Durant 50 ans, 84 % des lobotomies furent réalisées sur des femmes, en France, Belgique et Suisse

Le neurologue américain Walter Freeman pratiquant, sur une femme, une lobotomie par voie trans orbitaire. (c) DR<br />
 

Le neurologue américain Walter Freeman pratiquant, sur une femme, une lobotomie par voie trans orbitaire. (c) DR

Une étude, menée par trois neurochirurgiens français, révèle que sur 1129 patients lobotomisés entre 1935 et 1985 en Belgique, en France et en Suisse, 84% des sujets étaient des femmes. Un chiffre qui montre combien les discriminations et les préjugés liés au genre influencent les pratiques médicales et comment la psychiatrie s’insère dans les rapports de domination.

article publié sur le site Terriennes
L’étude n’a pas encore été publiée. Juste une dizaine de lignes rédigées dans la revue scientifique britannique Nature, nous replongent au temps de gloire et de controverse, pas si lointain, de la lobotomie. Sans que nul ne sache qu’à cette époque, les femmes furent davantage visées. C’est ce qui ressort de l’enquête, menée par trois neurochirurgiens français Aymeric Amelot, (Hôpital La Pitié-Salepétrière, Paris), Marc Levêque (Hôpital Privé Résidence du Parc, Marseille), et Louis-Marie Terrier (Hôpital Bretonneau, CHRU Tours).

En fouillant les archives de la bibliothèque de Santé de Paris, ces trois médecins sont parvenus à compiler près de 80 articles et trois thèses portant sur les lobotomies pratiquées entre 1935 et 1985. Objectif ? « Comprendre comment une méthode aussi décriée et « barbare » avait pu s’étendre au monde entier et avait même été récompensée d’un prix Nobel. »

Au fur et à mesure de leurs recherches, ils tirent des chiffres alarmants : sur les 1340 cas de lobotomie, recensés à partir de publications francophones (Belgique, France et Suisse), et plus précisément sur les 1129 cas renseignés, 84 % des sujets étaient des femmes.

Femme schizophrénique lobotomisée. La légende indique : "<em>Dans certains cas, le mieux que l'on puisse faire pour la famille est de lui rendre le patient dans un état inoffensif, un véritable animal domestique.</em>" 

Femme schizophrénique lobotomisée. La légende indique : « Dans certains cas, le mieux que l’on puisse faire pour la famille est de lui rendre le patient dans un état inoffensif, un véritable animal domestique.« 

Des traitements de choc à la lobotomie

La lobotomie est une intervention chirurgicale qui consiste à sectionner un lobe, ou une portion du cerveau, et certaines fibres reliant le lobe frontal au reste du cerveau. Cette technique a valu à son inventeur Egas Moniz, neurologue et homme politique portugais, le prix Nobel de médecine en 1949. Pourtant, elle est aujourd’hui l’un des traitements les plus critiqués de l’histoire, compte tenu de ses effets graves sur la personnalité.

Capture d'écran. Photos légendées par Louis-Marie Terrier.

Capture d’écran. Photos légendées par Louis-Marie Terrier.

La grande majorité des interventions ont été pratiquées entre 1946 et 1950. « Il est important de restituer le contexte de l’époque, souligne Louis-Marie Terrier. Nous sortions de la guerre, il régnait un chaos psychologique énorme et les psychiatres étaient complètement démunis ». A disposition uniquement : « des traitements de choc », comme  « la cure de sakel » qui avait pour but de plonger le patient dans « un coma hypoglycémique », « les bains chauds »  ou encore « la malaria thérapie » qui consistait à « inoculer le parasite de la malaria pour entraîner des pics fébriles » dans l’espoir d’améliorer les symptômes psychiatriques.

C’est dans ce contexte que le père de la psychochirurgie, Egas Moniz, à commencer à présenter ses résultats sur des patients qui étaient lobotomisés. Il y avait au début un certain scepticisme avec des débats extrêmement virulents en France comme ailleurs. En 1950, l’URSS interdit cette méthode qu’elle qualifie « d’anti scientifique et inefficace ». Mais cette technique a rapidement attiré l’attention de deux médecins américains, le neurologue , Walter Freeman et le neurochirurgien, James Watts, qui vont tous deux la développer et la pratiquer en masse aux Etats-Unis dans cette période de l’après-guerre.

La domination masculine au fondement de ces lobotomies féminines ?

Comment expliquez cette prépondérance du sexe féminin ? « Nous n’avons trouvé aucune explication dans ces publications, rapporte le neurochirurgien Louis-Marie Terrier. Dans la majorité des cas, lorsque les indications étaient renseignées, il s’agissait de soigner une pathologie psychiatrique : schizophrénie, grande dépression avec tentative de suicide, en général des personnes qui avaient une adaptation sociétale difficile, d’autres  des troubles obsessionnels compulsifs, etc. » Autant de pathologies où il n’existe « aucune prévalence chez les femmes », précise-t-il. Les raisons sont donc à chercher ailleurs, dans « le statut de la femme à l’époque régi par le code civil de 1804 ».

A gauche coupure de presse, Life, 1947. Légende à droite de Louis-Marie Terrier. DR

A gauche coupure de presse, Life, 1947. Légende à droite de Louis-Marie Terrier. DR
La psychiatrie avait pour mission de gérer « les insupportables » comme les mythiques, les suicidaires, les imprévisibles, et cela dans un rapport de pouvoir duquel les femmes étaient exclues 
Carlos Parada, psychiatre

« Il n’existe pas, en effet, d’explication clinique, avance le psychiatre Carlos Parada, auteur de Toucher le cerveau, changer l’esprit (Editions PUF). La psychiatrie a pour mission depuis sa création de gérer « les insupportables » pour la société, notamment les mythiques, les suicidaires, les imprévisibles et évidemment ça crée un rapport de pouvoir dans lequel les femmes étaient exclues puisqu’elles n’étaient pas à la place du pouvoir. »
Il rappelle que « le grand succès de la lobotomie » est lié à la schizophrénie. Or, cette maladie touchait davantage les hommes que les femmes, comme c’est encore le cas aujourd’hui.

Première lobotomie sur une femme

La première à passer sur la table d’opération sera une femme. Egas Moniz pratique, le 12 novembre 1935, sa première lobotomie sur une ancienne prostituée de 63 ans, souffrant de mélancolie et d’idées paranoïaques. Son histoire ou plutôt son triste sort, le neurochirurgien Marc Lévêque le raconte dans son ouvrage, La chirurgie de l’âme (JC Lattès), co-écrit avec Sandrine Cabut. On y apprend que la patiente avait été transférée la veille, « de l’asile de Bombarda vers le service de Moniz », qui avait programmé cette intervention dans le plus grand secret. Deux mois après l’opération, le médecin conclut « au succès ». La femme étant devenue plus « docile », « le bilan n’est pas si négatif ».

L’absence de consentement d’une femme ou d’une jeune fille était moins grave que pour un homme.David Niget, historien 

Qui viendra la plaindre ? « C’est l’une des clés de la lobotomie explique David Niget, maître de conférence en Histoire à l’université d’Angers et chercheur au Laboratoire CERHIO. Cette pratique était controversée, mais l’absence de consentement d’une femme ou d’une jeune fille était moins grave que pour un homme, qui par ailleurs pouvait demander plus facilement une intervention chirurgicale sur son épouse que l’inverse. Et socialement, le corps des femmes est davantage considéré comme disponible à l’expérimentation.  »

Un traitement différencié dès l’adolescence

Loin d’être l’unique facteur, cet universitaire, co-auteur avec Véronique Blanchard de l’ouvrage Mauvaises filles (Editions Textuel),  rappelle que le tout début du 20 ème siècle est marqué par « une progressive médicalisation de la déviance juvénile féminine ». La science va se conjuguer avec la morale pour renforcer le contrôle de leurs comportements.

« A travers les statistiques des institutions dites d’observation de l’époque et qui appartiennent au champ de la justice des mineurs, on va s’apercevoir qu’il existe des prises en charge psychiatriques beaucoup plus fréquentes pour les filles que pour les garçons, souligne David Niget. En effet, quand le comportement des garçons est un peu irrégulier, erratique, ou violent, on considère que le problème est social. Qu’il peut se régler avec de l’encadrement, la réinsertion par le travail et puis une bonne hygiène de vie. » Les garçons pouvaient même être facilement « héroïsés ». Comme on peut le voir aujourd’hui autour de la figure du « bad boy » censé représenter la virilité.

« Pour les filles, de manière très différenciée, on demeure dans le registre de la moralité, du danger social, d’un problème mental psychiatrique qu’il faut prendre en charge, poursuit-il. Avec l’idée générale que l’objet à traiter c’est le corps. Un corps problématique, dangereux, malsain dévié d’une certaine manière de sa finalité qui est de donner la vie, de procréer. »

En outre,  les filles séjournent bien plus longtemps dans ces institutions et développent par conséquent des comportements anti-institutionnels. « Dans cette logique, poursuit le chercheur, elles vont être étiquetées comme « des incorrigibles » ou encore comme des hystériques – terminologie qui signifiait par étymologie une excitation anormale de l’utérus qui produit des comportements désordonnés – ou bien comme des déprimées et des suicidaires qu’il faut protéger d’elles-mêmes, ce qui va, là encore, justifier et même imposer un mode de traitement lourd. »

La lobotomie hors contexte psychiatrique

Aussi n’est-il pas étonnant de voir certains patients subir une lobotomie sans qu’aucune maladie psychiatrique ne soit diagnostiquée. Comme le rapporte Louis-Marie Terrier, « des personnes ont également été lobotomisées pour des problèmes de douleurs secondaires découlant de cancers et qui résistaient aux traitements médicaux ».

Un cas est d’ailleurs resté célèbre, celui d’Eva Peron, la femme du dirigeant populiste argentin

Eva Peron, épouse du dictateur argentin, Juan Peron lobotomisée pour soulager des douleurs provoquées par un cancer de l'utérus. (c) DR

Eva Peron, épouse du dictateur argentin, Juan Peron lobotomisée pour soulager des douleurs provoquées par un cancer de l’utérus. (c) DR

Juan Peron. En 1952, elle a été lobotomisée pour un cancer de l’utérus qui l’a emportée à l’âge de 33 ans. L’opération avait ici une visée antalgique, autrement dit celle d’atténuer les douleurs.

Autre célébrité, Rosemary Kennedy, la sœur de John Fitzgerald Kennedy. Elle a également été opérée en 1941 dans le plus grand secret à la demande de son père, Joseph Kennedy. Elle en gardera d’énormes séquelles, restant handicapée à vie.

D’après l’étude des trois neurochirurgiens, tous les milieux sociaux sont représentés.
De « la campagnarde des villes », qui était le terme employé à l’époque, à la fille d’une grande famille bourgeoise parisienne. Chez les hommes, « on va de l’ouvrier à l’ingénieur ». « Le patient le plus jeune était un enfant de 2 ans et demi et le plus âgé 85 ans », précise le neurochirurgien Louis-Marie Terrier. Il ajoute « que 20 enfants ont été lobotomisés, sur la base d’une indication psychomotrice, dont le but était de « restaurer la paix dans les foyers ». »

Enfant schizophrénique de huit ans qui avait été mis en cage dans un sous-sol pour comportement violent. Photo A : avant lobotomie Photo B : après lobotomie. (c) DR<br />
 

Enfant schizophrénique de huit ans qui avait été mis en cage dans un sous-sol pour comportement violent. Photo A : avant lobotomie Photo B : après lobotomie. (c) DR
Pour les femmes, comme pour les immigrés, pour les chômeurs, on n’est pas à l’abri de voir la psychiatrie s’insérer dans ces rapports de domination.
Carlos Parada, psychiatre 

« Il ne faut pas toutefois créer l’illusion, qu’avant, la psychiatrie était faite par des barbares non scientifiques qui faisaient un peu n’importe quoi et que nous, comme on se fonde sur la science, on ne fait plus n’importe quoi, insiste Carlos Parada. A la création de la lobotomie, les gens étaient aussi scientifiques, aussi honnêtes que les gens de bonne foi aujourd’hui ». « L’erreur, c’est d’imaginer que la psychiatrie peut se pratiquer en dehors de son temps, conclut-il. Pour les femmes comme pour les immigrés ou pour les chômeurs, on n’est pas à l’abri de voir la psychiatrie s’insérer dans ces rapports de domination et ce n’est pas au nom de la science qu’on sera à l’abri. »

Déclin de la lobotomie

A partir de 1951, la lobotomie va rapidement décliner. « Deux médecins français de l’hôpital Saint-Antoine à Paris découvrent les neuroleptiques, raconte Louis-Marie Terrier. Ils seront commercialisés en 1952 en France et en 1956 aux USA.» Les interventions vont chuter pour devenir vraiment rares, même si les opérations perdureront un peu jusque dans les années 1980.

« A ce moment-là, la lobotomie perd de son effet de mode et de sa pertinence, parce que la chimie va permettre d’intervenir sur le cerveau des malades, explique l’historien David Niget. « Ce qui est clair, c’est qu’on va beaucoup plus utiliser les neuroleptiques à l’égard des filles qu’à l’égard des garçons et ce, dès la fin des années 1950 et de manière assez massive. »

Entretiens vidéo avec Elsa Dorlin

Le site Lundimatin a réalisé une série de 5 vidéos avec Elsa Dorlin autour de son livre Se défendre, une philosophie de la violence . Il s’agit dans chacune de raconter et d’exposer une séquence historique particulière à partir de la manière dont les corps se mettent en jeu, se défendent et se réapproprient la violence. Les épisodes du feuilleton sont en ligne ici : 1/5 Suffragistes et Ju-jistu2/5 Généalogie du krav-maga,  3/5 Vigilantisme, super-héros et colonialité du pouvoir 4/5 Black Panthers : le bon sens et l’autodéfense 5/5 Retourner la violence, restaurer-le-monde

Elles ont déclenché la révolution

L’un des rares historiens à s’être penché sur la question montre le rôle des femmes russes dans l’essor de la révolution de 1917. Entretien avec Jean-Jacques Marie, par Le Courrier.

C’est à l’occasion de la Journée internationale des femmes, en 1917, que des ouvrières du textile russes se mettent en grève, initiant une série de mouvements de protestation connexes, jusqu’au déclenchement de la Révolution de 1917.

Exploitant un riche tissu d’archives, l’historien du communisme Jean-Jacques Marie documente l’irruption des femmes sur la scène politique, et les changements sociaux spectaculaires qui en découlent, dont certains ne résisteront pas à l’arrivée au pouvoir de Staline. Les Femmes dans la révolution russe (éditions du Seuil) trace le portrait de quelques figures de femmes révolutionnaires et d’héroïnes populaires de ces années de bouleversements. Son auteur sera présent à Genève vendredi 8 décembre, à l’invitation du parti Solidarités. Entretien.

