes harcelées sexuellement dans le cadre de leur travail.

vendredi, 11 mai 2018 | Un communiqué de l’UGICT-CGT
La chambre nationale disciplinaire de l’ordre des médecins a considéré que Karine Djemil aurait délivré un rapport tendancieux puisqu’elle n’aurait « pas constaté des faits précis permettant d’en déduire l’existence (de harcèlement sexuel) avec suffisamment de vraisemblance ». Pourtant, la chambre disciplinaire de l’ordre des médecins a refusé d’entendre une victime présente pour cela à l’audience et n’a vérifié aucun fait. Les deux employeurs en cause n’ont d’ailleurs pas saisi le procureur de la République pour dénonciation calomnieuse de peur d’une enquête objective et contradictoire. Malgré cela l’ordre des médecins accuse le Dr Djemil d’avoir violé le secret médical, alors que celle-ci a déployé une « alerte médicale collective réglementaire » proportionnée à la gravité des faits et à l’inertie des employeurs. Ainsi aucun médecin ne pourrait plus sur la base de son examen clinique, prendre en charge une victime de harcèlement sexuel ou moral dans une entreprise, sous peine d’interdiction d’exercice !

Le code de déontologie médicale prescrit pourtant dans son article 95 que le médecin « doit toujours agir, en priorité, dans l’intérêt de la santé publique et dans l’intérêt des personnes et de leur sécurité au sein des entreprises ou des collectivités où il exerce ». Les médecins agissent ainsi en apportant leurs soins aux victimes de harcèlement sexuels, en collectant dans leur dossier médical un faisceau d’indices cliniques.

Avec la condamnation du Dr Djemil, l’ordre des médecins méconnait ces fondements de la déontologie. En recevant les plaintes d’employeurs, il contraint les médecins du travail à rompre le secret médical pour justifier leur diagnostic, et remet en cause la possibilité de faire le lien entre la pathologie du patient et son travail, pourtant au cœur des missions des médecins du travail.

L’ordre des médecins est indifférent au surgissement dans le monde entier des luttes contre le harcèlement sexuel notamment au travail. Et pour cause, malgré la féminisation de la profession, le conseil national de l’ordre des médecins compte toujours moins de 10 % de femmes. C’est la question essentielle de la valeur de la parole des femmes qui se pose ici, particulièrement en cas de harcèlement sexuel du fait du travail, dont la réalité est recouverte par une chappe de plomb favorisée l’ordre des médecins.

Alors que le gouvernement annonce un plan de lutte contre les violences sexistes et sexuelles au travail en mettant en avant le rôle de la médecine du travail, la condamnation de Karine Djemil, une des seules médecins du travail à avoir mis à jour des cas de harcèlement sexuel est inacceptable.

L’UGICT-CGT et son collectif de médecins du travail demandent aux ministres de la santé et du travail de prendre les mesures qui s’imposent pour permettre aux médecins du travail d’exercer leurs missions :

  • La mise en œuvre d’une commission d’enquête parlementaire et une de l’IGAS concernant les pratiques de l’ordre des médecins après une plainte d’employeurs, particulièrement après des faits de harcèlement sexuel et moral ;
  • L’interdiction de la recevabilité des plaintes d’employeurs devant l’ordre des médecins et leur transmission automatique au procureur de la république ;
  • Pour les médecins exerçant des missions de service public, notamment hospitaliers, qui ne peuvent statutairement être poursuivis par les employeurs privés, l’interdiction pour l’ordre des médecins de se substituer à une plainte d’employeurs, et son obligation d’auditionner les victimes ;
  • La suppression des chambres disciplinaires de l’ordre des médecins qui constituent une juridiction d’exception.

À Montreuil, le 11 mai 2018

Campagne « Une fois par an » : et si vous laissiez nos chattes un peu tranquilles?

Un article repris du blog Tout à l’ego

Si vous me lisez, vous savez que je m’insurge très régulièrement contre « Octobre rose » et plus généralement contre les campagnes de dépistage systématique du cancer du sein ainsi que la récupération commerciale qui est faite de cette maladie (j’avais d’ailleurs écrit en 2014 un article pour Slate Avec le Pinkwashing, le cancer du sein devient un produit comme un autre).
Infantilisantes, sexualisées et sexistes (car associant souvent nudité et couleur rose bonbon), ces campagnes n’informent pas les femmes en toute objectivité, se contentant de jouer sur le ressort de la culpabilité.
Comme l’explique très bien cet article de France Inter « Si quelques femmes sont réellement sauvées par une mammographie systématique après 50 ans, d’autres, plus nombreuses, sont traitées lourdement pour des tumeurs qui n’auraient jamais évolué. Les femmes ignorent souvent que les petits cancers détectés à la mammographie et confirmés par les biopsies disparaissent souvent sans traitement ou n’évoluent jamais. Cette réalité, qui conduit à un surtraitement, est à l’origine d’une controverse croissante sur le rapport bénéfice/risque de la mammographie de dépistage. Une étude publiée dans le prochain numéro de la revue Médecine et en accès libre depuis ce matin démontre avec beaucoup de rigueur que l’introduction du dépistage organisé en 2004 est à l’origine d’une augmentation et non d’une diminution des mastectomies ! ».
J’ai découvert récemment sur Twitter qu’une autre campagne venait d’être lancée par IMAGYN, une association qui réunit les patientes atteintes de cancers gynécologiques. Cette fois-ci, on ne parle pas d’incitation à la mammographie mais d’injonction à aller consulter son gynécologue tous les ans.
Le petit film destiné à appuyer le message « Une fois par an » met en scène des femmes célèbres dont plusieurs d’entre elles se définissent comme féministes. On peut le voir ici:
https://youtu.be/jfntfFKm324
On ne peut remettre en cause la sincérité de celles qui se sont prêtées au jeu, l’intention est clairement louable et partait d’un bon sentiment.
Toutefois, plusieurs choses m’ont fait tiquer lors du visionnage de ce spot, tant sur le fond que sur la forme :
– Le ton autoritaire et infantilisant (on est à la limite du « une fois par an, rentre-toi bien ça dans la tête »), faussement cool « c’est l’anniversaire de ta chatte » (dirait-on c’est l’anniversaire de ton zguegue pour le dépistage du cancer de la prostate ?)
– L’absence totale de source quant à la nécessité d’aller consulter son gynécologue une fois par en l’absence de questions ou de symptômes.
Les recommandations de l’HAS sont pourtant très claires à ce sujet : en l’absence de symptômes, la fréquence du frottis de dépistage c’est tous les 3 ans (après 2 frottis normaux réalisés à 1 an d’intervalle) entre 25 et 65 ans. L’HAS précise par ailleurs que 40 % des femmes sont dépistées trop fréquemment. Ce sur-dépistage entraîne, comme pour le cancer du sein, des faux positifs et donc du stress et des traitements invasifs pour des lésions qui auraient pu guérir spontanément. A ce propos, je vous conseille l’éclairant article de Martin Winckler A qui faut-il conseiller d’aller voir un médecin unefois par an ?.
Sur le sujet, voici ce qu’il écrivait par ailleurs : « L’examen des seins comme le toucher vaginal sont sur-imposés, en particulier aux femmes jeunes, et on ne devrait jamais les faire quand aucun signe ou symptôme évoqué par la femme ne le justifie.
À mesure que j’avançais dans le métier, j’examinais de moins en moins spontanément, mais seulement quand la femme le demandait expressément (ça arrive et c’était pour être rassurée) ou quand, après avoir discuté avec elle, il nous apparaissait à tous les deux que ça pouvait être utile. Mais je n’ai jamais imposé un examen des seins ou un toucher vaginal à une femme qui n’en voulait pas. Ces deux examens ne devraient jamais être « systématiques ». La palpation systématique des seins chez les femmes jeunes est considérée comme un examen trompeur, angoissant et source de radiographies et d’irradiations excessives – et donc de sur-diagnostic et de traitements excessifs. L’examen gynéco, lui, n’a pas beaucoup d’intérêt médical en dehors de la grossesse et de l’accouchement (et même là, on en fait trop). »
Il est également important de rappeler :
– qu’il n’est pas nécessaire de consulter un médecin ou un.e gynécologue pour un renouvellement de pilule : depuis 2012 les pharmaciens peuvent délivrer la pilule, pour une durée maximale de six mois, sur présentation d’une ordonnance périmée de moins d’un an.
– qu’il n’est pas nécessaire de consulter un.e gynécologue pour un frottis ou la délivrance d’un contraceptif : un médecin généraliste, une sage-femme, une PMI ou le planning familial peuvent tout à fait s’en charger
– En l’absence de contre-indications, il est possible de se faire prescrire pour 12 mois une pilule si elle est bien tolérée (les ordonnances sont généralement établies pour 3 ou 6 mois).
–  Que l’examen des seins et l’examen gynécologique ne sont pas systématiques lors de la prescription d’une pilule. Comme l’explique Martin Winckler, « les recommandations actuelles de l’OMS en matière d’utilisation des contraceptifs indiquent que le seul examen médical nécessaire avant prescription d’un contraceptif hormonal est la mesure de la tension artérielle ». « L’examen des seins et l’examen gynécologique sont absolument abusifs avant prescription d’une pilule contraceptive à une adolescente ou une femme jeune en bonne santé qui ne se plaint de rien ».
À la lumière de ces éléments, on peut donc légitimement s’interroger sur cette injonction faite aux femmes de consulter si fréquemment alors même qu’elle ne suit pas les recommandations de l’HAS.
D’autant que les hommes ne subissent ni cette infantilisation ni cette obligation (a-t-on vu une campagne leur demander de se faire examiner tous les ans afin de dépister le cancer de la prostate ?).
Pour expliquer cette différence, il faut se pencher sur l’histoire de la médecine : depuis des siècles, les femmes ont en effet été traitées comme d’« éternelles malades » pour reprendre l’expression de l’historien Jules Michelet.
L’excellent ouvrage de Muriel Salle et Catherine Vidal « Femmes et santé, encore une affaire d’hommes ? » l’explique très bien : « Dans le discours médical sur les femmes aux XVIII-XIVe siècle, la confusion entre le normal et le pathologique est presque systématique. Avec ses menstrues, ses grossesses, sa ménopause, la femme est une malade perpétuelle, situation qui n’est guère enviable même si les auteurs de l’époque présentent la chose avec beaucoup de poésie : « Élevée par sa beauté, sa poésie, sa vive intuition, sa divination, elle n’est pas moins tenue par la nature dans le sevrage de faiblesse et de souffrance. Elle prend l’essor chaque mois, et chaque moi la nature l’avertit par la douleur et par une crise pénible et la remet aux mains de l’amour (…). De sorte qu’en réalité, 15 ou 20 jours sur 28 (on peut dire presque toujours) la femme n’est pas seulement une malade mais une blessée. Elle subit inlassablement l’éternelle blessure d’amour ».
D’éternelles malades, mieux suivies que les hommes mais paradoxalement moins bien soignées qu’eux. Comme l’expliquent les 2 auteures « parfois c’est parce qu’elles souffrent de maladies qu’on s’imagine « masculines », qui sont diagnostiquées moins rapidement et soignées plus tardivement (comme les maladies cardiovasculaires). Ou parfois c’est parce qu’elles renoncent à des soins par manque de moyens (dans 35% des cas) ou de temps (en raison d’obligations professionnelles ou familiales) ou parce qu’elles ont des difficultés à se rendre chez un médecin ».
Au regard de ces différents éclairages, on comprend mieux pourquoi la campagne d’IMAGYN est non seulement caricaturale et malvenue mais surtout contre-productive.
Bien sûr en cas de doute, stress, questions ou symptômes, rien n’empêche de consulter tous les ans. Pour autant, pas question de mettre toutes les femmes dans le même sac et de les enjoindre à se ruer chez leur gynécologue au prétexte d’une (fausse) bonne action.
Et si pour fêter l’anniversaire de notre chatte, on lui fichait un peu la paix ?
Pour en savoir plus sur le sujet et s’outiller, je vous recommande l’excellente brochure « S’armer jusqu’aux lèvres ! : outils d’auto-défense gynécologique à l’usage de toutes les femmes »

Avortement, les croisés contre-attaquent

Avortement, les croisés contre-attaquent

Article repris du site Quartiers libres

Partout en Europe, de nouveaux militants, très organisés, mènent une redoutable croisade contre l’avortement et la liberté des femmes à disposer de leur corps. Une passionnante – et inquiétante – enquête dans ces réseaux d’influence. Plus de quatre décennies après la loi Veil (1975), le droit à l’avortement subit une offensive concertée en Europe, menée par une nouvelle génération de militants, maîtres en communication et en pétitions.Dans les pays de l’Est, de la Pologne à la Hongrie, il a reculé sous l’égide de gouvernements ultraconservateurs, tandis qu’en Italie, sous l’influence de l’Église, 70 % de gynécologues « objecteurs de conscience » refusent désormais de pratiquer l’IVG – légale depuis quarante ans –, privant les femmes de la liberté à disposer de leur corps. En France, une petite légion d’activistes pro-life, avec à sa tête un jeune publicitaire, porte le combat sur le terrain culturel auprès des 15-35 ans, au travers des médias et des réseaux sociaux. Entre séduction et désinformation, leur campagne mêle conservatisme et style pop, reprenant pour mieux les détourner la terminologie des féministes. Fédérés et remarquablement organisés, ces soldats antiavortement exercent en outre un puissant lobbying à Bruxelles. Qui se cachent derrière ces croisés modernes, qui mutualisent leurs pernicieuses méthodes de persuasion et invoquent les atteintes aux droits de l’homme et la liberté de choix (de vivre) dans leur guerre contre l’IVG ?
Au fil d’une rigoureuse investigation qui donne la parole à ces activistes comme aux femmes victimes de leur offensive, Alexandra Jousset et Andrea Rawlins-Gaston remontent ces réseaux pour dessiner une inquiétante carte d’Europe. Un état des lieux d’autant plus glaçant que ces croisés assument avec affabilité leur terrorisme psychologique, comme lors de cette séquence où des catholiques en Italie enterrent solennellement des fœtus collectés dans les hôpitaux. Le film met aussi au jour les circuits de financement de ces mouvements pro-life, très discrètement parrainés par de riches fondations américaines, liées à l’ultradroite et aux milieux évangélistes, comme par quelques oligarques russes, fondamentalistes orthodoxes. « Vous devrez rester vigilantes votre vie durant« , prophétisait Simone de Beauvoir, s’adressant aux femmes il y a 70 ans. Dont acte.

Un documentaire à voir sur YouTube

Documentaire d’Alexandra Jousset et Andrea Rawlins-Gaston (France, 2017, 1h30mn) ARTE F

A qui faut-il conseiller d’aller voir un médecin une fois par an ?

Un article de Martin Winckler trouvé sur le blog L’école des soignant·e·s

Avant de répondre à cette question, j’aimerais revenir sur le « post » récent qui me l’a soufflée – ou plutôt qui m’a soufflé les réflexions qui suivent (et qui, bien entendu, n’épuisent pas le sujet, elles sont juste là pour stimuler les vôtres).

Le post en question se trouve ici : http://www.topito.com/top-medecins-frequences

Je ne vais pas débattre de son contenu. Je vais seulement, pour indiquer qu’il n’est pas correct sur le plan scientifique, donner un exemple :

« Chez le gynéco : une fois par an

Ah pour le coup on déconne pas avec les gynéco. Une fois par an, c’est en effet le minimum pour toutes les filles (qu’elles aient eu des rapports sexuels ou non). On fait alors un frottis, une palpation des seins bref on voit si tout roule. A partir de 45 ans, on s’attaque à la mammographie qu’il faut faire tous les deux ans pour dépister le cancer du sein. Et enfin si on a des antécédents de cancer du sein ou de l’utérus, il faut prévoir un suivi un peu plus régulier à partir de 30 ans. »
Ce paragraphe cumule toutes les idées reçues et contre-vérités au sujet de la santé des femmes.
Commençons par le paternalisme (« le minimum pour toutes les filles ») qui consiste à assimiler tous les âges sous un même vocable et à ne tenir aucun compte d’éléments importants de leur vie (« qu’elles aient eu des rapports sexuels ou non » ), ni bien sûr de ce qu’elles en pensent, elles… Et cela, après avoir bien indiqué qu’il serait « con » (« on déconne pas avec les gynéco« ) de contester cette injonction. Quatre affirmations insultantes et sexistes (au moins) dans la même phrase.
« On fait alors un frottis, une palpation des seins bref on voit si tout roule. » (Ces derniers mots sont dans l’esprit de l’auteur l’équivalent de « toucher vaginal », j’imagine ?)
Ben non, on ne fait pas. Il y a désormais de nombreux arguments scientifiques et éthiques pour dire que l’examen gynécologique systématique n’est pas « nécessaire » pour une femme qui ne demande et ne se plaint de rien.
Il en va de même pour l’examen des seins – qui en l’absence de symptômes évoqués par la femme elle-même, n’a aucun intérêt pour dépister un cancer – ni quoi que ce soit, d’ailleurs, jusqu’à l’âge de 40 ans, et même après.
Quant au frottis, il n’est pas recommandé (ni nécessaire) avant l’âge de 25 ans et ne doit être fait que tous les 3 ans.
 
Le reste du « conseil » (« A partir de 45 ans, on s’attaque à la mammographie qu’il faut faire tous les deux ans pour dépister le cancer du sein. Et enfin si on a des antécédents de cancer du sein ou de l’utérus, il faut prévoir un suivi un peu plus régulier à partir de 30 ans » ) est tout aussi faux. Les sociétés savantes sérieuses se fendent même de recommandations adaptées à la classe d’âge, parce que contrairement à l’auteur de ces « conseils », elles ne mettent pas toutes les femmes dans le même panier.
***
Ca, c’est pour la « scientificité » du propos. Et j’encourage tou.te.s les liseron.ne.s à protester vigoureusement auprès du site Topito et de son auteur et à les inviter non moins vigoureusement à retirer ce texte et à le remplacer par un texte sérieux et validé.
Mais mon propos de fond n’est pas là. La question que je me pose est : sur quoi le « conseil » d’aller voir un médecin une fois par an repose-t-il ?
Il ne repose pas sur des recommandations scientifiques : même le sacro-saint « check-up annuel » suggéré aux hommes de plus de 50 ans n’a pas de validité avérée. Un « check up », ça ne dépiste rien quand l’individu « checké » n’a pas de symptôme, ça rassure faussement, ça coûte cher et ça fait perdre du temps à tout le monde. Aux patients qui le subissent, aux médecins qui les reçoivent, et aux malades qui auraient pu bénéficier des ressources et du temps ainsi perdus en vain. Au lieu du « check-up annuel systématique », il apparaît que les visites ou consultations programmées en fonction des risques spécifiques de chaque personne, de son âge et de ses antécédents permettent d’améliorer la santé des individus.
En France, les visites « obligatoires » reposent essentiellement sur des considérations administratives à visée sociale : les visites de suivi de grossesse ou de suivi pédiatrique sont en principe obligatoires pour que les parents qui y ont droit touchent des prestations familiales. Elles ont pour but d’éviter que des femmes ou des enfants ne reçoivent pas les soins dont ils ont besoin faute d’argent. Ce sont des mesures visant à la protection des plus démuni.e.s, et c’est approprié : le premier facteur de santé d’un individu, c’est son statut socio-économique. Les riches sont en bonne santé parce qu’ils sont riches et bien soignés. Les pauvres sont en mauvaise santé parce qu’ils sont pauvres et, pour cela, mal soignés : ils n’ont pas accès aux prestataires de soins, à l’éducation générale et à l’information sanitaire, aux aliments, aux conditions de salubrité, aux logements qui favorisent la « bonne santé », etc.
Un discours de prévention juste serait donc : « Si vous connaissez quelqu’un qui est en mauvaise santé ET pauvre, aidez-le/la à surmonter les obstacles qui l’empêchent d’avoir accès à des soins appropriés. »
Au lieu de quoi, le discours sanitaire de l’article (et de beaucoup de messages du même type) se résume à « Allez voir le médecin ou le dentiste une fois par an ». Comme si c’était simple pour tout le monde.
Pire. Cette injonction laisse entendre que ne pas aller consulter un médecin périodiquement est, au minimum, une erreur ; au maximum, un comportement inconscient ou insensé.
***
Ce type de discours (consulter régulièrement pour voir si « tout roule ») est similaire à celui qu’on tient aux conducteurs de véhicule : allez donc vérifier votre pression d’huile, les pneus, les freins et la courroie de l’alternateur de temps à autre. Tout ça s’use, et faut l’entretenir.
Le seul problème, c’est que le corps d’un•e humain•e n’est pas une bagnole ou un tracteur.
Dès qu’il s’agit de santé des femmes, elles devraient – si l’on en croit les idées qui circulent largement parmi la population et un trop grand nombre médecins :
– aller chez le gynéco dès l’apparition de leurs règles ; (Pourquoi faire ? Pour qu’il disent si elles sont « normales » ? C’est quoi des règles « normales » ?)
– se faire examiner une fois par an « pour s’assurer que tout va bien » ; (Qu’est-ce qui pourrait « aller mal », exactement ?)
– subir un examen gynécologique et des seins pour se faire prescrire une pilule ET pour la renouveler ; (Cela aussi, c‘est médicalement inutile ! )
– aller consulter dès qu’elles veulent arrêter le contraception et/ou veulent commencer une grossesse (Là, on rigole ; depuis quand est-ce qu’il faudrait l’autorisation d’un médecin pour ça ?)
Et ces injonctions s’adressant aux femmes n’ont (comme par hasard) aucun équivalent pour les hommes de moins de 50 ans. 
Je n’ai jamais entendu conseiller aux garçons d’aller se faire examiner les testicules et mesurer le pénis à partir de la puberté puis une fois par an pour « vérifier que tout va bien ». (Et pourtant le cancer du testicule est plus fréquent chez l’adolescent que chez l’adulte…) Je n’ai jamais vu nulle part qu’il était de bonne pratique d’interroger les garçons sur leur santé sexuelle. Je n’ai pas vu non plus qu’on devait les inciter à aller se faire dépister régulièrement pour vérifier qu’ils n’ont pas d’Infections sexuellement transmissibles. Or, ils y sont tout autant exposés que les femmes. Mais curieusement ça n’intéresse personne… Ou bien on pense (à juste titre) que s’ils ont quelque chose, ils iront consulter. Qu’ils sont assez intelligents pour ça.
Certes, après 50 ans, certains proposent de mettre systématiquement aux hommes un doigt dans le rectum, ce qui ne tient pas debout non plus. Le dépistage systématique du cancer de la prostate n’est plus recommandé. Il doit reposer sur une réflexion et un choix personnel de chaque homme concerné.
Mais on en revient à ceci : aller chez le médecin tous les ans, c’est surtout recommandé aux femmes. Demandons-nous pourquoi…
Parce qu’elles sont plus « fragiles » ? Il semble que non : les femmes survivent plus que les garçons à la naissance et elles vivent plus longtemps que les hommes.
Parce qu’elles ont « plus de problèmes de santé » ? Pas vraiment. Les différentes étapes et phénomènes physiologiques qui émaillent la vie d’une femme sont plus nombreuses que celles des hommes, mais ce ne sont pas à proprement parler des « problèmes de santé ». Ce n’en est que lorsqu’elles en souffrent, et c’est à elles de dire si elles en souffrent ou non, pas aux médecins.
Parce qu’elles seraient plus susceptibles de ne pas se soigner que les hommes ?
Ben non, car les chiffres montrent que c’est l’inverse qui est vrai : les femmes consultent plus souvent que les hommes. Et elles consomment plus de soins de santé que les hommes.