Comment les femmes ont-elles influé sur le déclenchement de la révolution russe?

Jean-Jacques Marie: Les revendications féminines datent de bien avant 1917. Il faut remonter aux années révolutionnaires de 1905 et 1906. Comme le note la militante féministe Alexandra Kollontaï, qui participa à l’Internationale socialiste des femmes dès 1907 et deviendra aussi la première femme au monde membre d’un gouvernement, «en 1905, il n’eut pas un seul endroit où l’on n’entendait pas la voix d’une femme qui parlait de sa vie et revendiquait de nouveaux droits.» La plupart des grèves d’ouvrières avancent des revendications sociales spécifiques: un congé maternité de dix semaines, un salaire égal à travail égal1 ou l’installation de crèches dans les usines. Le reflux de la révolution interdira la satisfaction de ces revendications.

Selon Kollontaï encore, les paysannes ne sont pas à la traîne: «Au cours des derniers mois de 1904 et tout au long de l’année 1905, les paysannes menaçaient les troupes armées et la police et, fréquemment, frappaient ceux qui venaient réquisitionner des produits.» Elles étaient armées de râteaux, de fourchettes et de balais. De leur côté, des intellectuelles lancent le projet d’une Union des femmes privilégiant les revendications politiques spécifiques aux femmes, telles le droit de vote. L’Union se développe rapidement, à mesure que la vague révolutionnaire enfle. Mi-décembre 1908, son congrès souligne pourtant l’ampleur des divergences entre les intellectuelles (les trois-quarts sont épouses de hauts fonctionnaires, chefs d’entreprises, marchands, etc) et les ouvrières, employées et servantes. Alexandra Kollontaï explique: «Pour les féministes, la question des femmes est une question de droits et de justice. Pour les prolétaires, celle d’un ‘bout de pain pour manger’».

C’est ce bout de pain qui va déclencher la révolution, dites-vous.

Le 23 février 1917, à l’occasion de la journée internationale des femmes (ndlr: selon le calendrier julien), des ouvrières du textile de l’arrondissement de Vyborg, lasses de faire la queue dans le froid dès le milieu de la nuit pour tenter d’obtenir un pain de plus en plus cher, se mettent en grève malgré l’opposition du responsable bolchevik de l’arrondissement, entraînent avec elles les ouvriers de l’usine métallurgique Erikson voisine et déclenchent ainsi la révolution qui, en moins de huit jours, balaye le régime. Cette grève marque le début de l’irruption des femmes dans la révolution et d’un mouvement vers leur émancipation politique et sociale. Les femmes sont aussi présentes sur le front de la lutte politique. Le 20 mars 1917, à l’initiative de l’Union des femmes pour l’égalité près de 40 000 ouvrières, lycéennes, étudiantes, veuves de guerre, employées, institutrices, paysannes, défilent jusqu’à la Douma, flanquées d’une milice de femmes à cheval, pour exiger le droit de vote des femmes. Trois jours plus tard, la Ligue des femmes pour l’égalité des droits et une organisation d’étudiantes organisent un meeting à Moscou pour avancer la même revendication. Le vote des femmes sera promulgué en juin 1917.

En toile de fond de ces revendications, quelle est la place des femmes dans la société russe du début du XXe siècle?

A la campagne, les femmes, régulièrement battues par leur mari, n’ont aucun droit. A partir des années 1880, dans les villes, elles forment la moitié du corps des domestiques, avec des journées de travail de 15 heures en moyenne, sans repos dominical et traitées comme des esclaves. Les ouvrières, nombreuses entre autre dans le textile, n’ont elles non plus aucun droit et des conditions de travail déplorables – il suffit de penser au nombre de victimes d’empoisonnement. Elles sont logées dans des conditions dignes du Bangladesh aujourd’hui. Enceinte, une ouvrière doit travailler jusqu’à l’apparition des premières douleurs et reprendre son poste dès le lendemain de l’accouchement sous peine de licenciement. Et ce, alors même qu’il n’y a aucune structure pour s’occuper de son enfant. Elles se heurtent enfin au mépris des ouvriers masculins que les bolcheviks Nicolas Boukharine et Evgueni Preobrajensky dénonceront en 1920: «Encore à l’heure actuelle les ouvriers considèrent les femmes comme des êtres inférieurs: dans les villages, on rit encore des femmes qui veulent participer aux affaires publiques.»

Les femmes ont-elles accédé facilement aux nouvelles structures politiques? Et quel rôle y ont-elles joué?

A la première de ces questions, on peut répondre à la fois oui et non. Oui, dans la mesure où certaines femmes ont occupé une place ou des fonctions politiques très importantes, marquant ainsi un changement de statut des femmes. Et pourtant non, car seules quelques dizaines d’entre elles y sont parvenues. En 1917, Alexandra Kollontaï et Maria Spiridonova sont deux des orateurs les plus populaires de Petrograd et resteront deux des agitatrices les plus célèbres de leur parti (communiste pour la première, socialiste-révolutionnaire de gauche pour la seconde, figure de proue de ce parti). Eva Broïdo est membre du comité central des menchéviks, dont elle sera même secrétaire un moment. En avril 1917, Alexandra Kollontaï est la première femme élue au comité exécutif du soviet de Petrograd, puis au comité exécutif panrusse des soviets; un temps membre du comité central du parti bolchevik, elle est nommée commissaire du peuple à l’Assistance publique dans le premier gouvernement bolchevique. Durant la guerre civile, certaines femmes sont commissaire aux armées (Evguenia Bosch, Rosa Zalkind-Zemliatchk) ou à la marine (Larissa Reisner), d’autres prolongent la tradition terroriste des socialistes-révolutionnaires (avec Dora Kaplan, qui tente de tuer Lénine, par exemple), ou de cheffes de bandes insurgées. Mais rien dans tout cela n’évoque un partage du pouvoir fondé sur la distinction des sexes. La question ne se pose pas pour les révolutionnaires russes.

L’accession à certains nouveaux droits (tels l’avortement ou le divorce) a-t-elle aussi alimenté l’opposition à la révolution?

Ces nouveaux droits ont suscité ou nourri l’opposition de l’Eglise orthodoxe au régime soviétique naissant. Le 2 décembre 1917, le patriarcat présente ainsi au nouveau gouvernement la bagatelle de vingt-quatre exigences. Deux d’entre elles concernent le mariage religieux qui doit être «considéré comme la forme légale du mariage», l’Eglise entendant conserver ses prérogatives dans les affaires de divorce par exemple. Le gouvernement bolchevik n’accorde aucune des 24 revendications. Dans une déclaration publique du 19 janvier 1918, le patriarche Tikhon qualifie les nouveaux gouvernants «d’esprits insensés» engagés dans une «entreprise réellement satanique» et interdit à tous les fidèles, sous peine d’excommunication, «d’entretenir une quelconque relation avec ces rebuts du genre humain».

Ces avancées ont-elles modifié durablement les conditions d’existence des femmes?

Là encore, on peut répondre à la fois oui et non. Oui, car elles ont modifié la place des femmes dans la société, les libérant de la domination absolue du père puis du mari, leur donnant une certaine liberté de choix. Par l’invitation à s’engager dans le combat politique et par le droit à l’avortement, les femmes sont libérées de leur esclavage domestique. Mais la guerre civile, la soumission de toute la vie sociale à ses besoins, la ruine effroyable qu’elle a engendrée, ont sérieusement limité dans les faits la portée de ces mesures. Un symbole: la question de l’avortement qui doit se pratiquer en hôpital par un médecin. Sauf qu’en ville, les hôpitaux, misérables, manquent de moyens et en particulier d’analgésiques; le curetage se fait donc à vif. De plus, la majorité des médecins étaient du côté des Russes blancs et beaucoup ont émigré. Pire encore, il n’y a pas d’hôpitaux à la campagne et les paysannes ne peuvent donc se faire avorter que par des faiseuses d’ange aux méthodes archaïques, et des centaines d’entre elles en meurent.

Le Jenotdel (département du parti chargé des affaires féminines), créé en 1919 par Alexandra Kollontaï et Inès Armand, visait à «éduquer les femmes dans l’esprit du socialisme et les impliquer dans la direction de l’économie et de l’Etat». Ce but a-t-il été atteint ?

Non, ce qui ne signifie pas que cet organe n’ait pas eu d’impact. Mais il ne peut guère être question d’ «esprit du socialisme» dans une Russie soviétique dominée par une pénurie permanente puis bientôt soumise au régime totalitaire de la domination bureaucratique qui liquide d’ailleurs le Jenotdel en 1930.

Que sont devenus ces droits sous Staline?

Sous Staline, la femme doit être à la fois bonne épouse, bonne mère et travailleuse ou productrice, car l’industrialisation massive qui commence en 1929 exige une main d’œuvre nouvelle. Comme le réseau des crèches et des jardins d’enfants se développe lentement, cette triple fonction est difficile à réaliser et l’interdiction de l’avortement2 promulguée en juin 1936 par Staline va encore aggraver sa situation. Le droit au divorce se heurte aux conditions dramatiques de logement; il arrive assez souvent que les époux divorcés soient contraints de continuer à vivre ensemble voire dormir dans le même lit des années durant dans la pièce unique qu’ils peuvent occuper. L’émancipation sociale de la femme se mue en une image d’Epinal (la toujours joyeuse kolkhozienne modèle enivrée par les joies de la collectivisation forcée), qui dissimule mal une existence dominée pour la grande masse des femmes par les banals et très lourds soucis de la vie quotidienne. Un décret du 4 juin 1947 enverra d’ailleurs au goulag des dizaines de milliers de femmes, souvent veuves de guerre, qui chapardent un peu de lait, de sucre ou de pommes de terre pour nourrir leurs enfants, pendant que les membres du bureau politique se pavanent dans des voitures américaines…

  • 1. Les salaires des ouvrières sont inférieurs de 30 à 50% à ceux, déjà fort bas, des ouvriers masculins
  • 2. Il fut dépénalisé en novembre 1920

 

Jean-Jacques Marie, Les Femmes dans la révolution russe, éditions du Seuil, 2017.

Au nom des droits des femmes ? Fémonationalisme et néolibéralisme

 

Sara R. Farris est une féministe marxiste qui mène des recherches sur le fémonationalisme. Elle vient de publier In the Name of Women’s Rights. The rise of Femonationalism, Duke 2017. Nous publions ici l’intervention qu’elle a faite à l’EHESS le 6 novembre dernier pour présenter son ouvrage.

 

Je pensais commencer par vous parler un peu de ce qui m’a poussé à écrire ce livre. En 2011, je vivais en Allemagne et avec quelques collègues j’ai organisé une conférence sur la mobilisation des idées féministes par la droite. Le livre de Jasbir Puar sur l’homonationalisme[1] avait été publié quelques années plus tôt et avait lancé un débat important sur ce qu’elle appelait les collusions entre le mouvement gay et LGBT aux États-Unis et le nationalisme américain et l’islamophobie. En Europe, un certain nombre d’analystes politiques, de féministes et de sociologues se demandaient : comment les partis d’extrême droite essayaient de nous convaincre qu’ils se préoccupaient des droits des femmes et qu’ils voulaient combattre l’Islam pour défendre ces droits.

Ayant travaillé pendant plusieurs années sur les questions de migration des femmes et en particulier sur les stéréotypes et les représentations des femmes migrantes et musulmanes en Europe, j’étais très intéressée par toutes ces questions et notamment par la compréhension des soi-disant « récits de sauvetage » (rescue narratives) que la droite et les néolibéraux, mais aussi quelques féministes, utilisaient lorsqu’ils parlaient des communautés musulmanes et migrantes et affirmaient que ces femmes devaient être émancipées de leurs cultures arriérées.

Mais cependant, je n’étais pas entièrement satisfaite des réponses fournies par les études antérieures. D’autant que j’appartiens à ce courant féministe qu’est le féminisme marxiste : j’étais donc intéressée par la possibilité d’identifier une logique politico-économique derrière ces « récits de sauvetage ». Je voulais examiner si la stigmatisation soudaine des hommes musulmans et migrants au nom des droits des femmes avait aussi quelque chose à voir avec la position des femmes musulmanes et migrantes dans l’arène économique. J’ai donc commencé à examiner ces problèmes et à travailler sur un projet qui a finalement été développé dans ce livre.

Dans le temps dont je dispose, je voudrais vous exposer les principaux arguments que je présente dans mon livre. Tout d’abord, ce livre analyse ce que j’appelle la convergence autour de la politique anti-islam de trois agendas politiques très différents : les nationalistes de droite, les féministes, et les politiques néolibérales.

J’analyse cette convergence dans trois pays qui ont montré des similitudes importantes dans la façon dont cette convergence a eu lieu : la France, les Pays-Bas et l’Italie. De Geert Wilders aux Pays-Bas à Matteo Salvini en Italie, en passant par Marine Le Pen en France, l’un des thèmes centraux mobilisés par ces nationalistes de droite est le danger éminent que les hommes musulmans représentent pour les sociétés européennes occidentales, notamment en raison de l’oppression qu’ils font peser sur les femmes. De l’autre côté du spectre politique, des féministes notoires ont également rejoint le chœur anti-islam.

Tout au long des années 2000, la philosophe féministe Élisabeth Badinter, la politicienne hollandaise Ayan Hirsi Ali et la célèbre « féministe occasionnelle » Oriana Fallaci ont dénoncé les communautés musulmanes comme relevant d’une exception sexuelle, les opposant aux pays occidentaux où les rapports de genres sont d’une nature meilleure. De même, les organisations de femmes ainsi que les bureaucrates de haut rang des agences gouvernementales pour l’égalité des sexes – souvent qualifiées de fémocrates – ont tous identifié les pratiques religieuses islamiques comme particulièrement patriarcales, soutenant qu’elles n’avaient aucune place dans la sphère publique occidentale.

En conséquence, ils ont tous endossé des propositions législatives telles que l’interdiction du voile, tout en dépeignant les femmes musulmanes comme des victimes passives qui ont besoin d’être sauvées et émancipées. Ce front féministe hétérogène anti-islam présente donc le sexisme et le patriarcat comme le domaine presque exclusif de l’Autre musulman.

La rencontre singulière entre les agendas anti-islam et la rhétorique émancipatrice des droits des femmes ne se limite toutefois pas aux nationalistes et aux féministes. Les défenseurs néolibéraux ont également déployé de plus en plus de représentations anti-islam au nom des droits des femmes. Un bon exemple se trouve dans les programmes d’intégration civique pour les migrantes – qui, comme je l’expliquerai, sont un symbole du néolibéralisme. Conçus pour favoriser l’intégration des migrants dans les sociétés européennes, ces programmes ont conditionné l’octroi aux migrants des permis de résidence de longue durée à leur engagement à apprendre la langue, la culture et les valeurs du pays d’immigration. Ils exhortent ainsi les migrants à reconnaître les droits des femmes comme une valeur centrale de l’Occident et à s’assimiler aux pratiques culturelles occidentales, qui sont présentées comme plus civilisées.

À la lumière de ces pratiques, la question que j’explore dans mon livre est la suivante : pourquoi ces différents mouvements invoquent les mêmes principes et désignent les hommes musulmans comme l’une des menaces les plus dangereuses pour les sociétés occidentales ? Sommes-nous témoins de la montée d’une nouvelle alliance durable, ou est-ce que ce qui apparaît comme un consensus à travers tout le spectre politique n’est que fortuit et contingent ? Et enfin, pourquoi les femmes musulmanes se voient-elles proposer des offres d’« émancipation » et de « sauvetage » dans un contexte d’islamophobie et de sentiments anti-immigrés croissants, notamment en matière d’emploi et de protection sociale ? Pour répondre à ces questions et cerner la logique politico-économique qui sous-tend cette convergence inattendue entre les différents agendas politiques, j’ai forgé le terme de fémonationalisme.

Le fémonationalisme renvoie à la fois à l’exploitation des thèmes féministes par les nationalistes et les néolibéraux dans les campagnes anti-islam (mais aussi, comme je le montrerai, anti-immigration) et à la participation de certaines féministes à la stigmatisation des hommes musulmans sous la bannière de l’égalité des sexes. Le fémonationalisme décrit ainsi, d’une part, les tentatives des partis de droite et des néolibéraux de faire avancer la politique xénophobe et raciste par la promotion de l’égalité des sexes, et d’autre part, l’implication de diverses féministes dans les représentations de l’Islam comme une religion et une culture misogynes par excellence.

Dans cette intervention, je veux suggérer que le fémonationalisme doit être compris comme une idéologie qui provient d’un mode de rencontre spécifique, ou de ce que je préfère appeler une convergence, entre différents projets politiques, et qui est produite par, et qui produit, une logique spécifiquement économique. La partie suivante de cette présentation est donc consacrée à la clarification d’une dimension clé du fémonationalisme. Il s’agit pour moi d’expliquer le fémonationalisme comme une économie politique néolibérale.

Comme je l’ai dit au début, très peu d’études ont tenté d’explorer les fondements économiques et politiques de ces convergences idéologiques. Les quelques études qui ont essayé de prendre en compte les dimensions politiques et économiques du virage vers la question de genre et la question gay pris par des politiques conservatrices, néolibérales ou racistes ont principalement fait référence au néolibéralisme comme le cadre contextuel dans lequel opérait ce virage.

Par exemple, Sirma Bilge soutient que la possibilité que le genre et la sexualité deviennent un « champ opératoire des nationalismes racistes et impérialistes » est principalement due à leur « adéquation » avec le mode néolibéral de dissimulation des inégalités structurelles derrière les conflits culturels. Ces études, cependant, abordent le néolibéralisme comme le théâtre économique de la rencontre entre ces différentes forces, mais non comme l’un des personnages principaux de la scène. Tout en étant d’accord sur le fait que le néolibéralisme est central pour comprendre ces phénomènes, je défends l’idée que le néolibéralisme n’est pas simplement le contexte économique où s’effectue la convergence évoquée précédemment, mais qu’il est lui-même constitutif d’une telle convergence.

Le principal exemple ici tient dans les politiques d’intégration civique pour les migrantes. Ces politiques sont extrêmement importantes à la fois parce qu’elles témoignent de la participation des néolibéraux à la stigmatisation des musulmans et des immigrés au nom des droits des femmes, et parce qu’elles rappellent fortement que le féminisme n’est pas seulement un discours flottant confiné aux médias, mais qu’il se traduit concrètement par des politiques réelles. Comme je l’ai mentionné au début de mon exposé, ces politiques exigent que, afin d’obtenir leur droit de résidence, les migrants apprennent ce que l’on prétend être les principaux principes culturels des États européens. L’égalité des genres est ici présentée comme un pilier de la nation européenne occidentale, et la déclaration de respect des droits des femmes est devenue une condition d’établissement en Europe pour les migrants.

Cependant, il convient de noter que les programmes d’intégration civique ont non seulement une dimension culturelle, mais aussi une forte composante économique. Avec la création du Fonds européen d’intégration en 2007 – destiné à financer des initiatives de différentes organisations européennes visant à faciliter l’intégration des migrants – les politiques d’intégration civique aux Pays-Bas, en France et en Italie ont ciblé les femmes en particulier. L’un des objectifs de ce fonds est en effet de fournir des ressources matérielles à des programmes qui aident les femmes migrantes à s’intégrer économiquement en trouvant un emploi.

Un ensemble important de données statistiques, d’études transnationales et de documents politiques a été progressivement élaboré au niveau de l’Union Européenne ces dernières années, mettant en évidence des taux d’emploi et d’activité inférieurs pour les femmes migrantes par rapport à ceux des hommes migrants non occidentaux. Plus ou moins explicitement, les faibles taux de participation de ces femmes à la main-d’œuvre sont attribués à leurs origines culturelles arriérées, jugées responsables du maintien des femmes migrantes musulmanes et non occidentales dans un état de sujétion et de dépendance économique et, par conséquent, les décourageant d’entrer sur le marché du travail.

Afin de garantir les ressources fournies par les fonds d’intégration, un certain nombre de programmes ont été adoptés depuis 2007 pour promouvoir l’entrée sur le marché du travail national des femmes migrantes issues de pays non européens. Il est à noter que, dans les trois pays sur lesquels je me concentre, certaines organisations de femmes et féministes ont été en première ligne pour faire des propositions visant à encourager l’intégration des femmes migrantes au marché du travail. Par exemple, en France depuis 2009, la loi sur l’intégration des migrants a instauré un «bilan de compétences professionnelles» comme exigence obligatoire pour tous les signataires du contrat d’accueil et d’intégration [CAI].

Les migrants qui signent le CAI doivent suivre un cours de trois heures, au cours duquel leurs certificats scolaires et les documents certifiant leurs compétences et leur expérience de travail sont évalués. Selon les données officielles publiées en 2011, 58,7% des signataires d’un CAI ont fourni un bilan professionnel ; 65% d’entre eux étaient des femmes. La mise en œuvre du bilan de compétences professionnel obligatoire a été présentée au public comme un moyen de promouvoir l’intégration des migrants, selon l’idée que « l’accès à l’emploi est l’une des priorités du gouvernement français dans le but de faciliter l’intégration des nouveaux arrivants dans la Société française ».

En outre, il a été envisagé comme un instrument permettant de lutter contre la position défavorisée de la population migrante sur le marché du travail, en particulier de sa composante féminine. Bien qu’elle ait été présentée comme un moyen d’évaluer les compétences et les attitudes des nouveaux arrivants afin de les aider à adapter leur recherche d’emploi à leurs compétences, la stratégie visant à s’attaquer aux taux réduits d’activité et d’emploi des migrants, en particulier des femmes, les a en fait conduits non vers les secteurs pour lesquels ils ont des diplômes et/ou une expérience de travail, mais vers les secteurs confrontés à des pénuries de main-d’œuvre.

Depuis la fin des années 2000, les gouvernements français successifs ont signé des accords avec les représentants des branches économiques qui ont des difficultés à recruter des travailleurs nés au pays; notamment l’Agence nationale des services à la personne (ANSP), le secteur du nettoyage et de l’économie sociale, le secteur de la restauration et de l’hôtellerie.

L’orientation des femmes migrantes en voie d’insertion civique vers les secteurs de l’accueil et du ménage et du travail domestique en France comme aux Pays-Bas, est également mise en œuvre à travers des programmes spécifiques financés par le Fonds européen d’intégration. Depuis 2008, le Pôle Emploi français – qui est coordonné avec plusieurs associations bénéficiaires des fonds du FEI depuis 2008 comme le Centre National d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles – a signé un accord avec le Ministère de l’Immigration et l’Agence nationale des services à la personne, afin de promouvoir les services ménagers comme une opportunité d’emploi pour les femmes migrantes participant au programme d’intégration.

En outre, le FEI a régulièrement financé l’organisation basée à Bordeaux, Promofemmes, pour offrir une formation aux femmes migrantes afin de les aider à trouver un emploi dans le secteur du nettoyage et de l’hôtellerie. Dans l’ensemble, l’encouragement des femmes migrantes à être actives sur le marché du travail et l’identification de mécanismes (comme le bilan des compétences professionnelles) destinés à les aider à surmonter les obstacles qu’elles rencontrent, les orientent de facto vers les emplois dont les femmes et les hommes français ne veulent pas : ménage, nettoyage, baby-sitting, soins infirmiers et aide à la personne.

En dépit de l’importance donnée par diverses féministes, organisations féminines et fémocrates, à la nécessité pour ces femmes de s’émanciper en entrant dans la sphère publique productive, les femmes migrantes ont en réalité été confinées aux soins et au travail domestique dans la sphère privée. Il y a donc une contradiction à ce que les féministes réclament l’émancipation des femmes migrantes et musulmanes tout en les dirigeant vers la sphère de laquelle le mouvement féministe avait historiquement tenté de libérer les femmes. Mais il est important de mentionner ici le rôle actif des gouvernements de droite et de certains partis de droite nationalistes dans ces politiques visant à orienter ces femmes dans le secteur des soins et du secteur reproductif domestique ou social.

Par exemple, lors de la crise économique mondiale de 2007-2011, le gouvernement italien de Berlusconi a supprimé de nouveaux quotas d’immigration, présentés comme une réponse à la crise économique qui semblait avoir rendu inutile le recours aux travailleurs migrants. Cependant, une exception a été faite pour les travailleuses domestiques et de soins. En 2009, le gouvernement a donc accordé une régularisation uniquement pour les migrants irréguliers qui travaillaient comme domestiques, car c’était considéré comme le seul secteur où la demande de main-d’œuvre ne pouvait être satisfaite par l’offre nationale. A cette occasion, Roberto Maroni de la Ligue du Nord (alors Ministre de l’Intérieur) a de nouveau déclaré :

« Il ne peut y avoir de régularisation pour ceux qui sont entrés illégalement, pour ceux qui violent une femme ou volent une villa, mais nous prendrons en compte toutes ces situations qui ont un fort impact social, comme dans le cas des soignants migrants. »

Les partis anti-immigrés de droite, tels que la Ligue du Nord, étaient donc prêts à fermer les yeux sur les sans-papiers quand il s’agit de femmes travaillant dans le secteur domestique et des soins, même en période de crise économique. Il y a trois ans, j’ai effectué une analyse détaillée des données sur les performances économiques des migrants non occidentaux entre 2007 et 2013, en termes d’évolution de l’emploi et des secteurs où ils sont employés.

Ces données montrent que les migrantes musulmanes et non occidentales ont non seulement été épargnées pendant la crise, mais que leurs taux d’emploi et d’activité ont même augmenté au cours de ces années. Contrairement aux hommes migrants non occidentaux, qui trouvent le plus souvent un emploi dans des secteurs économiques tels que la construction ou la fabrication, où les délocalisations et fermetures de sites de production peuvent facilement être utilisées comme dispositifs de « gestion de crise » pour réduire le nombre de travailleurs, les femmes migrantes non occidentales sont principalement employées dans les secteurs du soin et de l’économie domestique.

Ce sont des secteurs auxquels les opérations classiques de gestion de crise du capital ne s’appliquent pas : la reproduction sociale, tout simplement, ne peut être délocalisée ou fermée en période de crise économique. Le travail de soin doit continuer même pendant les périodes de récession afin de garantir le fonctionnement quotidien de nos sociétés. En effet, dans le contexte actuel de croissance des taux d’emploi de femmes d’Europe occidentale, ce sont de plus en plus des femmes migrantes musulmanes et non occidentales qui s’occupent des enfants, des personnes handicapées et des personnes âgées. Cela se produit précisément à un moment historique où l’Europe occidentale privatise à la fois les services d’aide publique et de soins et est confrontée à une population vieillissante de plus en plus importante.

En d’autres termes, ce n’est pas un hasard si les programmes d’intégration civique encouragent les femmes migrantes musulmanes et non occidentales à trouver un emploi dans le secteur des soins et du travail domestique. Il s’agit en fait d’un secteur pour lequel la demande est en augmentation, en particulier dans une situation où la population vieillit rapidement mais où les femmes européennes ne veulent pas travailler comme soignantes. L’accent mis sur l’intégration des femmes migrantes non occidentales dans leur processus d’intégration et d’émancipation, y compris par des offres d’emploi, est donc possible car elles occupent, contrairement aux hommes migrants, un rôle stratégique dans le secteur de la reproduction sociale des enfants, les soins aux personnes âgées et le nettoyage.

Plutôt que des « voleurs d’emplois », les femmes migrantes musulmanes et non occidentales sont présentées comme celles qui permettent aux habitants d’Europe occidentale, et particulièrement aux femmes, de travailler dans la sphère publique en fournissant les soins que la restructuration néolibérale a marchandisés. En conclusion, je voudrais suggérer que le double standard appliqué aux femmes migrantes musulmanes et non occidentales dans l’imaginaire public en tant qu’individus ayant besoin d’une attention particulière, voire d’un « sauvetage », fonctionne comme un outil idéologique étroitement lié à leur rôle clé (présent ou futur) dans la reproduction des conditions matérielles de la reproduction sociale.

Le fémonationalisme doit être compris comme faisant partie intégrante de la réorganisation spécifiquement néolibérale du bien-être, du travail et des politiques migratoires des États qui ont eu lieu dans le contexte de la crise financière mondiale et, plus généralement, de la crise sociale occidentale. La possibilité que les nationalistes et les néolibéraux puissent exploiter les idéaux émancipateurs de l’égalité de genres, ainsi que la convergence de féministes et fémocrates avec des politiques anti-émancipatrices et xénophobes, provient en grande partie de la reconfiguration spécifiquement néolibérale de l’économie de l’Europe occidentale de ces trente dernières années.

 

Notes

[1] Jasbir Puar, Homonationalisme. Politiques queers après le 11 septembre, Paris, Amsterdam, 2012.