Et cependant, alors même qu’elles font plus appel aux médecins, elles sont moins crues et écoutées par les médecins que les hommes !!!!

Alors ?
Eh bien, entend on souvent répondre Elles pourraient être malades sans le savoir… 
Plus que les hommes ? Vraiment ? Et elles seraient moins que les hommes capables de s’en rendre compte ? Mais alors, quand elles consultent, pourquoi ne les croit-on pas ? Parce qu’elles ont tendance à « trop en faire » ?

On est en plein délire : les femmes seraient incapables de consulter ET quand elles consultent, elles seraient incapables de parler de leurs problèmes de santé à bon escient.

On est en droit de s’interroger sur ce « traitement préférentiel » des femmes. Traitement qui laisse entendre deux choses :
– que la santé des femmes justifie une surveillance constante (donc qu’elle est plus précieuse que celle des hommes… mais pour qui, exactement ?)
– que les femmes doivent être incitées vivement à consulter, sinon elles ne le feraient pas d’elles-mêmes. (Alors que les hommes, si. C’est pour ça qu’on leur dit pas de le faire…)
Dans un cas comme dans l’autre (et quel que soit le bout par lequel on les prend), toutes ces manières de voir les choses sont sexistes.
***
L’injonction à consulter, en plus d’être sexiste, soulève une autre question, qui n’est pas moins importante : Est-il souhaitable – ou, tout simplement, utile pour le maintien de son état de santé – que quiconque consulte « régulièrement » un médecin ?  
Il n’y a pas de réponse à cette question puisque aucun travail de recherche à proprement parler n’a comparé si le fait de consulter ou non avait des effets mesurables à long terme sur des groupes de population similaires. En théorie, il faudrait constituer deux groupes de personnes, l’une qui serait obligée de consulter un médecin tous les ans, l’autre à qui on interdirait de le faire. Et qu’on les suive jusqu’à leur mort. Vous voyez les problèmes logistiques… et éthiques.
Ce qu’on sait, en revanche (je me répète) c’est que l’accès au soin (qui est proportionnel aux revenus de l’individu) favorise un meilleur état de santé. Or, conseiller à des gens socio-économiquement défavorisés d’aller consulter régulièrement alors qu’ils ne le peuvent pas (et n’auront peut-être même pas accès à l’énoncé de cette recommandation, faute de source d’information) n’est pas seulement insultant, c’est stupide. C’est aussi (puisque l’information ne les touche pas) une contribution à l’injustice : on incite alors des gens en bonne santé à consulter (pour rien?) encore plus au lieu d’aller porter les soins là où on en a besoin.
Pour consulter un médecin une fois par an il faut (entre autres) pouvoir s’absenter de son travail, avoir un moyen de transport, connaître un médecin disponible, ne pas voir la consultation comme une dépense importante, accepter de perdre du temps dans la salle d’attente. Etc. Toutes choses que des femmes très démunies ne peuvent pas faire. Et ce sont (statistiquement) ces femmes-là qui meurent le plus et le plus jeunes.
Personnellement, lorsque je travaillais au Centre de planification du Mans et voyais des femmes venir tous les ans pour un frottis, je leur disais que ce n’était pas nécessaire (beaucoup étaient soulagées) et je leur suggérais de le dire à leurs amies qui faisaient la même chose, et de dire à celles qui ne voulaient ou ne pouvaient pas venir tous les ans et s’en sentaient coupables (ou angoissées) de se détendre. J’ajoutais qu’il était plus utile de suggérer de consulter à des voisines moins fortunées qu’elles (elles en connaissaient toutes) qui n’avaient jamais eu de frottis, de leur assurer que venir au centre de planification ne leur coûterait pratiquement rien, et qu’on ferait de notre mieux pour les traiter avec le plus grand respect possible. En ajoutant que, si elles n’avaient pas de moyen de transport, elles pouvaient peut-être proposer de les véhiculer ce jour-là. Leur essence serait bien utilisée. Bref, il me semblait que suggérer aux femmes relativement privilégiées de tendre la main aux femmes qui l’étaient moins était un pas en direction de la justice sociale.
Je rêve de lire un jour une recommandation du CNGOF ou du SYNGOF (les syndicats de gynécologues français) allant dans ce sens. Elle existe peut-être.
***
Absent jusqu’ici de toute cette problématique est un élément central à la notion d’éthique médicale. C’est le consentement, garant de l’autonomie des patient•e•s.
Le consentement est le pendant du D’abord ne pas nuire qui (en principe) guide les professionnel•le•s de santé. Car il est impossible de ne pas nuire rien qu’en se disant « Ceci est nuisible, ceci ne l’est pas. » Il faut aussi poser la question aux premier•e•s intéressé•e•s. Si je ne demande pas « Est-ce que vous avez mal quand je vous fais ceci ou cela », je risque fort de faire mal. En toute bienveillance, du haut de mon paternalisme.
Et quelles que soient les bonnes intentions (rappelons que le chemin de l’enfer en est pavé…) des professionnel•le•s, elles ne sont pas nécessairement convaincantes pour les personnes soignées. L’autonomie, ça consiste en particulier à sentir qu’on peut dire « Merci de m’avoir informé•e mais finalement, non, je ne veux pas », sans craindre d’être traité•e de tous les noms ou regardé•e de travers, ou de s’entendre dire « Bon, ben puisque c’est comme ça, c’est plus la peine de venir me consulter. »
Aussi, quand un•e médecin (ou un•e journaliste) pense justifié de recommander à son auditoire de « consulter (ici, titre de spécialiste) une fois par an »,
– il devrait toujours préciser ce que l’on sait vraiment des effets de ce conseil (ou de son non-suivi)
– il ne devrait jamais pratiquer le terrorisme (« Si vous n’y allez pas, vous allez mourir. ») car celui-ci est contraire à l’éthique ET contre-productif : quand on a peur on en fait toujours trop ou trop peu ;
– il devrait toujours rappeler fermement que l’individu reste libre de ses choix, en matière de santé comme en matière de vote, de dépenses, de relations, de sexualité, de mode d’alimentation…
Bref, qu’un conseil médical n’est jamais qu’un avis, et pas une parole d’évangile. 
Et on en revient à la question du début :
« A qui doit-on conseiller d’aller voir un médecin une fois par an » ?
Personnellement (mais ce n’est qu’un avis) j’aurais tendance à répondre : A personne. Le seul examen préventif utile à ce jour (pour les femmes) est le frottis tous les 3 ans à partir de 25 ans. Pas plus souvent.
Pour les autres années et pour les hommes, le jour où vous jugez que vous avez besoin d’aller voir un médecin, allez-y. La « norme » de votre santé, c’est vous. Ce n’est pas ce que les médecins ou les magazines en disent. Vous êtes dans votre corps et votre vie, personne d’autre ne s’y trouve. Et personne n’a à décider à votre place.
En attendant, si vous allez bien, vivez votre vie. C’est vous qui savez si elle est bonne ou non.
Il y a beaucoup de choses à y faire, et elles sont bien plus intéressantes et importantes que de vous casser la tête à aller voir un médecin.

Mais regardez autour de vous, et demandez aux personnes que vous connaissez et à celles que vous ne connaissez pas si elles vont bien. Et, si elles ne vont pas bien, pourquoi elles ne vont pas consulter un médecin. Vous apprendrez sûrement beaucoup en écoutant leur réponse.

Marc Zaffran/Martin Winckler
PS : Armelle, à la question « A qui faut-il conseiller », suggère : « A un médecin ? »
Je ne suis pas loin de penser qu’elle a raison. Je pense même que la plupart (voire tous) les médecins devraient consulter un•e thérapeute. Et pas qu’une fois par an. Ca leur ferait beaucoup de bien – et par conséquent, aux patient•e•s.
Merci Armelle.

Troisième Quinzaine féministe de Marseille

Une Quinzaine, des Féminismes #3

un festival de féminismes

La Quinzaine féministe revient pour sa 3ème édition, du 9 au 18 novembre 2017.

Qui sommes-nous ? Des personnes qui ont envie de se réunir, d’échanger, de rendre visible des paroles et des interrogations sur les systèmes de domination qui nous traversent.

L’oppression des femmes cis et des minorités de genre fait système et le sexisme nous traverse toutes et tous. Il imprègne l’ensemble du monde social que ce soit l’espace public, l’école, le monde du travail, nos pratiques militantes, et sans conteste notre intimité ! Les représentations sexistes sont martelées au quotidien dans la pub, les médias, les livres, le cinéma, les jouets, les jeux vidéo, etc. ! L’homme cis — ou reconnu comme tel dans l’œil de son interlocuteur-trice — peut bien essayer d’être aussi sympa, attentif et anti-sexiste que possible, il jouit de privilèges importants dans le monde qui est le nôtre, qu’il le veuille ou non.

Dès lors, les bonnes intentions ne suffisent pas, et il s’agira pendant cette 3ème édition de la Quinzaine féministe de poursuivre nos interrogations sur ces constructions sociales dans lesquelles nous sommes pris-es, de continuer les échanges précédents et de creuser nos réflexions.

Cette 3ème édition nous engage encore, à l’humilité et à l’ouverture, car c’est bien la diversité des expériences qui fera la richesse de nos échanges.

L’Équitable Café et le Planning Familial 13 s’associent de nouveau pour proposer des ateliers, concerts, performances, discussions autour de féminismes.

Ici, retrouver le programme complet

PDF - 6.1 Mo
Programme Quinzaine Complet

// Mixité Choisie ?

Certains événements de cette Quinzaine (et parfois d’autres au Café) sont proposés en mixité choisie : les personnes qui proposent les ateliers et nous autres du Café, choisissons sur certains sujets de proposer des espaces réservés aux personnes partageant des vécus et situations communes.

Pour plus de précisions, se référer aux descriptions des divers événements, et bien sûr, en discuter de vive voix pendant la Quinzaine.