La Politique du voile

Joan W. Scott, La Politique du voile. Traduit de l’anglais par Idith Fontaine et Joëlle Marelli, Éditions Amsterdam, 2017. (Une note de lecture à retrouver sur le site Antiopées)

L’édition originale de ce livre date de dix ans déjà (The Politics of the Veil, Princeton University Press, 2007). Et la première « affaire du voile » de 1989… bientôt trente ans ! J’avoue que j’avais tendance, jusqu’à cette lecture, à associer le développement de l’islamophobie en Occident, et particulièrement en France, au contrecoup des attentats du 11 septembre 2001 et à la guerre antiterroriste lancée par les États-Unis. L’un des mérites du livre de Joan Scott est de resituer ce phénomène dans la longue durée de l’histoire de France, et plus précisément de l’histoire du racisme français. Compris dans cette perspective, le terme « islamophobie » pourrait bien ne caractériser que la forme particulière de ce racisme tel qu’il s’exprime aujourd’hui – par exemple en montant en épingle l’« affaire » Tariq Ramadan dont l’image du phallus démesuré publié à la une de Charlie Hebdo sert opportunément à cacher la forêt de bites mises en cause par les campagnes #MeeToo et #BalanceTonPorc – attention, je ne cherche pas ici à défendre un phallus au motif que son porteur serait musulman, et donc persécuté comme tel ; pas plus que je ne cherche à insinuer qu’il y aurait là un plan délibéré (du genre : montrons ceci pour cacher cela) ; je tiens à dire cependant qu’il n’est qu’un parmi une foultitude dont l’écrasante majorité pendouillent entre les cuisses de (petits et grands) bourgeois blancs. Ou comme l’écrit Jean Baubérot, historien de la laïcité (Mediapart, 18 novembre 2017) : « Un “leader musulman” est sur la scène ; les autres personnages ont, automatiquement, quasiment disparu de cette dernière, puisqu’on a celui-là, “laïcité merci”, à se mettre sous la dent. »

Joan Scott commence par rappeler ce que furent « les affaires du voile » (chap. 1). Ici, je ne peux pas ne pas me demander ce qu’en penseront nos descendant·e·s dans quelques lustres. Illes oscilleront probablement entre stupéfaction et dégoût : ainsi, sous prétexte de laïcité et d’émancipation des femmes, on excluait à cette époque des jeunes filles de l’école publique juste parce qu’elles portaient un accessoire vestimentaire marquant leur adhésion à l’islam. Quelques dizaines, voire quelques centaines de ces adolescentes représentaient une menace mortelle pour la République. L’école républicaine, justement, censée jusqu’alors être le meilleur moyen de lutte contre l’obscurantisme, et qui avait réussi à éradiquer toutes les cultures particularistes des derniers recoins l’hexagone (entre autres en imposant le français comme langue unique et obligatoire et le « roman national » comme seul récit historique admissible), l’école publique, laïque et obligatoire capitulait en rase campagne devant quelques gamines têtues. On comprend qu’il nous manque quelques éléments d’explication. « Tout commence, écrit Joan Scott, le 3 octobre 1989 lorsque trois jeunes filles musulmanes refusant d’ôter leur foulard sont exclues de leur collège dans la ville de Creil, dans l’Oise. Leur établissement se trouve dans une zone d’éducation prioritaire (ZEP) qualifiée de “poubelle sociale” par le principal du collège, Ernest Chénière. » Ce sinistre personnage, que nous retrouverons très vite, déclarera un peu plus tard (au journal Le Monde, en 1993) avoir agi au nom de la “laïcité”, contre « la stratégie insidieuse du djihad ». Tout est déjà dit, ou presque. La laïcité selon les nouveaux hussards de la République, c’est renvoyer les religions (au moins l’islam) à la sphère privée, tandis que la République et son ombre, la démocratie, occuperaient tout l’espace public, et spécialement l’espace sacralisé par eux, ce qui ne manque pas d’être paradoxal, de l’école publique, justement. Si vous êtes fidèle de telle ou telle obédience, je n’ai pas à venir vous expliquer l’absurdité de cette conception qui prétend faire de la religion une affaire privée. Je ne ferai pas l’injure aux autres lecteurs et lectrices de penser qu’illes ignorent que se dire athée ne signifie pas encore, et ne signifiera jamais ne croire en rien, ou, pour le dire autrement, échapper purement et simplement à tout régime de croyance. Les fanatiques de la laïcité nous en donnent précisément une brutale et consternante démonstration. Quant au « djihad », son utilisation par ces mêmes fanatiques me fait penser à l’utilisation du sexe par l’industrie pornographique : tout ce qu’ils touchent devient obscène. Bref. En 1989, on venait juste de célébrer avec pompe et fracas le bicentenaire de la dite Grande Révolution – mais on avait surtout mis l’accent sur les institutions qu’elle nous a léguées et pas sur les révolutionnaires décrits par Éric Vuillard dans son excellent 14 juillet, pour prendre l’un des derniers textes parus là-dessus. Au niveau international, il y avait aussi, nous rappelle Joan Scott, la fatwa de l’ayatollah Khomeini contre Salman Rushdie et ses satanés versets, et encore le début de la première intifada palestinienne contre l’occupation israélienne. Dans ce contexte, la première « affaire du voile » allait servir à stigmatiser un peu plus les habitant·e·s des quartiers « susceptibles », tout en posant l’équation jeune-issu·e-de-l’immigration = musulman = islamiste = terroriste (sans parler des stéréotypes du garçon arabe et de la femme voilée donc arabe aussi).

On retrouve un peu plus tard l’ancien principal du collège de Creil à l’Assemblée où il a été porté par la « vague bleue » de 1993 qui a donné une large majorité au RPR. Après un an de « croisade anti-foulard » (dixit Le Monde) et plusieurs incidents dans des établissements scolaires, il finit par obtenir de François Bayrou, alors ministre de l’Éducation nationale, une circulaire interdisant les signes « ostentatoires » d’appartenance religieuse à l’école. Soixante-neuf jeunes filles furent exclues de divers établissements pour avoir arboré de tels signes « ostentatoires », que la plupart des protagonistes du « débat » (c’est-à-dire tout le monde sauf les premières concernées et leurs proches) s’accordèrent à appeler « voile » alors qu’il s’agissait la plupart du temps de simples foulards. La circulaire fut cassée par le Conseil d’État, qui laissa aux chefs d’établissements le soin d’apprécier ce qu’il convenait d’accepter ou non comme vêture de leurs élèves. Enfin, dix ans plus tard (en 2004), une loi interdisant le port de signes ostensibles d’appartenance religieuse fut adoptée. Comme pour la première « affaire » de 1989, Joan Scott revient sur le contexte politique national et international qui pouvait expliquer en partie les crises d’hystérie de la classe politique et médiatique, mais aussi d’une grande partie des enseignant·e·s et des féministes françaises autour du port du « voile » par une fraction toujours très minoritaire des élèves – françaises elles aussi pour la plupart, il importe de le rappeler. Elle parle bien sûr de la situation au Proche-Orient, des guerres du Golfe et, sur le plan intérieur, de la résistible ascension de Jean-Marie Le Pen. Pourtant, « ce serait une erreur », poursuit-elle, « d’attribuer à la seule influence [de ce dernier] toute l’hostilité dirigée contre le foulard. » Bien sûr que la dénonciation de l’immigration a toujours constitué le fonds de commerce du Front national, et que ses scores grimpant d’une élection à l’autre, les autres partis ont repris la plupart de ses propositions. Mais il est vrai aussi que les positions racistes de Le Pen ne sortaient pas de nulle part : « L’“islamophobie” est un aspect de la longue histoire du colonialisme français, qui a débuté au minimum à l’époque de la conquête de l’Algérie, en 1830. » Et dans cette histoire, le voile joue un rôle important comme signe d’une différence irréductible, indépassable, entre l’islam et la France – une version antérieure du soi-disant « choc des civilisations ». C’est pourquoi Joan Scott consacre le deuxième chapitre de son livre à cette histoire du racisme français. Je dois reconnaître que j’avais un peu cédé, comme beaucoup d’autres sans doute, à la thèse simpliste de la « contamination » des partis politiques français par les « idées » du Front national. Ce n’était pas entièrement faux, mais là aussi, cette contamination ne s’est pas produite par hasard. La question de la concurrence électorale n’explique pas tout. Il fallait bien que le ventre fût encore fécond, ou que le terrain soit favorable, si l’on préfère, pour que prenne la greffe. Je savais bien pourtant que la SFIO, qui donna plus tard naissance au Parti socialiste, avait donné au régime de Vichy nombre de collabos, mais aussi et surtout, qu’elle avait mené la politique coloniale de la France après-guerre, et particulièrement la guerre d’Algérie. Mais ça ne m’avait pas empêché de souscrire paresseusement à cette thèse de la contamination. La lecture de Joan Scott m’a rafraîchi la mémoire. Ne serait-ce que par cet aspect, son livre est très utile. Elle rappelle en effet que dès le départ, la politique coloniale française était marquée par une contradiction qui a perduré jusqu’à aujourd’hui en termes à peine différents. En effet, la conquête prétendait se justifier en « apportant la civilisation » aux indigènes. « Cependant, et dans le même temps, l’aventure coloniale puisait sa légitimité dans une représentation raciste des Arabes (musulmans, Nord-Africains, les dénominations tendaient à se recouper et à se confondre) qui remettait inévitablement en cause la possibilité même du projet civilisateur. » La contradiction se retrouve dans les affaires du voile : l’école est là pour intégrer et former des citoyen·ne·s français·e·s (mission civilisatrice). Mais les jeunes filles qui portent un foulard sont à l’évidence inassimilables puisque manipulées/forcées/soumises à l’islam ou alors perverses (représentation raciste, version islamophobe, de ces jeunes filles). La seule solution est alors de les exclure. La mission civilisatrice (en l’occurrence, l’intégration) échoue de nouveau.

Joan Scott dit encore pas mal d’autres choses très intéressantes dans son livre, en particulier sur l’interprétation de la laïcité par les intégristes républicains, et aussi sur la question de la sexualité – ou de ce que voilent les affaires du voile, comme la revendication non dite du libre accès au corps des femmes par les hommes, blancs de préférence. C’est pourquoi je recommande vivement cette lecture qui se révèle d’autant plus nécessaire que nous assistons ces dernières semaines, à l’initiative de Manuel Valls, qui n’a toujours pas digéré sa défaite électorale, à une énième résurgence islamophobe qui s’en prend cette fois à « la complaisance des milieux intellectuels à l’égard du prédicateur Tariq Ramadan » (La Provence, 18 novembre). Il ne veut rien moins que leur faire « rendre gorge » (aux intellos, bien sûr) et les « éliminer du débat public ». Il est vrai qu’ils sont méchants avec lui, ces « milieux intellectuels » : rendez-vous compte, « on me compare à Marcel Déat, ce socialiste ultra-collaborationniste […] on parle de la croisade de Caroline Fourest […], c’est insupportable […] Quand on parle de racisme d’État, on met en cause ce que nous sommes, la République. » (ibid.) Ce n’est pas faux. Finalement, il n’est pas si bête que ça, Manu. Méchant, oui. Mais pas si bête. Le Crif Marseille-Provence l’a bien compris, qui l’a invité à conclure sa convention régionale à Marseille le 19 novembre sur, je vous le donne en mille : le terrorisme.

Etats-Unis. La puissance de la campagne #MeToo

Publié par Alencontre le 13 novembre 2017

Par Leia Petty

Leia Petty décrit ce que la campagne #MeToo accomplit pour favoriser le débat sur les agressions sexuelles mais aussi pour augmenter les possibilités qu’elle offre pour des avancées de la lutte pour la justice.

«En fait je l’ai pressée. Tu sais, elle était en bas, sur Palm Beach. Je l’ai entreprise et j’ai échoué. Je l’avoue. J’ai essayé de la baiser. Elle était mariée… Je l’ai entreprise très lourdement… Comme si elle était une garce. Mais je n’y suis pas parvenu. Et elle était mariée. Puis tout à coup je l’ai vue, maintenant elle a ces gros faux seins et tout cela. Elle a totalement changé son look… Oui, c’est bien elle. Avec l’or. Je ferai mieux d’utiliser quelques Tic Tac [dragées à la menthe] pour le cas où je me mettrais à l’embrasser. Tu sais, je suis automatiquement attiré par la beauté – je commence simplement à les embrasser. C’est comme un aimant. Juste un baiser. Je n’attends même pas. Et quand tu es une star, elles te laissent faire. Tu peux faire n’importe quoi… les saisir par le sexe. Tu peux faire n’importe quoi.» Donald Trump

Nous étions nombreux à penser que ces paroles, fuitées un mois avant le jour des élections, allaient faire tomber Donald Trump. Au lieu de cela il a gagné la présidence.

Cette croyance qu’ont Trump et d’autres hommes privilégiés comme lui qu’ils peuvent «faire n’importe quoi» aux femmes – ce que Lindy West a appelé dans le New York Times [1]: «le droit étouffant, délirant, galactique des hommes puissants» – a entraîné d’innombrables cas de harcèlement sexuel, d’agressions et de viols qui ont rarement été punis.

Le silence auquel ont été contraintes les femmes était assourdissant. Mais la colère suscitée par cette injustice – une colère que portent toutes les femmes – ne pouvait pas être enterrée à tout jamais. La campagne #MeToo en est la plus récente confirmation. Et ce ne sera pas la dernière.

Au cours des dernières semaines, plus de 30 hommes très en vue ont été accusés de harcèlement sexuel et doivent enfin en affronter les conséquences réelles. Dans de nombreux cas, les allégations mettent en évidence des abus qui se sont déroulés depuis des décennies, abus qui étaient connus et encouragés dans leur entourage proche – souvent en échange de promesses d’avancement des carrières des femmes qui travaillaient pour eux.

Des hommes ayant des positions privilégiées dans l’industrie du spectacle et du divertissement: des producteurs de films, des éditeurs de magazines d’art, des acteurs célèbres, des photographes ont été les premiers à être examinés dans le sillage de la découverte de l’histoire d’abus sexuels commis par Harvey Weinstein, le magnat du cinéma américain.

Hollywood et les industries qui l’entourent constituent une institution collective où la réification des femmes est intégrée aux fondements de la réalisation du profit, ce qui donne lieu à un mélange toxique d’exploitation et de sexisme qui a dévasté les vies de nombreuses femmes.

Mais #MeToo a redonné confiance aux femmes, elles peuvent raconter leur histoire parce que, pour la première fois depuis des décennies, on les croit.

Récemment l’acteur Kevin Spacey a été accusé d’abus sexuels par de nombreux hommes, dont beaucoup étaient des adolescents au moment des agressions. Cela a contribué à lancer le débat si indispensable sur les abus sexuels vécus par des garçons, débat qui est également reflété dans la campagne #MeToo.

L’impact de #MeToo a dépassé Hollywood. Le secrétaire à la Défense britannique, Michael Fallon, a été obligé de démissionner suite à des allégations de harcèlement sexuel. Plusieurs membres du Parlement et plus de 30 législateurs du parti conservateur de Theresa May affrontent également de telles allégations. Trois professeurs de Dartmouth [à Hanover dans le New Hampshire] ont été mis en congé payé pendant qu’une enquête criminelle est menée pour «mauvaise conduite grave».

Tous les signes laissent penser que ce processus se poursuivra. Pour ceux et celles qui ont vécu le harcèlement et l’abus sexuels, les faits qui sont dévoilés entraînent un mélange d’horreur et de justification. Il est particulièrement révélateur de constater combien de femmes qui s’expriment maintenant avaient déjà tenté de le faire par le passé et on les a fait taire, ce qui a suscité chez beaucoup d’entre elles un traumatisme de toute une vie.

Cette confiance qui leur permet de continuer à s’exprimer et qui vient du fait qu’on les croit enfin, ne peut qu’aider le mouvement contre le harcèlement et les abus sexuels, et renforcer la lutte plus large contre toutes les injustices.

• Au cours de ces dernières semaines il y a eu un débat à échelle nationale [Etats-Unis] sur le harcèlement sexuel, cela ne s’était pas produit depuis 1991, lors des auditions pour confirmer le juge Clarence Thomas [nommé par George H.W. Bush] à la Cour suprême.

A cette époque, Anita Hill, professeure en droit qui avait précédemment travaillé pour Thomas, s’était manifestée et l’avait accusé de harcèlement sexuel [lors des audiences devant le Sénat américain, audiences très médiatisées] Mais au lieu de s’en prendre à Thomas, Joe Biden [le vice-président nommé en 2009] – qui était à l’époque président de Comité judiciaire du sénat – a fait un procès à A. Hill et a choisi de ne pas convoquer les autres trois témoins qui auraient pu confirmer les accusations d’abus sexuel lancées par A. Hill. Plus tard, Thomas a été confirmé en tant que juge à la Cour suprême.

Nous sommes redevables à Anita Hill, les centaines de femmes qui prennent la parole maintenant suivent la voie qu’elle a ouverte.

#MeToo a fourni le moyen de briser le silence et de transformer les injustices que nous vivons en quelque chose «qu’il faut combattre au lieu de subir», comme l’a écrit Jen Roesch dans SocialistWorker.org [2].

En résumé, #MeToo a transformé la victimisation, ce qui a des conséquences politiques. Comme l’a écrit James Baldwin : «La victime qui est capable d’exprimer clairement la situation de victime, cesse d’être une victime: il ou elle devient une menace.»

Le fait que nous prenions la parole et que nous racontions nos histoires individuelles est une précondition pour devenir une réelle menace.

Pour que les femmes continuent à avoir suffisamment confiance pour s’exprimer, il faudra que les hommes responsables soient obligés d’assumer les conséquences. Jusqu’à maintenant plusieurs douzaines d’entre eux ont dû de démissionner ou ont des contrats passés ont été annulés.

Jusqu’à maintenant la campagne #MeToo s’est surtout déroulée dans les médias sociaux, mais cela est en train de changer. La Feminist Majority Foundation [créée par Gloria Steinem en 1987], de pair avec Civican [The social network for civic action] et WE for SHE [ structure ayant comme objectif «d’équilibrer» la présence homme/femme dans le paysage médiatique], sponsorise une marche à travers Hollywood le 12 novembre [3], appelée «Take Back the Workplace» [Reconquérir nos places de travail], qui se terminera à côté du centre de la chaîne CNN.

Les femmes qui ont participé au concours de beauté de Miss Pérou 2018 ont protesté contre l’exigence d’annoncer les mesures de leur poitrine et de leur taille. Au lieu de cela elles ont annoncé les statistiques de la violence contre les femmes, dans le cadre d’une campagne d’une année pour sensibiliser sur les taux élevés de violences contre les femmes au Pérou.

Plus récemment, le département de police de New York a aussi annoncé qu’il détenait suffisamment de preuves pour arrêter Harvey Weinstein.

• Etant donné les changements considérables qui se sont produits en quelques semaines, il est très important que les forces progressistes et socialistes soutiennent les femmes et les hommes qui s’expriment, qu’elles trouvent des moyens pour transformer la prise de conscience en activisme, et qu’elles participent avec les forces féministes à la réflexion sur comment construire un mouvement capable de mettre au défi le sexisme sous toutes ses formes.

Le fait d’afficher un dédain pour #MeToo n’est pas une bonne manière de commencer un tel processus. Pourtant il y a quelques personnes qui se sont montrées critiques à l’égard de la campagne depuis le début. C’est notamment le cas de l’écrivaine Megan Nolan dans son article pour Vice [4], intitulé «Le problème de la campagne #MeToo» [article initialement publié sur le site Vice.uk].

Elle écrit: «Le fait de prendre conscience de l’ampleur des abus ne résout pas ces problèmes (…) Le fait simple est que je n’ai aucune idée comment les résoudre. Ils sont incroyablement enracinés dans les fondements de notre société. La condition d’être sexuellement opprimée est la condition de propre aux femmes.»

Beaucoup de femmes partagent un sens d’impuissance et d’impatience, ce qui est compréhensible étant donné le poids de l’oppression et de la réification endurées par les femmes qui, jusqu’à tout récemment, se sentaient totalement ignorées.

Mais nous ne pouvons pas permettre que cela nous rende cyniques, car cela nous fera manquer les possibilités de résister collectivement justement au moment où il est important de le faire.

Il est vrai que «Le fait de prendre conscience de l’ampleur des abus» n’est pas la même chose que de s’attaquer au problème. Mais une sensibilisation accrue peut préparer un terrain plus fertile pour l’activisme. Des douzaines d’hommes qui ont abusé des femmes se trouvent effectivement devant une enquête criminelle ou doivent démissionner de positions de pouvoir, et c’est un bon début.

L’actrice Jane Fonda et l’écrivaine Jamilah Lemieux [écrivaine afro-américaine] expriment un autre type de scepticisme lorsqu’elles disent que la prise de conscience du harcèlement et de l’abus sexuels n’a lieu maintenant que parce que la plupart des victimes qui s’expriment sont blanches .

• Le mieux va encore plus loin que J. Fonda. Dans un article intitulé «Weinstein, les larmes blanches et les limites de l’empathie des femmes noires» [5], elle déclare qu’il y a des limites au niveau de l’empathie des femmes noires face au harcèlement sexuel vécu par les femmes blanches parce qu’au niveau historique cette empathie n’a pas été donnée en retour.

Il est tout à fait exact que les femmes noires ont vécu une expérience particulière d’être victimisées et même criminalisées lorsqu’elles ont pris la parole ou affronté leurs abuseurs. Le projet #Survived and Punished [survivantes et punies] qui rend compte de la re-victimisation de celles qui s’insurgent contre les abus et la violence sexuelle décrivent en très grande majorité des récits de femmes de couleur.

Toutes les personnes qui ont été touchées par le phénomène #MeToo doivent connaître – si elles ne la connaissent pas déjà – cette oppression spécifique à laquelle font face les femmes de couleur. Mais la campagne est justement l’occasion où l’empathie pour les expériences spécifiques que vivent les femmes de couleur peut se développer et essaimer, justement à cause du débat qui a commencé au niveau national.

• Il faudrait que les féministes mettent ces récits en première ligne plutôt que de leur adresser des reproches ou de minimiser à quel point il est déjà difficile pour beaucoup de femmes de prendre la parole sur ces problèmes. La réalité est que même des femmes blanches privilégiées, comme l’actrice Rose McGowan, ont été forcées de se taire pendant des décennies avant de pouvoir enfin briser le silence au sujet des abus qu’elles ont vécu.

Les vannes se sont ouvertes, permettant de parler des abus et du harcèlement sexuels, ce qui donne aux féministes la possibilité de permettre aux plus opprimées d’entre nous d’être entendues.

Tarana Burke qui a lancé le hashtag MeToo, dès les années 2000

Tarana Burke [qui anime le site She Slays, Elle terrasse] qui a lancé #MeToo il y a une décennie, l’a fait pour faire connaître les récits d’agressions sexuelles vécues par les femmes noires et pour rassembler les femmes entre elles. Comme l’a déclaré T. Burke dans une série de tweets en réaction à la résurgence de la campagne #MeToo: «L’objectif du travail que nous avons fait au cours de la dernière décennie avec le mouvement “Me too” est de permettre aux femmes, et en particulier aux jeunes femmes de couleur, de savoir qu’elles n’étaient pas seules (…)- Il s’agit d’un mouvement (…). Il va au-delà d’un hashtag. C’est le début d’un débat plus large et d’un mouvement pour une guérison communautaire radicale.»

• Au sein de la gauche, il s’agira d’aborder cette question de l’orientation de ce «débat et mouvement plus large». Comme l’écrit Alex Press dans un article pour Jacobin intitulé «The Union Option» [6]: «Dans une période où nous sommes si nombreux à savoir à quel point le harcèlement sur le poste de travail est répandu, il est important de tenir compte des rares cas où le harceleur est accusé publiquement. Il s’agit là d’une exception à la règle, qui est que des hommes puissants tels que Weinstein peuvent harceler et abuser des femmes jusqu’à leur mort, quel que soit le nombre de personnes dans leurs entreprises qui sont au courant.

Mais après avoir assimilé ces cas, nous – ou du moins celles et ceux d’entre nous qui nous préoccupons de combattre ces injustices – nous devons aborder la question de savoir ce que nous pouvons faire à ce sujet.»

Il est significatif que la couverture médiatique de l’affaire Weinstein et la résurgence de #MeToo qu’elle a entraînée a eu des résultats tangibles en faisant tomber quelques sexistes abjects et a finalement contribué davantage à mettre en demeure des hommes dans des positions de pouvoir que toutes les fausses formations de «sensibilisation» imaginées par les entreprises.

Mais Alex Press attire l’attention sur l’étape suivante, celle qui consiste à traduire cette prise de conscience en une «action collective formelle. Pour ce qui est des lieux de travail, cette étape passe habituellement par les syndicats. Toutes celles et tous ceux qui veulent éliminer le harcèlement sexuel sur leurs lieux de travail devraient également être en train de lutter pour obtenir des appuis syndicaux.»

Ce point constitue une contribution importante au débat, une composante cruciale de la lutte plus large. Il s’agit en effet d’augmenter les protections pour les femmes et les autres qui vivent le harcèlement sexuel, mais aussi de créer les mécanismes pour y mettre terme à l’intérieur des syndicats.

Mais étant donné que la présence syndicale est au point le plus bas dans l’histoire moderne des Etats-Unis, les syndicats ne peuvent être qu’une partie de la solution.

En outre, la confiance dont ont besoin les femmes pour affronter le harcèlement sexuel au travail est directement liée à l’envergure du mouvement féministe en dehors de la place de travail.

• Comment faire pour que l’élévation de la prise de conscience des abus sexuels et de la confiance pour les contrer débouche sur un mouvement féministe plus combatif et organisé?

L’activisme autour des questions du harcèlement et de l’agression sexuels a été une pierre angulaire lors des précédents mouvements féministes, et en particulier dans le mouvement de libération des femmes des années 1970.

Or, avec l’administration Trump il n’y a pas une pénurie d’attaques contre les droits de femmes. Alors même que #MeToo faisait irruption, la Chambre des représentants a voté pour interdire les avortements après 20 semaines de grossesse; Trump a émis un ordre exécutif permettant aux employeurs de refuser aux femmes la couverture des mesures de contrôle des naissances; la secrétaire à l’Education Betsy DeVos a démantelé les mesures de l’amendement Title IX [qui interdit toute discrimination sur la base du sexe dans les programmes d’éducation soutenus par l’Etat] concernant les agressions sexuelles sur les campus; et de multiples tentatives ont été faites pour stopper le financement du Planned Parenthood [planning familial].

Les conditions qui ont produit et enhardi la droite ont également créé la possibilité de stimuler la résistance, et les champs de bataille sur lesquels un nouveau mouvement féministe peut lutter ne manquent pas.

Le lien entre une lutte contre le harcèlement sexuel et une justice reproductive est la revendication de notre droit à contrôler notre corps et à autodéterminer nos vies.

Il faut que tous les harceleurs sexuels dans des positions de pouvoir continuent de tomber. Mais la justice à long terme ne pourra s’établir que lorsque les socialistes et les féministes construiront des organisations de résistance pour poursuivre le combat au-delà des médias sociaux.

Il nous faut construire des organisations de résistance qui puissent défendre les cliniques pratiquant des avortements, qui exigent des administrations des campus qu’elles rétablissent les protections de l’amendement Title IX, qui mobilisent des milliers de personnes contre le harcèlement sexuel, tout en donnant aux femmes et aux hommes qui veulent en finir avec le sexisme un espace où ils puissent organiser ensemble la lutte.

#MeToo n’est pas un sport de spectacle qu’on peut soit soutenir soit rejeter. C’est un moment que nous pouvons transformer en un mouvement qui fera avancer la lutte contre le harcèlement sexuel et contre toutes les formes d’oppression. (Article publié sur le site socialistworkers.org en date du 9 novembre 2017; traduction A l’Encontre)

_____

[1] https://www.nytimes.com/2017/10/17/opinion/columnists/weinstein-harassment-witchunt.html

[2] https://socialistworker.org/2017/10/19/the-silence-is-broken

[3] http://www.hollywoodreporter.com/news/a-take-back-workplace-march-is-happening-hollywood-1052976

[4] https://www.vice.com/en_us/article/43akqp/the-problem-with-the-metoo-campaign

[5] https://cassiuslife.com/33564/white-women-dont-look-out-for-black-victims/

[6] https://jacobinmag.com/2017/10/harvey-weinstein-sexual-harassment-women-union

[7] http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0

Troisième Quinzaine féministe de Marseille

Une Quinzaine, des Féminismes #3

un festival de féminismes

La Quinzaine féministe revient pour sa 3ème édition, du 9 au 18 novembre 2017.

Qui sommes-nous ? Des personnes qui ont envie de se réunir, d’échanger, de rendre visible des paroles et des interrogations sur les systèmes de domination qui nous traversent.

L’oppression des femmes cis et des minorités de genre fait système et le sexisme nous traverse toutes et tous. Il imprègne l’ensemble du monde social que ce soit l’espace public, l’école, le monde du travail, nos pratiques militantes, et sans conteste notre intimité ! Les représentations sexistes sont martelées au quotidien dans la pub, les médias, les livres, le cinéma, les jouets, les jeux vidéo, etc. ! L’homme cis — ou reconnu comme tel dans l’œil de son interlocuteur-trice — peut bien essayer d’être aussi sympa, attentif et anti-sexiste que possible, il jouit de privilèges importants dans le monde qui est le nôtre, qu’il le veuille ou non.

Dès lors, les bonnes intentions ne suffisent pas, et il s’agira pendant cette 3ème édition de la Quinzaine féministe de poursuivre nos interrogations sur ces constructions sociales dans lesquelles nous sommes pris-es, de continuer les échanges précédents et de creuser nos réflexions.

Cette 3ème édition nous engage encore, à l’humilité et à l’ouverture, car c’est bien la diversité des expériences qui fera la richesse de nos échanges.