Le festival est le résultat du travail de plusieurs militant-e-s ainsi que du soutien et du partenariat de plusieurs associations marseillaises :

  • Planning Familial 13 – www.leplanning13.org – FB : @planningfamilial.bdr
 Le Planning Familial est une association féministe et d’éducation populaire, qui s’engage avec une équipe de militant-e-s salarié-e-s et bénévoles dans des actions de sensibilisation auprès du public mais aussi dans la réflexion et la mobilisation sur la santé sexuelle, la liberté de choix en matière de sexualité et de fécondité et des rapports de genres / femmes-hommes.
  • Pulse – www.asso-pulse.fr L’association PULSE est une association d’éducation populaire qui vise la transformation sociale par l’éducation à la sexualité, et se préoccupe de l’émancipation de chacun-e, de 0 à 150 ans.
  • ASUD – www.asud.org/ – FB : @ASUDMARSEILLE L’association ASUD « Mars Say Yeah » a été créée en 1995. Elle œuvre pour la Réduction des Risques auprès de personnes usagères de drogue. Elle porte un CAARUD (Centre d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usager-ère-s de Drogues) à Marseille.
  • La Fêlure – www.lafelure.eklablog.com/
 La Fêlure est le résultat de son propre processus. Elle fait le pari du caractère émancipateur de la création, lorsqu’elle est collective. Elle considère la performance comme manifestation artistique primaire. Elle ne revendique aucune forme préétablie, elle jouit du manque qui empêche de les cerner et s’autorise à toutes les utiliser. Elle manie ses corps, ses temps et ses espaces, s’amuse à déplacer les lignes et à multiplier les failles.
  • Équitable Café/Asso En Visages – www.equitablecafe.org – FB : @equitablecafe Café associatif, militant et culturel depuis 2005. L’objectif ? Expérimenter et promouvoir des alternatives positives et solidaires, et les luttes sociales, en permettant à tou-te-s de trouver les moyens de s’informer, d’échanger et de créer.

Au-delà du Mirena : que nous apprennent les polémiques récentes sur la gynécologie-obstétrique ?

NB: Nous avons choisi de mettre le terme patiente au féminin pour ce texte. Les hommes trans consultent aussi en gynécologie et font face à de nombreux problèmes, qui relèvent surtout de la transphobie plutôt que du sexisme. Nous préférons pour ce sujet laisser la parole aux associations concernées (par exemple, ici ou ).

 

Ces dernières années, les polémiques en gynécologie se multiplient :  touchers vaginaux sans consentement sur des patientes sous anesthésie générale, épisiotomies sans explication, pilules de troisième génération, refus de poser des DIU (dispositifs intra-utérins) à des femmes sous prétexte de nulliparité, effets secondaires du Mirena (DIU hormonal), expression abdominale lors des accouchements… Pour chacune d’elles, nous nous réjouissons que la parole des patientes soit relayée dans les médias et enfin entendue. Dans le même temps, nous déplorons les réactions des représentant·e·s du corps médical et le traitement médiatique de ces polémiques successives, qui empêchent d’examiner sérieusement les enjeux soulevés.

Information et respect du consentement

Au cœur des revendications des patientes, nous identifions un problème profond et récurrent : le manque d’informations données et le défaut de recueil et de respect du consentement (ou du refus !).

Concernant le DIU hormonal Mirena, par exemple, nous assistons à une mobilisation des patientes pour la reconnaissance de ses effets secondaires : baisse de libido, céphalées, douleurs abdomino-pelviennes… Ces effets indésirables sont pourtant déjà identifiés et bien connus par les professionnel·le·s de santé. Ils sont d’ailleurs indiqués dans la notice du dispositif. Pourquoi n’ont-ils pas été présentés lors de la prescription et de la pose du dispositif ? Pourquoi les patientes évoquant ces manifestations se voient-elles ignorées, voire moquées par leurs consultant·e·s ? Il en est de même pour les pilules de troisième génération et de manière générale pour toutes les contraceptions hormonales, qui comme tout traitement, peuvent présenter des effets indésirables, variables selon les individus. Nous constatons donc que beaucoup trop souvent, les informations données au préalable par les soignant·e·s en matière de contraception sont insuffisantes et ne permettent en aucun cas aux patientes de faire un choix éclairé. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise contraception mais seulement une bonne ou une mauvaise information !

Il n’est pas étonnant de constater que les femmes, que la médecine considère comme incompétentes pour choisir leur contraception, sont traitées avec le même mépris en ce qui concerne les actes réalisés sur leurs corps au cours d’un accouchement. Sous prétexte d’urgence vitale, ou d’un « état » particulier de la femme lors de l’accouchement, des médecins ou sages-femmes se dispensent de prévenir, d’expliquer et de s’assurer du consentement de leurs patientes pour pratiquer des gestes, parfois justifiés, parfois très discutables médicalement et scientifiquement, tels que des épisiotomies ou des expressions abdominales.

Cette infantilisation des patientes mène à leur déshumanisation, comme par exemple lors de la pratique des touchers vaginaux sous anesthésie générale, sans consentement de la patiente, sous couvert d’enseignement aux étudiant·e·s.

Les réponses-types du corps médical

Face à ces témoignages, les réponses du corps médical (syndicats de professionnel·le·s, collèges de spécialistes médicaux, personnalités médicales médiatiques) sont trop souvent indignes : négation de l’existence des mauvaises pratiques, distinction entre de bons et de mauvais médecins, ou encore injonction à changer de professionnel·le de santé.

Nier l’existence des mauvaises pratiques ou en minimiser l’étendue est d’abord une négation de la parole des patientes. On peut probablement l’expliquer par un classique réflexe corporatiste mais aussi parfois à une difficulté à se remettre en question : «je le fais très peu», « moi quand je le fais c’est vraiment justifié », « je le fais bien parce que moi je suis vraiment bienveillant·e »… Mais l’intention compte peu : pour les patientes qui ont été maltraitées, le résultat est le même.

D’autres justifications s’appuient sur les faiblesses du système de soin : manque de personnel, manque de temps, vision comptable actuelle de la médecine. Si elles sont plus légitimes, elles freinent tout de même une remise en question.

Une autre façon encore de se dédouaner est de montrer du doigt les fameuses brebis galeuses : « Il suffit de changer de médecin madame ! ». Ainsi les pratiques maltraitantes ne seraient que le fait de certain·e·s professionnel·le·s incompétent·e·s et mal intentionné·e·s. Une, deux, trois brebis galeuses, un troupeau, deux troupeaux…on pourrait se dire qu’à ce niveau-là c’est de l’élevage intensif.

Examinons l’injonction à « changer de médecin », dans le cas de l’expression abdominale. On peut se représenter la scène suivante : une femme enceinte, en plein travail, voit son médecin ou sa sage-femme s’apprêter à pratiquer une expression abdominale (pratique dont l’HAS réclame l’abandon depuis 2007) – en admettant qu’elle sache ce dont il s’agit -, que devrait-elle faire ? S’enfuir de la salle d’accouchement, appeler la police, une ambulance et exiger de changer de maternité immédiatement ? On voit bien l’absurdité d’un tel conseil. Dans une situation moins « pressante », elle reste inopérante. Comment changer de médecin quand on habite une zone sous-dotée et qu’il a fallu déjà parcourir plusieurs dizaines de kilomètres pour trouver un·e gynécologue ? Qui a les moyens financiers et le temps de multiplier les consultations avant de choisir son praticien ? En quoi changer de médecin règlerait le problème quand la pratique qu’on fuit est généralisée ?

Ce n’est pas aux patientes de changer de médecin mais aux médecins de changer leurs pratiques.

Transmissions de mauvaises pratiques

Ces attitudes sont transmises au cours de l’enseignement, ce qui participe à perpétuer les mauvaises pratiques.

Côté théorie, on apprend par exemple à la faculté de médecine l’adage « toute femme en âge de procréer est enceinte jusqu’à preuve du contraire » et ce, quels que soit ses dires (c’est même un classique des questions lors des examens écrits). Cela équivaut en réalité à apprendre que la parole des patientes ne vaut rien.

Côté pratique, l’apprentissage de la médecine se fait beaucoup par compagnonnage, c’est-à-dire par l’exemple de ses maîtres de stage. Même sans l’expliciter, on reproduit les comportements de ses pairs : la façon dont les enseignant·e·s parlent des patientes, la façon dont ils abordent les questions du choix notamment en matière de contraception, la façon dont ils recueillent le consentement (à commencer par le consentement à être examiné en présence de ou par un·e étudiant·e) a autant voire plus d’influence sur l’exercice futur de l’étudiant·e que la théorie enseignée dans les livres ou à l’école.

L’enseignement théorique peut parfois être plein de bonnes intentions : en tant qu’étudiant·e en médecine on apprend d’ailleurs bêtement par cœur les formules « information claire et loyale », « consentement libre et éclairé ». Mais si, dans les stages, les praticien·ne·s n’appliquent pas ces principes, ces mots et ce qu’ils impliquent ne seront jamais compris.

Il faut souligner également que même si un·e étudiant·e le voulait, il est très difficile de questionner des mauvaises pratiques face à des soignant·e·s « seniors » lors d’un stage.

Les soignant·e·s font obstacle à une remise en cause individuelle et collective de la part du corps médical, indispensable à une médecine de qualité. Accepter que le sexisme est systémique, c’est accepter que l’on puisse être soi-même sexiste. Il en va de même pour l’exercice du pouvoir médical : accepter que le système médical est maltraitant de par son organisation, son fonctionnement, sa pratique… c’est devoir accepter que l’on puisse nous-même être maltraitant. Les femmes se retrouvent victimes à double-titre : des violences sexistes et des violences médicales, qui prennent donc une forme particulière à leur encontre.

Désinformation et dérives

Ce que nous montrent aussi ces polémiques, c’est qu’à force de décrédibiliser la parole des patientes, on laisse la porte ouverte à (tous les vents de) la désinformation et la récupération des revendications. Parmi ceux qui ont intérêt à ce que les femmes se méfient de leur médecin, on retrouve par exemple des mouvements réactionnaires (anti IVG, anti contraception,…) (même si ces mouvements sont également présents au sein même du corps médical) et des adeptes de la théorie du complot et autres confusionnistes…

Entre les gynécologues et le corps médical en général, sourds à la détresse des femmes et qui appellent avec indécence à cesser le « gynéco bashing », et les discours anxiogènes qui frôlent la désinformation sur la pilule et les contraceptions hormonales, nous craignons un recul des droits reproductifs des femmes. En effet, à l’arrivée ce sont les femmes qui sont perdantes, l’accès à une information juste et fiable devenant de plus en plus difficile.

 

Nous militons pour le consentement libre et éclairé des patientes après information juste, claire et loyale, comme préalable à tout soin, tel qu’il est stipulé dans la loi.

Nous voulons qu’il soit appliqué dans la réalité, ce qui implique de le mettre au cœur de l’enseignement pratique, pas seulement en théorie.

Nous militons pour que les femmes soient maîtresses de leurs corps et de leurs choix en matière de santé.

Nous pensons que les soignant·e·s devraient savoir se remettre en question pour soutenir leurs patientes dans cette lutte : reconnaître quand ils ont des pratiques maltraitantes voire violentes (même pour celles et ceux dont l’intention est bonne ! ) et améliorer leur exercice.

Nous militons pour que la médecine de demain prenne en compte les schémas d’oppression de l’ensemble de la société (tels que par exemple le sexisme, le racisme, le classisme…). Ceux-ci n’épargnent pas le domaine du soin et sont même favorisés par le pouvoir exercé par les professionnel·le·s de santé sur leurs patientes à travers un savoir considéré comme asymétrique et une culture soignante paternaliste.

« Assurance viol », le coup de grâce contre le droit à l’avortement au Texas

Info trouvée sur le site Terriennes

Une femme habillée en statue de la liberté se tenait devant le Capitole du Texas (chambre législative et siège du gouverneur de cet Etat du Sud des Etats-Unis) pour protester contre cette législature estivale calamiteuse 2017 qui adopte à la châine des textes contre l'Interruption volontaire de grossesse ou les droits des transgenres.