L’Équitable Café et le Planning Familial 13 s’associent de nouveau pour proposer des ateliers, concerts, performances, discussions autour de féminismes.

Ici, retrouver le programme complet

PDF - 6.1 Mo
Programme Quinzaine Complet

// Mixité Choisie ?

Certains événements de cette Quinzaine (et parfois d’autres au Café) sont proposés en mixité choisie : les personnes qui proposent les ateliers et nous autres du Café, choisissons sur certains sujets de proposer des espaces réservés aux personnes partageant des vécus et situations communes.

Pour plus de précisions, se référer aux descriptions des divers événements, et bien sûr, en discuter de vive voix pendant la Quinzaine.


Le festival est le résultat du travail de plusieurs militant-e-s ainsi que du soutien et du partenariat de plusieurs associations marseillaises :

  • Planning Familial 13 – www.leplanning13.org – FB : @planningfamilial.bdr
 Le Planning Familial est une association féministe et d’éducation populaire, qui s’engage avec une équipe de militant-e-s salarié-e-s et bénévoles dans des actions de sensibilisation auprès du public mais aussi dans la réflexion et la mobilisation sur la santé sexuelle, la liberté de choix en matière de sexualité et de fécondité et des rapports de genres / femmes-hommes.
  • Pulse – www.asso-pulse.fr L’association PULSE est une association d’éducation populaire qui vise la transformation sociale par l’éducation à la sexualité, et se préoccupe de l’émancipation de chacun-e, de 0 à 150 ans.
  • ASUD – www.asud.org/ – FB : @ASUDMARSEILLE L’association ASUD « Mars Say Yeah » a été créée en 1995. Elle œuvre pour la Réduction des Risques auprès de personnes usagères de drogue. Elle porte un CAARUD (Centre d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usager-ère-s de Drogues) à Marseille.
  • La Fêlure – www.lafelure.eklablog.com/
 La Fêlure est le résultat de son propre processus. Elle fait le pari du caractère émancipateur de la création, lorsqu’elle est collective. Elle considère la performance comme manifestation artistique primaire. Elle ne revendique aucune forme préétablie, elle jouit du manque qui empêche de les cerner et s’autorise à toutes les utiliser. Elle manie ses corps, ses temps et ses espaces, s’amuse à déplacer les lignes et à multiplier les failles.
  • Équitable Café/Asso En Visages – www.equitablecafe.org – FB : @equitablecafe Café associatif, militant et culturel depuis 2005. L’objectif ? Expérimenter et promouvoir des alternatives positives et solidaires, et les luttes sociales, en permettant à tou-te-s de trouver les moyens de s’informer, d’échanger et de créer.

Le genre : théorie et pratique

À propos de : Juliette Rennes (ed.), Encyclopédie critique du genre. Corps, sexualité, rapports sociaux, La Découverte


Camille Robcis, « Le genre : théorie et pratique », La Vie des idées , 10 novembre 2017. Article traduit de l’anglais par Emilie Frenkiel avec le soutien de la fondation Florence Gould
NB : L’Encyclopédie critique du genre est disponible à la bibliothèque Corps et politique (13, rue des Cordeliers à Forcalquier, ouverte les lundis de 10h à 13h et les samedis de 16h. à 19h.).

L’Encyclopédie critique du genre dirigée par Juliette Rennes est beaucoup plus qu’un panorama des études sur le genre. Elle montre comment le genre réinvente les sciences sociales traditionnelles et fait naître de nouveaux questionnements. Dépassant largement les controverses, la notion de genre révèle l’étendue de sa force critique.

 L’Encyclopédie critique du genre est tout d’abord un livre incroyablement impressionnant et passionnant. Impressionnant de par son simple volume : 740 pages, 70 entrées, 8 éditeurs, et 80 contributeurs de 15 disciplines. Si la simple idée de coordonner autant d’auteurs en intimiderait déjà plus d’un, le choix attentif des thématiques par les éditeurs, les multiples références croisées, la bibliographie approfondie, la problématique sous-jacente et la cohérence méthodologique sont réellement époustouflants. L’ouvrage est également enthousiasmant parce qu’il y a vingt ans, un tel travail n’aurait jamais été envisageable dans le monde académique français. On se souvient par exemple de la diatribe de Frédéric Martel à la fin des années 1990 contre les études gays et lesbiennes, qui étaient selon lui un exemple de la « tentation communautaire » venue des États-Unis qui était en passe de s’imposer dans la vie académique française [1]. On pourrait également se souvenir de l’avertissement lancé par Mona Ozouf à la même époque contre une interprétation « maximale » du genre, du genre comme « pur rapport de pouvoir, où tout est historiquement et socialement construit ». Elle précisait qu’il s’agissait d’une définition américaine provenant du féminisme radical, une notion « inécoutable, inintelligible, parfois même intraduisible » en France [2] . Ces années-là, des auteurs comme Elisabeth Badinter, Sylviane Agacinski et Alain Finkielkraut se félicitaient régulièrement de l’ « exception française » des relations hétérosexuelles heureuses, l’engagement pour la mixité, la séduction, et la civilité qui, prétendaient-ils, rendaient la France imperméable à l’agression théorique et politique du genre [3]. Et pourtant, nous voici vingt ans plus tard avec cette Encyclopédie critique du genre rédigée principalement par des chercheurs français qui, pour la plupart, sont solidement rattachés aux plus grandes universités et principaux laboratoires de recherche en France. Lire et citer des sources américaines et étrangères n’est plus considéré comme un acte de trahison nationale mais plutôt comme une invitation au dialogue. Pour cette nouvelle génération, le genre n’est plus un concept marginalisé ou assiégé. Traversant un grand nombre de disciplines, il est plutôt au cœur de recherches particulièrement stimulantes politiquement et intellectuellement – et on ne peut que s’en réjouir.

Le genre comme système

L’Encyclopédie critique du genre a été magistralement coordonnée par la sociologue Juliette Rennes avec l’aide d’une équipe éditoriale comprenant deux politistes, Catherine Achin et Alexandre Jaunait ; un anthropologue, Gianfranco Rebucini ; une démographe, Armelle Andro ; un linguiste, Luca Greco, et deux autres sociologues, Laure Bereni et Rose-Marie Lagrave. Comme ils l’expliquent en introduction, les coordinateurs ont choisi d’organiser les différentes notices thématiques selon trois axes : le corps, la sexualité et les relations sociales. Ce sont des thèmes récurrents du livre, trois domaines traversés par le genre mais aussi trois vecteurs permettant d’étudier de plus près les opérations spécifiques du genre. En effet, une des contributions les plus intéressantes du livre est son invitation à constamment penser l’objet étudié et la méthode ensemble. C’est un des sens que je donne à l’adjectif « critique » du titre. Le genre, tout comme le corps, la sexualité et les relations sociales, n’est jamais une simple entité qu’on peut appréhender objectivement une fois pour toute, mais plutôt un mode d’analyse, une méthode, un angle évolutif permettant de lire la réalité sociale. Ainsi, le message général du livre n’est pas seulement que le genre est politique (ce que nous savons déjà) mais plutôt que toutes ces autres notices le sont. Dans certains cas, cette affirmation est évidente (par exemple pour les cas de « filiation », « hétéro/homo », « queer », « race » ou « trans ») ; moins pour d’autres cas (comme « poids », « sport », « taille », « voix », « danse », « animal »).

Comme le disent clairement les différents contributeurs, le genre se réfère moins au produit final qu’au processus par lequel certaines entités (certains corps, certains comportements, par exemple) sont construits et sont perçus comme différents. En d’autres termes, il n’y a rien qui précède le genre, aucune nature pure, non corrompue, ou non affectée par le pouvoir. Comme indiqué en introduction, dans la section sur le corps : « Le genre n’est plus conçu comme une ‘signification sociale’ qui s’ajouterait à des différences naturelles toujours déjà là, mais comme le système même qui façonne notre perception du corps comme féminin ou masculin » (17). Le genre n’est donc pas un paradigme théorique abstrait surimposé sur une réalité sociale (comme le prétendent nombre de ses détracteurs) mais plutôt un concept qui émerge de façon organique de ces différentes études empiriques solidement ancrées dans les sciences sociales. Que ces notices soient basées sur un matériau ethnographique, des entretiens, des archives ou des analyses textuelles et visuelles, elles adhérent toutes à cette vision de la critique, de la remise en question et de l’historicisation de toute idée, surtout celles qui semblent les plus naturelles, inévitables, évidentes ou universelles. Il n’est ainsi guère surprenant que la figure de Michel Foucault, qui perfectionna cet art de l’histoire critique et qui se tourna vers la généalogie pour penser l’ « histoire du présent », plane autant sur les pages de l’Encyclopédie.

Un outil politique

La démarche critique des auteurs n’est néanmoins pas uniquement manifeste dans les objets spécifiques étudiés, elle guide également la méthodologie du livre, qui est explicitement intersectionnelle et multidimensionnelle. Race et classe sont ainsi constamment en discussion avec genre, mais les auteurs mobilisent aussi des outils d’analyse plus rares comme l’apparence physique, l’âge, la santé, la capacité, l’orientation sexuelle ou les pratiques religieuses (21). L’objectif est de montrer comment la domination fonctionne différemment lorsqu’une de ces variables change. Pour illustrer ce point, la notice « care » (qu’on peut traduire par soin ou sollicitude) évolue lorsque l’auteure, Francesca Scrinzi, présente le racisme, la mondialisation et le handicap comme trois facteurs ayant radicalement transformé la compréhension du care comme forme féminine d’engagement relationnel. Le postulat ici est que le pouvoir évolue, se transforme et se dissimule sous de nouvelles formes. En ce sens, la critique, comme le genre, ne peut être un cadre théorique préconçu mais plutôt une forme d’introspection. Ce rappel est d’autant plus apprécié dans le domaine des études sur le genre qui sont longtemps restées aveugles aux questions de race, de classe, et d’autres formes de domination, et qui continuent encore trop souvent de présupposer que les femmes sont par défaut blanches, occidentales, hétérosexuelles, reproductrices et valides (22). Comme l’écrivent les coordinateurs de l’Encyclopédie, le but principal du projet est de dresser une cartographie de la « chair des rapports sociaux ». La « chair » n’est pas seulement entendue ici comme le corps, la peau et la sexualité mais également comme ce qui est observable, empirique ; et les « rapports sociaux » compris comme asymétries structurelles constamment en mouvement de notre monde social (24-25).

Dans la préface de sa traduction en français de Gender Trouble (Trouble dans le genre) de Judith Butler en 2005, quinze ans après sa parution en anglais, Eric Fassin commentait ce « retard » français dans l’étude du genre. Comme le suggérait Fassin, le texte de Butler et sa théorisation du genre sont soudainement apparus nécessaires pour penser les différents débats qui saisissaient la France à l’époque, de la violence sexuelle aux unions homosexuelles, en passant par la procréation médicalement assistée (PMA) et la gestation pour autrui (GPA). Trouble dans le genre, d’après Fassin, devait éclairer notre « actualité sexuelle », actualité de plus en plus « troublée [4] ». Dans ce contexte, il est intéressant de remarquer que l’Encyclopédie critique du genre est publiée trois ans après les violentes manifestations contre le mariage pour tous, la loi qui ouvrait le mariage et l’adoption aux couples de même sexe, où cette rhétorique du genre est réapparue avec vigueur. Selon plusieurs des opposants au mariage pour tous, le genre, ou plutôt une nébuleuse « théorie du genre » était à la fois l’origine et le résultat du mariage homosexuel. C’est ainsi qu’un slogan de la Manif pour tous déclarait « Mariage pour tous = théorie du genre pour tous ». D’une part, les opposants à la loi prétendaient que les militants du mariage gay étaient inspirés par une « théorie du genre » qui s’était imposée dans les milieux politiques et éducatifs. D’autre part, ils avertissaient contre les conséquences du mariage gay ; à savoir, la généralisation de cette « théorie du genre » dans la société, la légalisation de la PMA et de la GPA), et en fin de compte la destruction de la famille, de la société, et de l’homme [5]. Comme je l’ai développé ailleurs, ces débats sur le genre sont en réalité des débats sur la définition de la nation et sur l’encadrement de la reproduction sociale. C’est un débat qui oppose les défenseurs d’une France catholique, blanche et hétérosexuelle à ceux qui luttent pour plus d’égalité [6]. Dans ce contexte, il est difficile de ne pas lire l’Encyclopédie critique du genre comme un livre militant : non polémique mais militant, au sens où il défend l’importance éthique et politique du savoir. Avec ce livre fascinant, Juliette Rennes et son équipe nous ont montré que le genre peut toujours nous aider à penser notre présent, apprendre et réapprendre sans cesse, et lutter pour plus d’ouverture, plus de discussion, et en fin de compte plus de démocratie dans le monde académique et plus généralement dans l’espace public.

Notes

[1Frédéric Martel, Le rose et le noir : les homosexuels en France depuis 1968 (Paris : Seuil, 1996) ; Frédéric Martel, « Dans la solitude des bibliothèques gay », Le Monde, 27/06/1997.

[2Mona Ozouf, « Le Compte des jours », Le Débat, no. 87 (1995) : 124.

[3Sylviane Agacinski, Politique des sexes : précédé de mise au point sur la mixité (Paris : Seuil, 2001), Elisabeth Badinter, L’Un est l’autre : des relations entre hommes et femmes (Paris : Odile Jacob, 1986).

[4Judith Butler, Trouble dans le genre : pour un féminisme de la subversion (préface d’Éric Fassin ; traduit de l’anglais par Cynthia Kraus) (Paris : La Découverte, 2005)./ Gender trouble : feminism and the subversion of identity. Routledge, 1990.

[5Voir par exemple la couverture du livre de Béatrice Bourges, Aude Mirkovic, and Elizabeth Montfort, De la théorie du genre au mariage de même sexe : L’effet dominos (Paris : Peuple Libre, 2013).

[6Camille Robcis, La loi de la parenté la famille, les experts et la République (traduit de l’anglais par Ninon Vinsonneau) (Paris : Éditions Fahrenheit, 2016). / The Law of Kinship. Anthropology, Psychoanalysis, and the Family in France, Cornell University Press, 2013. Voir auss Bruno Perreau, Queer theory : the French Response (Stanford, California : Stanford University Press, 2016).

Recensé : Juliette Rennes (éd.), Encyclopédie critique du genre. Corps, sexualité, rapports sociaux, Paris, La Découverte, 2016.

Le cas Tariq Ramadan ou le défi de lutter sur plusieurs fronts

Pour une approche intersectionnelle des luttes antiracistes et antisexistes

Article de Souad Betka, publié sur le site Les mots sont importants
7 novembre 2017

« Laissons la justice faire son travail ! ». « Et la présomption d’innocence ? ». Le texte qui suit n’a évidemment pas pour vocation à se substituer au verdict judiciaire. On voit vite à sa lecture, d’ailleurs, qu’il est finalement peu question de « l’affaire Tariq Ramadan » en elle-même : ce sont les réactions suscitées par ce nouveau scandale qui m’intéressent et qui m’ont poussée à réagir. Par ailleurs, l’usage abusif de la présomption d’innocence pour suspendre toute pensée critique et verrouiller le débat politique sert un agenda clair auquel je m’oppose fortement, d’autant plus lorsqu’il devient un moyen d’accabler les plaignantes.

C’est un bien triste spectacle qui a accompagné et suivi les accusations de violences sexuelles et de viol à l’encontre de Tariq Ramadan. Les réactions, comme toujours, ont été extrêmement polarisées. Ici, un déferlement de haine, d’insultes sexistes et de commentaires d’une bassesse inégalée à l’encontre des plaignantes ; là, des commentaires racistes et islamophobes qui accablent, à travers un homme, toute une communauté.

Et n’est-ce pas le propre du racisme que de recourir à des procédés essentialistes : un homme musulman est toujours plus qu’un homme. Il est l’arbre qui représente la forêt, faute de la cacher. Il est la forêt. D’autres ont vu dans ces accusations une occasion en or pour faire taire Tariq Ramadan, perçu et fantasmé comme le cheval de Troie de l’islamisme en Europe.

Beaucoup attendent des réactions de la « communauté musulmane » et du monde associatif et religieux musulman. Regrette–t-on l’absence d’une campagne de type #NotInMyName ? Faut-il encore une fois, montrer patte blanche ?

Bien que critique de cette injonction pressante à réagir, je me retrouve là, moi, musulmane de France, militante antiraciste, prise par l’urgence d’écrire sur ce que révèlent les réactions révoltantes suscitées par cette affaire. Il semble primordial de rappeler que des accusations aussi graves doivent systématiquement être prises au sérieux et être reçues avec gravité. On ne prend pas une accusation de viol à la légère, d’autant plus lorsque des personnalités publiques sont concernées et que par conséquent, la violence des réactions de part et d’autre est si prévisible.

La nécessité d’une approche intersectionnelle

Nous voilà aujourd’hui face au problème de l’intersectionnalité vécu et théorisé par les féministes noires américaines. Dans son article fondateur « Démarginaliser l’intersection de la race et du sexe : une critique féministe noire de la doctrine anti discriminatoire, de la théorie féministe et des politiques antiracistes », Kimberlé Crenshaw relate que lorsqu’en 1851, dans le cadre de la convention des droits de la femme, Sojourner Thruth, une abolitionniste noire américaine et fervente défenseuse des droits des femmes, se leva pour prendre la parole, « plusieurs femmes blanches exhortèrent à la faire taire, craignant qu’elle puisse détourner l’attention pour le suffrage féminin [au profit de l’abolition de l’esclavage] ».

L’intersectionnalité désigne la situation de personnes qui subissent simultanément plusieurs formes de domination ou de discrimination dans une société. C’est une théorie qui promeut une approche intégrée des inégalités sociales en faisant lumière sur l’imbrication de différentes structures d’oppression (race, sexe, classe, etc.) et sur leur caractère indissociable. Ainsi, si toutes les femmes sont oppressées en tant que femmes, un mouvement féministe ne pourra prétendre parler pour toutes les femmes qu’à partir du moment où il prendra en considération la situation de femmes qui subissent également du racisme au sein d’une société.

Par conséquent, en insistant sur la nécessité d’une approche inclusive, l’approche intersectionnelle refuse la hiérarchisation des différentes structures de domination sociale. Les féministes noires étaient à la fois critiques du racisme au sein du mouvement des féministes blanches et du sexisme au sein des mouvements antiracistes, et au sein de la société toute entière.

Or, c’est une chose de hiérarchiser les structures de domination sociale. C’en est une autre d’utiliser une forme de domination pour en nier une autre, et c’est ce que l’affaire des accusations à l’encontre de Tariq Ramadan génère à plusieurs égards. On s’indigne autant des commentaires sexistes à l’encontre des plaignantes pour sauver la cause d’un antiracisme androcentré que des réflexions racistes et islamophobes qui nourrissent un féminisme dévoyé à géométrie variable.

Nous, féministes musulmanes, refusons de sacrifier la lutte contre le sexisme et les violences patriarcales au combat antiraciste. Et ce n’est pas faire le jeu de ceux qui nourrissent le racisme dans la société que de dire cela parce que nous dénonçons avec tout autant de fermeté leur féminisme partiel, partial et bien souvent raciste. Le refus de mener ces deux luttes de front ne fait que renforcer le statu quo.

Le racisme nourrit le sexisme, en stigmatisant celles qui sont à l’intersection de plusieurs logiques de domination. Les femmes racisées, et en particulier, dans le contexte français, les femmes musulmanes qui portent un foulard, sont exclues du discours féministe dominant et sont l’objet d’un discours d’injonctions profondément paternaliste, anti féministe et sexiste qui leur nie la possibilité de faire des choix. Le racisme encourage par ailleurs des logiques de défense chez les racisés qui vont jusqu’à la négation des violences faites aux femmes. Dans un climat islamophobe, on préférera croire à un complot plutôt que d’imaginer que « l’un des siens » puisse se rendre coupable de violences sexuelles, qui pourront être instrumentalisées à des fins racistes.

Vers un féminisme inclusif ?

À en croire les réseaux sociaux, la violence des réactions parmi les musulmanes et les musulmans est à la hauteur du choc que ces accusations ont provoqué. Comment est-ce qu’un homme qui n’était pas seulement un homme de pouvoir influent (Harvey Weinstein) ou un intellectuel mais aussi un théologien, dont les écrits et les interventions portaient sur des questions de morale religieuse appliquée et de justice sociale, comment un tel homme peut-il faire preuve d’un comportement en parfaite contradiction avec ses enseignements ?

Pour beaucoup, c’était un mentor, un modèle, non seulement sur le plan intellectuel mais aussi sur celui du caractère voire de la vertu. Nombreuses sont les personnes qui témoignent de l’impact positif que ses écrits ont pu avoir dans leur vie, sur le plan spirituel, intellectuel et politique. Elles se reconnaissent dans la façon dont il articule l’éthique personnelle et l’engagement politique pour plus de justice sociale. Dès lors, on comprend que tout un monde s’effondre. Quelles que soient les conclusions auxquelles parviendra la Justice, cette affaire marque un réel tournant.

Ce qui m’attriste pourtant est quelque chose de bien plus profond. Nous, musulman.e.s français.e.s, serions-nous à ce point fragiles que nous aurions intériorisé la logique essentialiste du racisme et de l’islamophobie qui veut que si l’un des nôtres tombe, nous soyons toutes et tous contaminé.e.s, et que notre monde s’effondre ? C’est en même temps révélateur de la force avec laquelle beaucoup de personnes se sont identifiées à Tariq Ramadan, qui, à bien des égards, a contribué à articuler un discours contre l’islamophobie en France. Aujourd’hui, par cette affaire, il contribue à la nourrir. On observe parfois des réactions très similaires à celles qui ont suivi les attentats terroristes ces dernières années : un ras-le-bol de la récupération politique qui surfe sur l’islamophobie et une peur d’une nouvelle vague de stigmatisation. On aura beau répéter que le patriarcat et les violences sexuelles n’ont pas de religion, la meute est lâchée.

À ce stade, une précision s’impose. Ce texte n’est assurément pas un témoignage, pour autant je ne veux pas prétendre à la neutralité. S’il est sage, face à des accusations aussi graves que le viol, d’attendre que la Justice fasse son travail, je dois avouer que seule la violence des faits relatés dans les témoignages m’a surprise. Comme toute personnalité charismatique, Tariq Ramadan suscite beaucoup de fascination, et cela le place dans un rapport de pouvoir, surtout vis à vis de ses coreligionnaires.

Depuis plus de cinq ans, de nombreuses militantes associatives musulmanes de mon entourage m’ont témoigné avoir été victimes d’insultes, de manipulation et de harcèlement sexuel de la part de cet homme. Et si sentiment de trahison et colère il y a de ma part, ce n’est pas, loin s’en faut, parce que je considérais cette personnalité médiatique comme un modèle de vertu, ou parce que s’est manifesté un contraste saisissant entre le rigorisme moral qui est prôné et le libertinage dont nombre de témoignages se font l’écho – et si les viols sont établis à l’issue du procès, cela prendra une dimension bien plus grande encore, bien au-delà de ce que certains voudraient réduire à une simple « affaire de mœurs ».

Le plus scandaleux, c’est le fait de profiter de la fragilité de ses coreligionnaires. Si les agressions sexuelles sont établies à l’issue du procès, ce seront encore une fois les personnes les plus vulnérables, à en croire le profil des plaignantes au moment des faits, qui auront été victimes de ces abus de pouvoir. Et si elles ne le sont pas, l’affaire aura permis de libérer la parole quant aux abus de pouvoir et manipulations diverses qui ont été relatées par de nombreuses femmes, et de rappeler à quel point, plus que jamais, nous ne pouvons faire l’économie d’une approche intersectionnelle des dominations sociales.

Pour finir, on peut s’interroger sur l’utilisation de l’antiracisme comme seul ou principal argumentaire de défense face aux accusations d’agressions sexuelles, et sur le choix lourd de sens de l’avocat qui représente la famille d’Adama Traoré. Ce choix, manifestement, donne à penser que cette affaire d’agressions sexuelles est une question de racisme et tend à, sinon effacer, du moins minimiser la nature des principaux chefs d’accusation.

Refusons de fermer les yeux sur la violence sexiste et patriarcale au nom de l’antiracisme. Nous ne sacrifierons pas la lutte contre le sexisme et les violences sexuelles sur l’autel d’un antiracisme non inclusif. Malgré la violence et l’humiliation que représente cette affaire pour les musulman.e.s, qui n’ont décidément pas fini d’entendre parler d’elles.eux dans les médias et les débats publics, on ose espérer que cette affaire fera lumière sur le sectarisme et l’aveuglement aux violences sexistes au sein des milieux associatifs et militants, et qu’une introspection permettra de comprendre pourquoi des femmes musulmanes victimes d’agressions sexuelles peuvent être tentées d’aller chercher auprès de Caroline Fourest le soutien que d’autres, plus proches, tardent à leur apporter.

Enfin, je me ferai la défenseuse d’une certaine forme de Made in France (ce qui en étonnera plus d’un !). Nous ne voulons plus être les objets d’études et les fonds de commerce de personnalités extérieures qui vivent à mille lieues des réalités qui sont les nôtres. Avec des amis comme eux, nous n’avons plus besoin d’ennemis politiques. Nous avons suffisamment de ressources locales dans le monde associatif musulman pour pouvoir nous passer des services empoisonnés d’un imam tunisien, d’un journaliste algérien, d’un psychanalyste tunisien, ou même d’un théologien suisse.

Dirty Week-end

Dirty Week-end, Helen Zahavi. Trad. de l’anglais par Jean Esch. Presses Pocket, Paris, 1992.

Un article publié sur le site de nos amis d’Antiopées.

J’ai découvert ce thriller féministe grâce au livre Se défendre d’Elsa Dorlin dont j’ai rendu compte ici même il y a peu. Le dernier chapitre de Se défendre, intitulé « Répliquer », prend appui sur ce roman afin de donner à voir ce que c’est que la dite « condition féminine » – concrètement : être objet de harcèlement permanent – et une manière d’en sortir… Cette lecture n’apprendra probablement pas grand-chose aux femmes, par contre à nous autres, hommes, elle me semble tout à fait utile, voire indispensable. Comme je suis un peu flemmard, et qu’en plus, Elsa Dorlin donne une excellente présentation de ce livre, je m’en remets à elle (avec l’aimable autorisation des éditions Zones) pour cette note de lecture. La section citée, « Phénoménologie de la proie », occupe les pages 163 à 171 de Se défendre, dont on trouvera le texte intégral en ligne sur le site des lybers de Zones.

 

Phénoménologie de la proie

Quelques semaines avant sa sortie en 1991, la presse dénonce déjà Dirty Week-end, accusé d’être un brûlot immoral, ultra-violent et pornographique, et Helen Zahavi, son autrice, une « malade mentale ». Dans l’histoire moderne de la censure en Angleterre, le roman est le dernier opus à faire l’objet d’une demande d’interdiction de publication et de diffusion auprès du Parlement de Londres. Dirty Week-end touche visiblement un point ultrasensible. Pour la plupart des commentateurs du livre, il s’agit d’une apologie de la violence qui ne s’encombre même plus de justifications vengeresses : une violence gratuite, irrationnelle, sans limite. Bella, son héroïne, est la figure même de la victime devenue bourreau. Ralliée à la brutalité la plus obscène – mais, déclinée au féminin, la brutalité n’est-elle pas toujours considérée comme obscène ? –, Bella est présentée comme une version contemporaine de la folie féminine meurtrière : son éthique est ainsi réduite à une pathologie. À l’encontre du texte même de Helen Zahavi, ces commentaires manquent totalement ce qui est pourtant au centre du roman. Et, en ce sens, ils sont aussi peut-être le symptôme d’une volonté de ne pas savoir ; volonté que le texte même de Zahavi bouscule, déstabilise. Bella est bien une figure de la banalité qu’il y a à être violentée, et son week-end meurtrier, la fiction méthodologique qui sert à faire éprouver cette expérience, qui la fait, par l’écriture, accéder à la densité du réel et forcer les consciences.

Le roman déstabilise aussi une appréhension éthico-politique commune dans les courants féministes contemporains où la violence est seulement pensée comme expression de la puissance d’agir des « dominants » et ne constitue pas ou plus, par conséquent, une option « politique » possible pour le féminisme. Dans cette perspective, le roman est éminemment choquant parce qu’il resignifie les effets de la violence faite aux femmes en décrivant ce que la violence fait à Bella et ce qu’elle peut à son tour en faire. « Serial killer féministe », comme des journalistes l’ont qualifiée, Bella rompt ainsi avec une éthique féministe (ou trop rapidement attribuée au féminisme dans son ensemble) de la non-violence ; elle est la sale héroïne dont le féminisme avait besoin pour questionner son propre rapport à la violence : ce que l’on fait dans / de / avec la violence. Dans ce roman, nulle conversion véritablement héroïque de la gentille, fragile et vulnérable Bella en justicière sanguinaire défendant la cause des femmes. Il s’agit d’autre chose. Le politique se situe à un autre niveau : au cœur justement de cette intimité vécue, introspective, vaincue et désespérée, et, en même temps, de cette expérience charnelle d’une patience à bout. Dirty Week-end, c’est l’histoire politique du déploiement d’un muscle, jusqu’ici épuisé, recroquevillé sur lui-même, qui se saisit un jour d’un marteau pour exploser un crâne. « Politique », donc, au sens le plus féministe du terme, au sens où le personnel peut l’être.