Une femme habillée en statue de la liberté se tenait devant le Capitole du Texas (chambre législative et siège du gouverneur de cet Etat du Sud des Etats-Unis) pour protester contre cette législature estivale calamiteuse 2017 qui adopte à la châine des textes contre l’Interruption volontaire de grossesse ou les droits des transgenres.
(AP Photo/Eric Gay)

Loi après loi, décret après décret, très habilement, les élus du Texas érigent une barrière infranchissable contre l’interruption volontaire de grossesse, un droit pourtant constitutionnel aux Etats-Unis. En imposant une assurance privée obligatoire aux femmes violées ou abusées qui voudraient avorter, en obligeant les médecins de très jeunes filles victimes d’inceste ou d’abus sexuels à déclarer leurs noms si elles veulent avorter, l’Etat du Sud achève d’interdire, de fait, ce droit fondamental.

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Les mots sont choisis avec soin. Les législateurs texans ont appris à louvoyer pour que leurs textes ne soient pas annulés par la Cour suprême des Etats-Unis. Et en ce qui concerne les tentatives de prohibition du droit à l’avortement, ils ont de la constance. Ainsi, dans l’acte voté le 13 août 2017 au Capitol d’Austin, capitale de cet Etat du Sud héritier des plus rétrogrades sécessionnistes, ils s’attaquent à l' »elective abortion » autrement dit l’interruption volontaire de grossesse (IVG), choisie par une femme en raisons de circonstances qui ne regardent qu’elle, toujours un drame comme le rappelait Simone Veil. Ils l’opposent à l’avortement thérapeutique, nécessaire au sauvetage de la vie d’une femme ou imposé par un accident, bref en cas d’urgence absolue, urgences dont la définition texane exclut « le viol, l’inceste, ou les anomalies du foetus« .

Je suis fier d’annoncer qu’une nouvelle loi vient d’être signée afin qu’aucun Texan ne soit obligé de financer une procédure qui met fin à la vie d’un enfant non né
Greg Abbott, gouverneur du Texas

Par ce vote, ils imposent aux Texanes de souscrire une assurance pour couvrir les frais d’une interruption volontaire de grossesse, si elles veulent y recourir dans l’un des derniers établissement qui pratiquent ces opérations au Texas. Le trio d’hommes, au centre duquel trône le gouverneur Abbott à l’origine de cette idée, pose tout sourire sur les réseaux sociaux pour annoncer au monde la « bonne nouvelle » au monde. Il est entouré du sénateur Bryan Hughes et du représentant Jim Murphy. Tous républicains, tendance Donald Trump et Mike Pence, les croisés du combat anti avortement.

Le gouverneur accompagne la photo de ce commentaire : « Avec une foi absolue dans les valeurs du Texas, je suis fier d’annoncer qu’une nouvelle loi vient d’être signée pour s’assurer qu’aucun Texan ne sera obligé de payer (par ses impôts, ndlr) pour une procédure qui met fin à la vie d’un enfant non né. »

Les opposants à cette loi « pro-vie » (par opposition à « pro-choix ») ont eu vite fait de la renommer « l’assurance viol« . Cet internaute s’interroge ironiquement : « Ma famille est composée surtout de femmes. Devrons nous prendre une assurance lorsque nous viendrons au Texas, ou bien est-ce réservé aux résidents ? »

Mais cela ne suffisait pas, et le surlendemain, le même triumvirat par un nouvel acte, le HB 215, sommait les médecins accueillant des mineures en attente d’IVG, à rendre compte dans un rapport détaillé des raisons, des autorisations, des circonstances, avant de permettre l’opération. Parce que « le Texas doit tout faire pour protéger ces jeunes mères« . De quoi décourager encore plus les derniers médecins résistants, bienveillants envers leurs patientes.

Dans le Austin Chronicle, un hebdomadaire « alternatif » selon Wikipedia, la journaliste Mary Tuma, a trouvé un cas d’école pour illustrer ce qu’il en coûtera désormais à celles qui recourront à l’IVG.

Une « taxe de grossesse » à 64 000 dollars

« Scott Ross et Jeni-Putalavage Ross approchent de leur 21ème semaine de grossesse, avec joie. Il s’agit de leur premier enfant. Mais une visite de routine chez le médecin révèle une rare et sévère malformation congénitale du foetus. Leur bébé ne survivra pas après la naissance. Le docteur recommande une interruption de la grossesse, une décision douloureuse à prendre pour le couple. Scott raconte : « Nous étions très angoissés, mais nous avons compris que notre angoisse, physique et mentale, serait encore plus lourde si nous menions le bébé à son terme. » En raison de complications, Jeni a passé sept jours en soins intensifs. Une fois tout accompli, l’addition médicale s’élève à 64 000 dollars. Heureusement, l’assurance de l’employeur couvrait 90% du total. Mais la nouvelle loi change la donne. « Avec cette loi, nous aurions dû tout payer de notre poche. Et en plus de la douleur liée à la perte de l’enfant, nous nous serions retrouvés dans de grandes difficultés financières », dit encore Scott qui voit ce texte comme une « taxe de grossesse ». « C’est tellement dur d’entendre les élus parler d’avortement volontaire – nous n’avons pas voulu avoir un enfant incompatible avec la vie. Comme tous les avortements, c’était imprévu. » »

Imposer de nouvelles restrictions à des femmes déjà prises dans la douleur et une situation difficile, c’est leur procurer encore plus de stress. C’est déraisonnable
Sealy Massingill, médecin en chef auprès de Planned Parenthood

Selon le magazine Broadly, déclinaison « femmes » de « l’empire » Vice, dans les faits, cela ne changera pas forcément grand chose pour deux raisons principales : d’abord parce que la couverture des avortements est déjà très réduite au Texas en raison d’un système d’assurance sociale quasi inexistant ; ensuite parce que les Texanes concernées, souvent paupérisées, ne connaissent pas leurs droits, et par peur d’être stigmatisées ne recourent pas aux assurances éventuelles.

« Dans ces conditions, les femmes qui ont besoin d’une hospitalisation en raison de problèmes médicaux gravissimes sur leur foetus, en particulier quand elles-mêmes sont malades, serons bannies de l’accès aux soins. Imposer de nouvelles restrictions à des femmes déjà prises dans la douleur et une situation difficile, c’est leur procurer encore plus de stress. C’est déraisonnable » se lamente le Dr Sealy Massingill, médecin en chef auprès de Planned Parenthood (l’équivalent américain du Planning familial) du Grand Texas, interrogée par Broadly.

Et selon le Huffington Post, les conséquences des attaques du Texas contre le planning familial, la contraception ou l’IVG sont déjà visibles : la mortalité infantile a doublé depuis cinq ans. Ce qui fait tâche dans un Etat où la vie des mères et de leurs enfants est errigée au statut de religion. #yaduboulot

Suivez Sylvie Braibant sur Twitter > @braibant1

GynePunk, les sorcières cyborg de la gynécologie DiY

Un article qui date un peu (publié le 30 juin 2015 par Ewen Chardronnet ), mais qui n’en reste pas moins intéressant! Trouvé sur Makery, « le media de tous les labs ».

Le collectif catalan GynePunk veut décoloniser le corps féminin. Et développe pour ce faire des outils de gynécologie de première urgence, pour les femmes en difficulté sociale, réfugiées, travailleuses du sexe. Mais aussi pour elles-mêmes.

Située dans les collines à l’Ouest de Barcelone, la communauté Calafou où est né le collectif GynePunk se définit « colonie écoindustrielle postcapitaliste ». Leur environnement ne fait pas rêver : la rivière qui y passe est contaminée, la vieille centrale hydroélectrique génère des champs électriques qui ne sont pas sans effet sur la vie quotidienne. Pourtant, ils ont été nombreux à acheter collectivement ces 28.000 m2 pour y créer 27 appartements. La vie à Calafou se passe en coopérative, avec de nombreux espaces collectifs, un atelier bois, un atelier fonderie et un hackerspace où est installé le biolab Pechblenda.

Hackmeeting à Calafou le 13 octobre 2012. © CC 3.0

Dildomancie

Pechblenda participe au réseau international de biologie DiY open source Hackteria. Paula Pin, rencontrée à Nantes lors de sa résidence 0.camp chez Ping et le fablab Plateforme C, raconte : « Nous avons décidé en 2013 de nous installer à Calafou car nous considérions qu’il fallait commencer par vivre ensemble dans un projet de coopérative pour pouvoir mettre en pratique nos idées. Travailler sur les fluides en général était notre objectif premier : de l’analyse de l’eau de la rivière à l’analyse des fluides corporels. En nous installant à Calafou, nous avons initié un groupe spontané de sexologie. » Si elles travaillaient déjà sur le machisme, elles (« anarchoféministes et transhackféministes ») ne s’étaient « pas suffisamment » intéressées au corps.

« Comment fabriquer des sextoys aux formes plus organiques, plus didactiques ? », poursuit Paula Pin. « Nous voulions aussi suivre les idées de Annie Sprinkle et Beth Stephens qui prônent la dégénitalisation de la sexualité avec leur mouvement écosexuel. » Leur mouvement s’inscrit également dans la mouvance post-pornographique très forte en Espagne, qui défend une autre vision de la sexualité et de la pornographie grand public, où les rapports sont uniquement focalisés sur une relation sexuelle génitale.

« Nous avons aussi mené des ateliers de « dildomancie », dans l’idée de fabriquer des lubrifiants naturels, de traiter des maladies vaginales à partir de plantes. Klau Kinky, qui a commencé à documenter ce travail, est alors venue avec ce concept de GynePunk. »

Mise en place du GynePunk Lab. © GynePunk

Anarcha, Betsy, Lucy y otras chicas del montón

Klau Kinky s’intéressait à la question de la décolonisation du corps de la femme. En faisant des recherches en sexologie elle découvre que deux gynécologues américains du XIXème siècle, J. Marion Sims et Alexander Skene, ont laissé leur nom dans l’histoire. Le premier est à l’origine du speculum et le second donna son nom aux glandes de Skene, l’équivalent de la prostate chez l’homme et qui sont à l’origine de l’éjaculation féminine.

Ces pères de la gynécologie moderne ont pratiqué leurs recherches gynécologiques sur des esclaves des plantations, et ce, sans anesthésie. De 1845 à 1849, Sims expérimenta sur trois esclaves d’Alabama, Anarcha, Betsy, et Lucy, qui souffraient de fistules. Anarcha fut opérée trente fois sans anesthésie. Ce n’est qu’après le succès de ces opérations qu’il commença à intervenir sur des femmes blanches, cette fois sous anesthésie. Ces expériences, considérées comme une étape vers la chirurgie vaginale moderne, permirent à Sims de concevoir des instruments, dont le spéculum de Sims.

Klau se décide alors à dédier son projet à « Anarcha, Betsey, Lucy y otras chicas del montón », en référence à un des premiers films de Pedro Almodóvar, Pepi, Luci, Bom y otras chicas del montón (1980). Et décide de rebaptiser les glandes de Skene et Bartholin en glande Anarcha et glandes de Lucy et Betsey, en hommage aux esclaves victimes des expériences de Sims.

Voir «Anarcha, Betsey, Lucy y otras chicas del montón» (2013)

Le kit gynéco d’urgence

Mais Klau et les GynePunk ne s’arrêtent pas là. Dans le cadre d’un atelier à Hangar à Barcelone elles décident de développer une mallette biolab pour des situations d’urgence. L’objectif est de réunir des outils DIY biohacking pour analyser les fluides corporels : sang, urine, fluides vaginaux. Avec l’aide du réseau Hackteria, les GynePunks développent trois outils, un centrifugeuse, un microscope et un incubateur. La centrifugeuse permet de séparer le solide du liquide, de décanter, pour ensuite passer le résultat au microscope. Le microscope, outil utile pour la cytologie (l’étude de la morphologie des cellules) et l’histologie (morphologie des tissus), permet d’identifier (par coloration) les infections urinaires et autres mycoses génitales. Enfin l’incubateur peut faire croître les bactéries dans une boîte de Petri, en les nourrissant afin de révéler leur présence.

Centrifugeuse GynePunk d’analyse des fluides corporels. © Paula Pin
Plan de microscope DiY à la découpe laser rendant hommage à Mary Ward, spécialiste du microscope du XIXème siècle. © Paula Pin

L’objectif des GynePunk est de développer un kit d’outils pour la médecine gynécologique de première urgence. À la manière des kits de réduction des risques chez les usagers de drogue. Un kit qui peut être utile pour les migrantes qui n’ont pas de Sécurité sociale, pour les camps de réfugiés, mais également pour les travailleuses du sexe, organisées ou non.

Mais le kit leur est aussi utile. A Calafou existe un groupe santé, qui cherche à sortir du système de santé publique, pour éviter les rendez-vous chez le médecin quand on n’a pas les capacités financières ou la mutuelle qui convient. C’est également un engagement militant dans la logique de la médecine alternative, des savoirs ancestraux, de la médecine chinoise, du savoir des sorcières et des grands-mères… « Nous sommes des sorcières cyborg ! » dit Paula Pin. « Nous voulons actualiser les connaissances ancestrales avec l’usage indépendant des technologies. »

Auto-analyse d’une sorcière cyborg. © Paula Pin

Speculum 3D

Les GynePunk inspirent aussi le réseau Hackteria avec leur volonté de démocratiser et « libérer » les instruments et protocoles utilisés en obstétrique et gynécologie pour permettre des diagnostics à faible coût. Urs Gaudenz, membre du réseau Hackteria et du Gaudi Labs en Suisse, a récemment conçu un spéculum 3D imprimable (disponible sur Thingiverse) et développe des outils génériques avec des éléments recyclés et largement disponibles dans les produits de consommation courante (moteur de lecteurs DVD, disques durs, ventilateurs d’ordinateurs) ou de designs ouverts pour la fabrication numérique. D’autres projets et prototypes explorent le champ performatif du corps post-porn, comme avec les dispositifs microfluidiques open source « OpenDrop » et les capteurs oscillateurs à cristaux de quartz type « Wild OpenQCM » qui combinent deux cristaux de quartz avec un circuit thérémine pour transformer le biocapteur openQCM en instrument de performance sonore BodyNoise.

Speculum pour imprimante 3D du Gaudi Labs. © Urs Gaudenz
« Wild openQCM ». photo Marc Dusseiller
Tous les outils génériques de labo de GaudiLabs sont DIY et open source. © Urs Gaudenz

Françoise Vergès (politologue) : « Comment le capitalisme gère-t-il le ventre des femmes racisées ? »

Un article du site Alternative libertaire

Françoise Vergès revient dans cette interview sur les circonstances qui ont abouti à l’écriture de son livre Le Ventre des femmes. Capitalisme, racialisation, féminisme (Albin Michel, 229 p., 20 euros). Dans les années 1970 des milliers de jeunes femmes ­réunionnaises subissaient des avortements forcés tandis qu’en métropole les féministes se battaient pour le droit à l’avortement. Comment expliquer cette différence de traitement et comment nous invite-t-elle à repenser le féminisme ? Quel lien existe-t-il entre le ventre des femmes, les politiques des États-nations et la configuration du capitalisme ?

AL : Qu’est-ce qui t’a conduite à faire ce livre ?

Françoise Vergès : Plusieurs questions sont venues à moi. D’abord, pourquoi les outre-mer sont rarement présentes dans les analyses postcoloniales [1] en France ? Elles se focalisent sur les banlieues et l’immigration et très rarement sur les outre-mer qui sont, en tant que territoires issus de l’empire esclavagiste (Antilles, Guyane, La Réunion) et post-esclavagiste (Nouvelle-Calédonie, Mayotte, terres du Pacifique), symptomatiques de la postcolonialité républicaine. Qu’est-ce que cet oubli nous dit du rapport de la gauche et de l’extrême gauche aux outre-mer ?

Ensuite, pourquoi le féminisme des années 1970 – je parle du Mouvement de libération des femmes (MLF) – ignore-t-il la question des femmes racisées d’outre-mer ? Pourquoi, dans l’histoire du féminisme français, les luttes des femmes esclaves et colonisées sont-elles écartées ? Or, si on aborde le féminisme en incluant les luttes des femmes esclaves, marronnes, colonisées [2], la périodicité et la spatialité du récit féministe en sont complètement changées.

Pour revenir au « ventre des femmes » : à partir du XVIe siècle, les États européens s’intéressent à la gestion de la population et au nombre d’enfants que font les femmes, quels corps et combien en envoie-t-on à l’usine ? à la guerre ? dans les champs ? etc. Les registres les plus rigoureux que nous avons à disposition à cette époque étant ceux des plantations, la gestion des corps, et particulièrement du corps des femmes, qui s’opère dans les colonies est donc très importante à analyser.

Donc l’État choisit quelles femmes ont le droit de donner ­naissance.

Françoise Vergès : Le point de départ de l’ouvrage est le suivant : en juin 1970, un médecin trouve une jeune fille de 17 ans dans un état comateux suite à un avortement. La police est prévenue et l’enquête révèle que des milliers de femmes ont été victimes d’avortements et de stérilisations sans consentement, c’est-à-dire qu’après leur avoir menti, on les endormait et au matin, elles étaient avortées, et ce, dans une clinique de l’île qui appartient à un homme puissant de la droite locale. Le scandale est tel qu’il est relayé par des journaux et organisations politiques de gauche en France.

Le verdict du procès est rendu début mars 1971, soit deux mois avant la parution du Manifeste des 343 femmes [3] dans Le Nouvel Observateur qui déclarent publiquement avoir avorté. Or le MLF ne dira mot sur ce qui s’est passé deux mois avant à La Réunion, alors même que Le Nouvel Obs avait couvert l’affaire. La lutte pour l’avortement et la contraception en France est conçue par le MLF comme une lutte qui concerne toutes les femmes de la même manière. Or, ce que nous montre le scandale de La Réunion, c’est que l’État choisit quelles femmes ont le droit de donner naissance (les femmes métropolitaines blanches), et lesquelles ne l’ont pas (les femmes racisées des outre-mer).

Au procès, les médecins déclarent s’être sentis entièrement légitimes dans leur pratique et ils avaient raison. Tout un système a non seulement rendu leur pratique possible, il l’a encouragée. Les médecins et la clinique se sont aussi considérablement enrichis, car les femmes avortées et stérilisées étant pauvres, l’acte était remboursé par la Sécurité sociale – sous un autre nom évidemment puisque l’avortement était toujours un crime – et le plus souvent surfacturé.

C’était un business lucratif, et à ce sujet un médecin, à l’occasion de la présentation de mon livre à La Réunion, m’a confié qu’on lui disait alors qu’il faisait ses études de médecine à Lyon : « Tu veux te faire des couilles en or ? Alors va à La Réunion et pratique des avortements. » Les seuls condamnés ont été un médecin d’origine marocaine et un infirmier réunionnais d’origine indienne (un « malbar »). Aucun médecin blanc n’a été inquiété, ni bien sûr le directeur de la clinique. Un profond racisme animait les médecins qui n’avaient aucun scrupule à mutiler les corps des Réunionnaises, pouvant pratiquer des avortements non consentis jusqu’à plus de sept mois de grossesse !

Comment l’État choisit-il les femmes qui doivent procréer et celles qui ne le doivent pas ?

Françoise Vergès : Pour répondre à cela il faut partir d’un fait : les millions d’Africains déportés avaient tous une mère. Or le rôle du « ventre » des femmes africaines, ponctionné par la traite pendant des siècles, reste invisibilisé, pourquoi ? Ensuite dans les colonies, la reproduction de la main-d’œuvre esclave prend plusieurs formes. Aux États-Unis, à partir de l’abolition de la traite en 1808, les colons mettent en place une « slave breeding industry ». Les femmes esclaves sont violées, accouchent, violées de nouveau… L’État de la Virginie sera à la pointe de cette industrie. Dans les colonies esclavagistes françaises, s’il y a de la reproduction locale, le choix est d’abord d’assurer la reproduction par la traite. D’où le déséquilibre énorme entre hommes et femmes, puisque les colons veulent des hommes – le ratio général admis a été de deux tiers d’hommes, un tiers de femmes. Il faut donc s’intéresser à la gestion du ventre des femmes du Sud global dans la reproduction d’une main-d’œuvre racisée, sexualisée, précarisée, genrée et mobile où jouent prédation, ponction, et reproduction au service du capital [4].

C’est une situation coloniale qui perdure sous d’autres configurations.

Françoise Vergès : À partir de cette histoire, je me tourne vers la question plus générale : comment le capitalisme gère-t-il le ventre des femmes et notamment des femmes racisées [5] ? Comment le capitalisme global traite-t-il les femmes du Sud ?

Et là, j’en viens à la période qui suit la Seconde Guerre mondiale. La France qui participe à la création de l’ONU et de l’Unesco doit reconfigurer son empire colonial tout en préservant ses intérêts mais dans un contexte de condamnation universelle du racisme, de reconstruction de la France, de guerre froide, de construction de la Communauté européenne, de décolonisation, des luttes ouvrières et de reconfiguration du capitalisme français et mondial. L’État, qui a besoin des ressources des colonies mais ne peut plus les appeler « colonies », propose l’Union française (une construction asymétrique qui durera cependant quelques années), mais déclare que le développement des départements d’outre-mer est « impossible ».

Deux politiques s’imposent : l’émigration et le contrôle des naissances. Émigration, ce sera le Bumidom : des dizaines de millier d’Antillais et d’Antillaises, de Guyanais et de Guyanaises et de Réunionnais et Réunionnaises sont envoyé.es en France pour occuper les postes les plus prolétarisés de catégorie C des services publics ou travailler dans les usines. Les femmes sont recrutées pour des fonctions de catégorie C, pour l’industrie du soin ou pour de la domesticité. Plutôt que de développer ces territoires on va donc les condamner, ce qui fait écho aujourd’hui avec la situation en Guyane, c’est une situation coloniale qui perdure sous d’autres configurations. Contrôle des naissances : ce seront les avortements et stérilisations forcés, la distribution de la pilule, du Depo-Provera [6] aux femmes racisées des outre-mer, tout cela au nom de la norme et de la condamnation de la « surpopulation ».

La Protection maternelle et infantile (PMI) et le Planning familial encouragent les femmes à prendre la pilule et le stérilet, et les envoient à la clinique où elles sont avortées sans consentement. La propagande est intense, radios, journaux, affiches montrant une femme ployant sous les enfants avec en grandes lettres « Assez ! ». En France, par contraste, l’État affirme une politique résolument nataliste.

On va faire le choix politique d’instaurer le contrôle des naissances.

Françoise Vergès : Dans les années 1960-1970, à La Réunion, les Gros Blancs (grands propriétaires terriens réunionnais, souvent descendants d’esclavagistes) commencent à vendre leurs terres à des grandes multinationales, des usines ferment et la mécanisation s’installe dans l’agriculture, dans les usines et dans les ports. Le chômage ­s’établit durablement, il est contemporain de l’arrivée de la société de consommation et de la création d’une classe moyenne de fonctionnaires au salaire majoré. L’argument de « surpopulation » vient à point : il justifie émigration et contrôle des naissances, éloigne la peur d’une décolonisation – les partis et mouvements anticoloniaux sont alors puissants. Il justifie aussi le non-développement, divise les subalternes entre « bons » assimilés et anticoloniaux.

Cela n’aurait pu se faire sans la complicité active de Réunionnaises et de Réunionnais…

Oui, et c’est très important de comprendre comment se fabrique le consentement à une idéologie car pour élaborer la dissidence, ne faut-il pas comprendre les stratégies du consentement ? Pourquoi les opprimé.es adoptent-ils et elles le langage des oppresseurs ? Car s’il est légitime que les femmes aient accès à la contraception et à l’avortement, comment les abus de pouvoir et les politiques racistes ont-ils pu être déployés si massivement ? Avec quels intermédiaires ?

Un État n’exerce pas son pouvoir uniquement pas la répression. Dans les DOM, l’État français réprime, matraque – et il matraque très fort : toute grève, tout mouvement social sont considérés comme insurrectionnels. De toute mon enfance et adolescence à La Réunion je n’ai jamais connu une élection sereine. L’État emprisonne, censure, mais il fait aussi une offre. D’une part, les Réunionnais et les Réunionnaises deviennent comme les « Français » à condition de s’éloigner de leur propre culture, langue, histoire de résistance ; d’autre part, l’offre ne s’adresse plus seulement aux Gros Blancs, mais aussi à une nouvelle classe sociale, la petite-bourgeoise réunionnaise qui n’est plus blanche, et qui va s’enrichir un peu tout en fournissant des allié.es.

Une partie de cette nouvelle classe sociale, d’où seront issues les assistantes sociales, va se faire le relais de ces politiques, elles reprennent à leur compte des déclarations méprisantes et racistes envers le peuple (« ces gens font trop d’enfants », « ils sont inéduqués », etc.) et vont adopter l’idéologie hygiéniste des campagnes d’État sur ce qu’est un bon père, une bonne mère… Bien sûr il y a eu des résistances. Dans les années 1960, on cachait les enfants quand les assistantes sociales arrivaient.

Sur la question de l’émigration comme politique pour soulager « le marché de l’emploi », il faut souligner que pendant que des milliers de travailleurs et travailleuses des outre-mer sont envoyé.es en France, des milliers de fonctionnaires blancs, masculins arrivent. Quand j’étais petite, les médecins, les fonctionnaires, les professeurs étaient tous des Blancs. Cela va s’accompagner de l’imposition d’un nouveau mode de vie, le monde local est recouvert par l’attractivité de la blanchité (l’homme blanc est « courtois, poli, distingué », contrairement au Réunionnais qui serait « vulgaire »). Des nouvelles normes sociales s’instaurent. Par exemple il faut boire du whisky plutôt que du rhum, car le rhum devient un truc de prolo. Tout cela fait partie d’un appareil en place pour pacifier une société. Et les plus racisé.es à La Réunion restent les Noir.es.

Le « développement impossible » s’accompagne du renforcement de la dépendance à la France : les produits locaux disparaissent, les importations de France augmentent. Petite, je mangeais de la viande de Madagascar, aujourd’hui entre 70 et 90 % des produits consommés dans les outre-mer sont importés.

Tu as des mots durs dans ton livre envers le MLF en affirmant que faute d’avoir su se « provincialiser », il a ouvert la voie à un féminisme réactionnaire ?

Françoise Vergès : Oui, c’est un mouvement qui aurait pu devenir un grand mouvement d’émancipation et qui a totalement raté ce tournant. Le MLF portait quelque chose car il s’attaquait à l’État et au patriarcat. Mais en oubliant la racisation du patriarcat et du capital, l’impérialisme et les politiques de racialisation, il a pu être progressivement blanchi. On a vu naître dans les années 2000 un féminisme obsédé par le foulard, la laïcité, etc. On a vu apparaître un « féminisme national », un fémo-nationalisme civilisationnel. Et beaucoup de mouvements radicaux sont aujourd’hui confrontés à leur propre racisme.

La classe et la race se logent au cœur du patriarcat. Le blanchiment des luttes fait qu’aujourd’hui on peut entendre parler de féminisme à l’extrême droite !

L’islamophobie est le cœur de ces féminismes qui n’ont rien à dire sur l’intervention au Mali, sur les politiques impérialistes de ­l’État français. La seule chose sur laquelle ils ont quelque chose à dire c’est l’islam. Le mot capitalisme ne sort pas de leur bouche.

Bien sûr que les droits des femmes sont essentiels mais ces droits ne peuvent pas être l’horizon de l’émancipation des femmes. Que j’aie ces droits ne libère pas la société car d’une part toutes les femmes n’y ont pas accès pour des questions de classe et de race. Et d’autre part, l’horizon du féminisme, c’est l’émancipation de la société tout entière. C’est pour cela que je propose dans mon livre de décoloniser et provincialiser le féminisme, c’est-à-dire d’être attentifs et attentives aux oppressions différentes que vivent les femmes dans le monde. Il y a un patriarcat qui emmerde les femmes partout, mais il faut affiner. Parler d’un féminisme français est totalement contradictoire avec l’idée du féminisme. Le féminisme ne devrait être que antiraciste, anticapitaliste, anti-impérialiste et donc internationaliste.

Propos recueillis par Bernard Gougeon (AL Tarn)

Stérilet Mirena : les femmes « maltraitées » par les hormones et la gynécologie ?

<em>Odalisque</em> de François Boucher, 1740

Odalisque de François Boucher, 1740
Wikicomons

Une étude scientifique sur les effets des hormones délivrées par le stérilet Mirena montre qu’elles touchent le cerveau, alors que de nombreux témoignages attestent de troubles psychiques endurés par les porteuses de ce dispositif intra-utérin. Une forme de « maltraitance médicale » par les hormones, cautionnée par une partie du corps médical, est-elle au cœur de cette affaire ?

C’est l’hebdomadaire allemand Spiegel, après les révélations d’effets secondaires sévères — de troubles psychiques pour une grande part — subis par de très  nombreuses femmes porteuses du DIU Mirena, qui donne une piste. Le journal allemand s’appuie sur une étude scientifique récente, d’une équipe de médecins, dirigée par le docteur Steven Kushner, professeur américain en neurobiologie psychiatrique à l’Université Erasmus Medical Center de Rotterdam, en Hollande. L’article du Spiegel (du 3 juin 2017, en allemand) , intitulé « La maladie mentale causée par la contraception ?«  annonce la couleur sans prendre de gants : « Les stérilets hormonaux de la compagnie pharmaceutique Bayer – Mirena, Jaydess et Kyleena – augmentent le risque de maladie mentale. »

En effet, l’étude du professeur Steven Kushner, selon le Spiegel « constate que les femmes qui portaient un stérilet, possédaient souvent des taux très élevés de cortisol, l’hormone du stress qui se déclenche dans des situations stressantes. Le stress chronique est considéré comme un facteur de risque important pour la plupart des effets secondaires de type troubles psychiatriques que l’on observe dans les  problèmes liés aux hormones. »

Les médecins spécialistes français interrogés au mois de mai 2017 — à propos de l’omerta sur les effets secondaires du Mirena —, un gynécologue et une endocrinologue, affirmaient pourtant que les hormones diffusées par le Mirena ne l’étaient que de façon locale, et ne pouvaient « en aucun cas passer dans le système général« , ou encore que « les hormones du Mirena passent très peu dans le sang (…) le Mirena distille des hormones localement qui ne peuvent pas, a priori, affecter le système général des femmes. Les doses sont totalement infimes pour avoir un effet au niveau hypophisaire… »

Hormone du stress : le cortisol

Ces affirmations sur « l’innocuité hormonale » du DIU Mirena sont donc battues en brèche par l’étude du professeur Kushner, qui a voulu savoir pourquoi — alors que tout indique que l’influence [des hormones du Mirena] intra-utérine est exclusivement locale — « les essais cliniques récents ont identifié des effets secondaires du DIU-LNG qui semblent se conjuguer de façon systématique, incluant l’humeur dépressive et l’instabilité émotionnelle » ?

Cette étude démontre de façon indiscutable qu’affirmer que le Mirena a uniquement un effet intra-utérin local est parfaitement faux
Professeur Steven Kushner, docteur en neurobiologie psychiatrique

Trois groupes de femmes ont été testés par le biais de « deux études expérimentales et une transversale« , composés, pour le premier groupe, de femmes porteuses d’un Mirena (DIU-LNG), pour le deuxième, de femmes prenant une pilule de levonorgestrel (la même hormone que celle diffusée par le Mirena, ndlr) par voie orale et d’un dernier groupe de femmes en cycle naturel. Le but des études était de vérifier si l’hormone du stress, le cortisol, qui est soupçonnée d’agir fortement dans les effets secondaires de type psychiatriques liés aux problèmes hormonaux, pouvait être détectée en quantité anormale. De façon résumée : les femmes étudiées de l’équipe du professeur Kushner ont été soumises à un « test de stress social Trèves » (TSST), puis des relevés des taux de cortisol salivaire et dans les cheveux ont été effectués. Le TSST est un protocole pour induire un stress psychologique chez les participants, ce qui permet aux chercheurs de mesurer les effets psychologiques, physiologiques et neuroendocriniens au stress au sein de participants, ou entre des groupes.

Le Mirena affecte le cerveau, nous l’avons démontré

Professeur Steven Kushner, docteur en neurobiologie psychiatrique

Les résultats des études ont rapporté que « Les femmes utilisant le DIU LNG ont eu une réponse de cortisol salivaire exagérée au TSST, La fréquence cardiaque s’est élevée de façon notable pendant le TSST chez les femmes utilisant le DIU-LNG, les femmes utilisant le DIU-LNG avaient des taux élevés de cortisol dans les cheveux. »

Le professeur Steven Kushner, questionné sur la responsabilité possible du Mirena dans les troubles psychiques que subissent les milliers de femmes qui témoignent sur Facebook — et désormais relayés auprès de l’ANSM par l’association Stérilet Vigilance Hormones (SVH) — établit clairement que « S’il n’est pas possible, en l’état actuel des connaissances sur le cortisol, d’établir que c’est cette hormone qui cause les troubles psychiques des porteuses du Mirena, cette hormone est présente à des taux très élevés chez celles qui ont été  soumises au stress, et l’hormone de cortisol est produite par le cerveau« . La conclusion du chercheur est donc lapidaire pour le corps médical ayant défendu la thèse de l’effet purement local du Mirena : « Cette étude démontre de façon indiscutable qu’affirmer que le Mirena a un effet intra-utérin uniquement local est parfaitement faux. Nous avons prouvé que le Mirena  affecte le reste du corps, la physiologie des femmes, et spécifiquement le cerveau. Le Mirena affecte le cerveau, nous l’avons démontré. »

Cette étude devrait commencer à remettre en cause un certains nombres d’affirmations au sujet du stérilet hormonal Mirena, et surtout permettre aux femmes subissant des effets secondaires de type dépression, crise de panique, vertiges ou angoisses de commencer à pouvoir mieux envisager leur situation. Mais cette reconnaissance par le corps médical, de l’effet sur le cerveau du stérilet de Bayer, risque de ne pas être si aisée, au vu des premières réactions recueillies à ce sujet, ce qui mène à s’interroger sur une problématique bien particulière : celle de la « violence gynécologique » faite aux femmes, une forme de maltraitance, quasi institutionnalisée…

Violences gynécologiques : ce qu’en disent les spécialistes

L’affaire des effets secondaires du stérilet Mirena — majoritairement niés par une partie du corps médical, celui des gynécologues au premier chef — évoque le problème du rapport des femmes à ce qui est nommé la violence gynécologique par des spécialistes, comme Frédérique Martz et le Docteur Pierre Foldes de l’Institut en santé génésique  (lire interview en fin d’article) : « l’abus dans les prescriptions, l’absence de réponses, le mépris dans la gène qu’occasionne l’acte gynécologique, sont des violences faites aux femmes« .

L’« emballement » depuis plus de 15 ans des gynécologues pour le dispositif intra-utérin hormonal de Bayer — qui est la plupart du temps décrit comme une « petite merveille« , qui donnerait à la fois un confort sans pareille aux femmes en coupant leurs règles tout en leur offrant une contraception fiable et indolore — ne peut qu’être questionné. Particulièrement au niveau de l’écoute des patientes, qui par milliers n’ont pas été entendues, lorsqu’elles venaient demander si leur Mirena pouvait être à l’origine des troubles divers qu’elles subissaient. La notice des effets secondaires livrée par Bayer — mais dont aucune patiente ou presque n’avait connaissance puisque le stérilet était installé par leur médecin et la boîte jeté aussitôt — stipulait pourtant la majorité des troubles vécus par ces femmes, et le corps médical s’est réfugié en permanence derrière une affirmation scientifique, celle de « l’effet principalement local » de l’hormone du Mirena, ainsi décrit dans la documentation à destination des professionnels (« mainly local » en anglais, ndlr) et non pas… « purement local » comme des médecins pouvaient — et peuvent encore — l’asséner.

Cette affaire a pris une tournure mondiale — il existe près de 50 groupes Facebook répartis dans autant de pays, de femmes victimes des effets secondaires du Mirena à ce jour — et celle-ci renvoie, au delà du potentiel scandale sanitaire, à des formes de maltraitances subies par les femmes dans leur parcours contraceptif en gynécologie. Ainsi qu’à une forme de violence qui leur est infligée par le biais des hormones, dans un déni assourdissant de leur parole.

Mirena : une internationalisation des femmes subissant des effets secondaires

Le groupe Facebook français Victimes du stérilet hormonal Mirena (qui a engendré une association, Stérilet Vigilance Hormones – SVH) a pris contact avec plusieurs groupes de femmes les plus actifs de la cinquantaine de pays présents sur le réseau :

Allemagne  (2859 membres actions juridiques en cours)

Brésil : (920 membres )

Canada : (928 membres)

Etats-Unis : page suivie par 56170 personnesGroupe facebook de 10 837 membres

Une association internationale des victimes des effets secondaires du DIU Mirena pourrait voir le jour dans les prochains mois, selon l’association française SVH.

En médecine, et encore plus en gynécologie, le simple non respect de principes de base peut très très vite aboutir du point de vue de la femme à une violence
Pierre Foldes, médecin

Entretien avec Frédérique Martz et Pierre Foldes de l’Institut en santé génésique (ISG, centre de référence pour la prise en charge des femmes victimes de violences) au sujet de la maltraitance et la violence en gynécologie.

Pierre Foldes  est un médecin urologue, inventeur d’une méthode chirurgicale permettant de réparer les dommages causés par l’excision.

Frédérique Martz est co-fondatrice de l’ISG

Santé génésique (extrait de la définition de l’OMS) : « La santé sexuelle fait partie intégrante de la santé, du bien-être et de la qualité de vie dans leur ensemble. C’est un état de bien-être physique, émotionnel, mental et social en relation avec la sexualité, et non pas simplement l’absence de maladies, de dysfonctionnements ou d’infirmités.« 

Peut-on définir un principe général au sujet de la violence gynécologique faite aux femmes ?

Pierre Foldès : Dans la relation médecin-patient, et en particulier en gynécologie, il y a un principe de respect qui paraît beaucoup plus sensible, parce que la femme est un petit peu en position d’infériorité, sur un domaine sexuel, ce qui exacerbe les rapports de comportement, les rapports de force. C’est aussi un rapport d’infériorité vis-à-vis d’un sachant.  En médecine, et encore plus en gynécologie, le simple non respect de principes de base peut très très vite aboutir du point de vue de la femme à une violence. Il y a un certain nombre de choses qui peuvent paraître marginales, d’un point de vue médical et être balayées d’un revers de main par les gynécologues, mais qui restent absolument centrales du point de vue féminin.

La consultation en gynécologie peut donc facilement — si des précautions particulières ne sont pas prises —  devenir une forme de maltraitance ?

P.F : Totalement. Et j’ajoute, même si on est un gynécologue femme. On est en état d’infériorité dans une consultation gynécologique, on se déshabille, on écarte les jambes, et l’une de ces deux personnes n’y fait même plus attention, voit ça tous les jours, et l’autre se trouve dans une situation — à juste titre — exceptionnelle, et est très fragile, va étaler une vulnérabilité. Et si cette vulnérabilité n’est pas perçue comme telle, on va très très vite glisser, sans qu’il n’y ait la moindre intention de malveillance, vers quelque chose de très mal vécu.

Frédérique Martz : En tant que patiente en gynécologie, il y a la posture dans laquelle on nous met qui est tout d’abord un frein à la consultation pour beaucoup de jeunes filles. La posture dans laquelle vous êtes avec tous ces examens est très difficile, mais quand en plus on ne vous explique pas les choses, c’est absolument insupportable. La gynécologie est une consultation appareillée, avec des instruments assez méconnus, et on est stressée par tous les gestes pour laisser le gynécologue faire ce qu’il a à faire. Et quand ce n’est pas expliqué, ça peut être dramatique, parce que du coup on se crispe, et tout devient hyper sensible. La gynécologie touche à l’intime, et c’est une médecine dédiée à la femme, avec ce qu’elle a de complexe, parce qu’on va parler de sexualité, et de choses dont ne parlera peut-être jamais à un médecin généraliste.

Il y a une domination sur le corps de la femme de la part du gynécologue, et vous dites que cela devrait obliger à une très grande prudence. Cette prudence ne semble pas être majoritairement de mise en France, lorsqu’on lit les témoignages des femmes victimes d’effets secondaires du Mirena. Pourquoi ?

P.F : C’est une raison qui est peut-être un peu spécifique à la France. La gynécologie, en France, se considère, à tort ou à raison, comme une pratique sinistrée. Les gynécologues disent qu’ils ne sont pas assez nombreux, expliquent qu’ils travaillent comme des fous, sept jours sur sept, quatre vingt dix heures par semaine. Je dis ça parce que c’est exactement mon cas. Il me semble que je fais beaucoup d’efforts, et je me mets dans une situation de saturation qui peut m’autoriser à moins voir, à moins écouter, et je me rends compte que je peux me retrouver en situation de décalage. Quand quelqu’un me pointe du doigt « voilà ce que tu as dit à cette femme, tu ne l’as pas écoutée », je suis horriblement culpabilisé, et je me sens très très mal. On est donc sur une pratique, la gynécologie, qui se victimise, ce qui est un peu français, et cette victimisation change un peu le paradigme et fait qu’on n’écoute plus. Et l’écoute est plus importante dans cette pratique médicale que dans d’autres.

Pour ce qui est de l’épisiotomie par exemple, les femmes ne sont jamais écoutées, et je me dis que si on faisait le quart de cela au pénis de l’homme, ce ne serait pas accepté
Frédérique Marx

Vous parlez du problème d’une médecine androcentrée, donc pensée par les hommes, et il y a 70% de gynécologues hommes en France. N’est-ce pas là que se situe une partie du problème, et comment modifier cette androcentrisme médical ?

F.M : Il y a deux branches en gynécologie en France, et la médecine se féminise, mais en gynécologie obstétrique (accouchements, opérations, ndlr), il y a plus d’hommes. Les postes avec des actes techniques médicaux sont plus souvent pris par les hommes, que par les femmes, et on ne sait pas pourquoi. Mais c’est une médecine pensée par les hommes, et par exemple dans l’épisiotomie (incision du périnée au moment de l’accouchement, ayant pour but de sectionner le muscle élévateur de l’anus, afin de laisser passer l’enfant) il y a beaucoup d’abus dans les prescriptions, des absences de réponse, et du mépris dans la gène occasionnée par cette acte chirurgical. Les femmes ne sont jamais écoutées à ce niveau là, et je me dis que si on faisait le quart de cela au pénis de l’homme, ce ne serait pas accepté.

Les femmes porteuses du DIU Mirena, qui témoignent des effets secondaires qu’elles ont subis, ont été niées dans leur parole, méprisées, voire humiliées par leurs médecins gynécologues. De nombreux praticiens ont même refusé de retirer le dispositif de Bayer, alors que leur patiente le demandait. Qu’en pensez-vous ?

P.F : J’ai une pratique qui vient de ma formation, qui est la chirurgie humanitaire. J’ai été chirurgien de conflit, et je pense que si on s’y dirige, c’est parce qu’au début on a une capacité d’indignation, et puis finalement, à force de sortir de Sarajevo, de plein de boucheries, on devient plus performant parce qu’on s’habitue, mais en réalité c’est très très faux. On s’est beaucoup posé de questions sur ces retours de missions, et on a travaillé sur la psychologie des gens qui étaient impactés par leur retour de mission, et on s’aperçoit qu’on (les médecins, ndlr) a absolument à reconstruire en permanence cette capacité d’indignation, et cette capacité d’écoute. A partir du moment où vous considérez que toutes les femmes que vous allez voir, de toute façon elles ses plaignent, vous allez laisser tomber le niveau de discernement qui vous permet de réagir. C’est ce qui est arrivé à tous ces praticiens qui n’ont pas cru leurs patientes, qui ont baissé leur niveau d’écoute : pour se protéger eux-mêmes, à cause du sur-travail, peut-être, je ne sais pas, mais pour un certain nombre de raisons. C’est cette baisse de vigilance de niveau d’écoute qui fait que vous allez franchir un pas, que vous n’écoutez plus, et que ça va être interprété en face comme une faute médicale. C’est extrêmement humain.

Peut-on penser qu’il y a aussi un « pouvoir des hormones », par la contraception féminine, qui serait un pouvoir donné au médecin et au produit, qui assujettirait en quelque sorte les patientes ? Peut-on parler d’une possible maltraitance par les hormones contraceptives, maltraitance accompagnée inconsciemment par une grande partie du corps médical en gynécologie ?

P.F : Il est certain que les hormones qui sont de plus en plus performantes peuvent avoir, et ont souvent un impact sur la libido, mais en réalité, ça rejoint la question de la formation des gynécologues : il y a très peu pour l’instant, et c’est peut-être un peu en train de se rattraper, de formation sexologique. Les gynécos sont « surbookés », ils veulent aller vite, mais ils n’ont pas d’approche sexologique, ce qui fait qu’ils ne vont pas se poser les questions qu’on se pose à juste titre sur l’impact hormonal, par exemple. Ils ne vont pas aborder correctement le problème : on a l’impression qu’on les embête, qu’on leur fait perdre du temps, et ils n’ont pas les réponses.

F.M : Aujourd’hui le gynécologue est tellement centré sur la vulve et la contraception, qu’il ne sait même pas gérer les questions sur le clitoris, et c’est quand même l’organe du plaisir et de la sexualité. Donc, la préoccupation du gynécologue, ce n’est pas la sexualité.

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