Bella vit seule dans un tout petit appartement en semi-sous-sol d’un immeuble modeste, typique de Brighton, ville côtière du sud de l’Angleterre. Comme des millions d’autres, Bella est une jeune femme sans histoires, dont nul n’était censé se souvenir. Dans la vie, elle n’a ni ambition ni prétentions, pas même au bonheur le plus simple, le plus stéréotypé. D’ailleurs, Bella « a appris à être une bonne perdante. Perdre semblait lui convenir. C’était quelque chose de familier, comme une douleur qui a toujours été en vous, et qui vous manquera si jamais un jour elle disparaît ». Bella est une antihéroïne, un personnage anonyme, une femme qui passe et presse le pas, une ombre dans une foule. Et Bella est à ce point commune qu’elle peut précisément figurer toutes les femmes. Comme l’écrit Zahavi : « Vous la trouvez pathétique ? Sa faiblesse vous rebute ? L’image de ses grands yeux fous de victime vous soulève l’estomac ? Ne la jugez pas. Ne la jugez pas sans avoir vécu cela. » Dont acte, nous sommes toutes un peu Bella. Qui n’a pas une fois ressenti la médiocrité existentielle de Bella, son propre anonymat, la peur si familière qui l’accompagne, ses espoirs avortés, son épuisement revendicatif, sa claustrophobie à vivre dans son espace étriqué, à survivre dans son corps, son genre, son humilité à supporter sa galère sociale, sa seule exigence de vivre tranquille ? Parce que nous faisons à peu près quotidiennement, de façon répétitive, diverse, l’expérience de toute cette myriade de violences insignifiantes qui nous pourrissent la vie, qui met en permanence à l’épreuve notre consentement ; parce que nous faisons à peu près quotidiennement l’expérience de ces regards salaces, de ces harcèlements licites, de ces réflexions humiliantes, de ces gestes intrusifs, de ces brutalités nauséeuses, qui endommagent nos corps comme nos vies.

Les premières pages qui décrivent la vie de Bella dessinent en creux ce qui pourrait être qualifié de phénoménologie de la proie. Une expérience vécue que nous tentons par tous les moyens de supporter, de normaliser par une herméneutique du déni, en tentant de donner sens à cette expérience en la vidant de son caractère invivable, insupportable. Bella est très vite agressée par un homme des plus « ordinaires » (c’est un détail important) qui la violente de toute part, et elle essaie de maintenir coûte que coûte la fiction d’une Bella d’« avant » l’agression. Elle tente de vivre comme à son habitude, de se rassurer en faisant semblant que tout va bien, de se protéger en faisant comme si rien ne s’était passé, en déréalisant sa propre appréhension de la réalité – en face dans la rue, un homme la regarde jour et nuit depuis sa fenêtre, mais peut-être est-ce elle qui pense qu’un homme la regarde. Bella vit dans cet effort constant qui consiste à n’accorder que peu d’importance à soi : à ses ressentis, à ses émotions, à son malaise, à sa peur, à son angoisse, à sa terreur. Ce scepticisme existentiel de la victime relève d’une perte de confiance généralisée qui touche tout ce qui est vécu, perçu, au je. Puis, quand le déni devient impossible, Bella « prend sur elle » : en se recroquevillant dans son corps, en restant tapie dans son appartement, en rétrécissant son espace vital qui, malgré tous ses efforts, est violé. Elle vit dans la banalité d’un quotidien d’une proie qui veut s’ignorer, en aménageant sa vie pour en sauver le sens, et parce que l’idée même d’être une proie appelle une forme d’attention à soi qu’elle ne s’accorde même pas. Aussi, l’agression, loin de marquer un point de rupture dans l’itinéraire d’une vie sans histoires, n’est en fait que le révélateur de ce que les expériences continuées de la violence ont déjà abîmé, marqué dans le corps de Bella. Elles ont constitué son corps propre, son rapport au monde, ont charpenté la façon même dont ce monde lui apparaît, la touche ; elles ont modelé la façon dont son corps habite, affecte ce monde et s’y déploie. Il n’y a donc pas de retour possible à une vie ante agression. Il n’y a pas de possibilité de « revenir » en arrière car, de fait, il n’y a pas de point d’accroche pour retrouver une féminité épargnée, qu’il faudrait restaurer ou déviolenter.

L’histoire de Bella, c’est aussi l’histoire d’un voisin, un homme lambda, habitant l’immeuble en face, qui a décidé un jour de la violenter. Pourquoi ? Parce que Bella paraît si pathétique, si fragile, déjà si « victime ». Et, si nous sommes toutes un peu Bella, c’est aussi parce que, comme Bella, nous avons commencé à ne plus sortir à certaines heures, dans certaines rues, à sourire quand un inconnu nous interpellait, à baisser les yeux, à ne pas répondre, à presser le pas quand nous rentrions chez nous ; nous avons veillé à fermer à clef nos portes, à tirer nos rideaux, à ne plus bouger, à ne plus répondre au téléphone. Et, comme Bella, nous avons dépensé beaucoup d’énergie à croire que notre perception de cette situation n’était pas digne de faire sens, qu’elle n’avait pas de valeur, de réalité : à dissimuler nos intuitions et émotions, à simuler que rien de révoltant ne se passait ou, au contraire, que ce n’était peut-être pas acceptable d’être épiée, harcelée ou menacée, mais que c’est nous qui étions de mauvaise humeur, qui devenions intolérantes, paranoïaques, ou alors qu’on avait la poisse, que ce genre de « trucs », ça n’arrivait qu’à nous. Précisément, l’expérience de Bella est une somme de bribes d’expériences communément partagées mais aussi la description minutieuse de toutes ces tactiques prosaïques, de tout ce travail phénoménal (perceptif, affectif, cognitif, gnoséologique, herméneutique), que nous effectuons chaque jour pour vivre « normalement », qui relève du déni, du scepticisme, et rend indigne tout ce qui relève de soi. Or, cette normalité renvoie de fait à un critère de l’acceptable (et donc aussi à un critère de l’inacceptable, du révoltant), défini par la perspective imposée par cet homme à la fenêtre : c’est d’après son échelle de l’acceptable et du crédible, d’après « son monde à lui », que nous jugeons qu’il est « normal » de subir ce qu’il fait puisque c’est lui qui juge « normal » d’agir comme il le fait.

Et c’est depuis cet horizon d’expériences commensurables de la banalité du pouvoir que Bella peut devenir le personnage tragique d’un conte féministe, un conte exemplaire. Car l’histoire de Bella ne commence véritablement que quand Bella considère que finalement ça suffit. Il n’y a pas de roman avant ce point de basculement, juste un prologue qui évoque ce que ça fait d’être une femme.

Le voisin de Bella, l’homme qui l’observait par la fenêtre, l’appelait au téléphone, la réveillait au milieu de la nuit, cet homme l’a suivie un après-midi. Il s’est assis à côté d’elle alors qu’elle s’était octroyée quelques minutes pour jouir d’un rayon de soleil dont elle s’était privée depuis des semaines ; il lui a mis la main sur la cuisse, tenu le poignet au point de le lui briser, l’a embrassée de force et il lui a promis de venir chez elle pour lui « faire mal », Bella attend. Elle attend son tour devant la porte du monde de son violeur. Elle a beau lui avoir dit d’arrêter ; elle a beau avoir évoqué le fait que c’était insensé, protesté que c’était anormal : il n’entend pas, il ne comprend pas. C’est le « vide sidéral » – elle perd pied, elle n’y arrive plus ; elle est désorientée et ne parvient plus à restaurer du sens. Pourtant, Bella va « passer à l’acte ». Pourquoi ce jour-là précisément ? Était-elle plus exténuée de tout ce travail accompli pour maintenir une « vie normale » ? Rien ne permet d’y répondre. Tout se passe comme si un mouvement ou, plutôt, une tension à l’échelle même d’un muscle dont elle ignorait encore l’existence s’était petit à petit manifestée, avait fécondé un « petit noyau de rage compact ». Bella s’est arrêtée de douter, elle a arrêté de nier et d’attendre, de protester gentiment en tentant de sourire. Elle est alors sortie d’elle-même, elle est sortie de chez elle, elle a marché vers quelque chose : « Il était trois heures passées quand elle arriva dans les North Laines. C’est un quartier où on se rend quand on souhaite consulter un psy, se faire lire les lignes de la main, ou connaître son avenir. C’est le quartier mystique et altruiste de la ville. Là où on vous prend par la main pour vous conduire à travers vos rêves. »

Au cours de cette pérégrination, elle rencontre un voyant iranien, qui lui tient des propos elliptiques, et avec lequel elle parle longuement : d’elle, de sa vie, de son arrivée à Brighton trois ans auparavant, de ce qui se passe depuis plusieurs mois. Elle raconte la fatigue d’être une femme, à la manière d’une fable de l’hétérosexualité désenchantée. Les désirs, les rencontres, le sexe, l’amour libre, l’amour payant, le désamour, la désillusion, les ruptures, les abandons, parce qu’il nous dit que « l’on se laisse aller ». Les petits riens de la non-attention, du non-intérêt, de la non-écoute, des non-regards, des non-égards, du non-soin, du non-attachement qui ont généré chez Bella cette conviction profonde d’être « une épave flottante, un objet rejeté sur la côte. La dernière de la course. La pluie sans que vienne le beau temps. Un simple galet sur la plage. La dernière sortie du lit et la dernière dans la queue. La dernière en tout, pour tout le monde ». Ce passage du roman est crucial : Bella dialogue avec le voyant, mais se parle à elle-même.

Elle s’adresse à lui mais elle s’écoute. Pour la première fois, elle prend en compte ses propres mots, ses ressentis, ses jugements. Elle se redonne réalité. Apparaît alors, derrière l’« exceptionnelle » violence de son voisin « ordinaire », toute la violence des protagonistes « connus », « proches », « familiers » qu’elle a rencontrés tout au long de sa vie : des enseignants, des amoureux, des amants, des amis, des patrons… Cette parenthèse introspective redonne de la densité à son point de vue, à sa perspective, à son monde vécu.

Elle fait le lien entre toutes ses expériences, et objective tout ce qu’elle a déjà fait, toutes les résistances imperceptibles qu’elle a déployées pour traverser et vivre dans ces violences. Il s’avère que si Bella est encore là, c’est qu’elle est depuis longtemps une experte de l’autodéfense – une autodéfense qui n’en a pas le nom, pas le label, ni le prestige. Les techniques d’autodéfense que Bella a activées quotidiennement ont précisément été efficaces parce qu’elles lui ont permis de ne pas être complètement abattue par la violence. Évitement, déni, ruse, mot, argument, explication, sourire, regard, geste, fuite, esquive sont des techniques de « combat réel » qui ne sont pas reconnues comme telles. Bella prend donc conscience que, jusqu’ici, elle s’est défendue mais qu’elle s’est épuisée à prendre sur elle, qu’elle a raboté son monde, coupé dans le vif de son être. Elle a fait avec les moyens du bord, avec ce qu’on lui avait appris, ce qu’elle a reçu en héritage. Cette tactique qui relève de ce qui apparaît de prime abord comme une lâcheté toute « féminine », a été la seule tactique de survie efficace lui permettant de sauver la face au prix de sa propre déréalisation. N’empêche, jusqu’ici, elle a survécu, elle s’est défendue tant bien que mal.

Une question surgit alors : que peut-elle faire à présent, que lui est-il permis d’espérer ? Se défendre. Se défendre encore mais autrement : passer de la tactique à la stratégie. Ne plus se tenir tapie dans le monde de l’Autre à éviter les coups et à serrer les dents. Bella ne se libère pas, elle n’est pas plus « libre » qu’avant, elle comprend juste qu’elle est en colère, et cela lui suffit pour agir. Cette colère lui appartient. Bella restera polie, humaine, presque prévenante avec ses victimes. Au constat que, jusqu’ici, Bella s’est défendue de la violence en se faisant constamment violence, elle va modifier les règles de sa propre action. Plutôt que d’agir en « prenant sur elle », elle va se recentrer sur elle-même, prendre soin d’elle-même, et agir sur le monde. Et, pour cela, il faudra nécessairement qu’elle transgresse les règles en vigueur.

Alors voilà, même la fragile Bella peut soulever un marteau. C’est elle qui, un vendredi soir, part chez son agresseur en pleine nuit et s’introduit dans sa chambre. C’est elle qui, à présent, lui explique les nouvelles règles parce qu’il ignorait que le jeu avait changé ; c’est elle encore qui lui assène plusieurs coups et lui fracasse la tête, le laissant agoniser dans une mare de sang. À partir de ce point de non-retour, Bella tout en restant Bella va prendre soin d’elle-même en donnant de l’importance à sa réalité. Bella ne voulait pas s’imposer, elle ne voulait embêter personne, mais finalement, toute sa vie, elle a été éduquée à tuer les hommes – parce que, de fait, ils ont fait beaucoup pour qu’elle en arrive là ; ils l’ont très bien éduquée à la violence et il ne faut pas beaucoup de volonté, de force pour « passer à la violence » ; pas beaucoup de technique, pas beaucoup d’entraînement, et c’est d’ailleurs précisément pour cette raison qu’il est si facile de violenter une femme. Elle a vu faire, elle a vu faire, elle a éprouvé ce que cela fait. Au cours du week-end qui va suivre, ceux qu’elle rencontrera sur son passage vont donc « y passer », Toutefois, ces meurtres ne sont jamais « aveugles » : ne sachant pas que Bella avait changé les règles du jeu, tous les hommes croisés en deux jours l’ont comme à l’accoutumée insultée, harcelée, frappée, violée, menacée de la liquider, ou ont violenté une autre femme.

En réalité, c’est Bella elle-même qui est parvenue à un certain stade de maturité : à un point où la violence subie ne peut que devenir une violence agie. Bella est l’Émile mutant de Helen Zahavi, elle est une bonne élève. Elle n’a jamais pratiqué d’arts martiaux, elle n’a jamais reçu d’entraînement spécial, ni appris à utiliser un marteau, un couteau, ou tirer au pistolet… mais le travail sourd de la violence vécue a fonctionné en elle comme un apprentissage à l’autodéfense féministe – lui donnant, sans qu’elle s’en aperçoive elle-même, les ressources pour raisonner, juger, agir et frapper – c’est-à-dire pour advenir au monde. Bella expérimente son corps, elle apprend « sur le tas ». Elle commence à faire confiance à ses ressentis (à sa haine, sa rage, sa peur, sa joie), à ses déductions (non il ne faut pas se moquer d’un homme qui bande mou, non il ne faut pas se faire raccompagner, non il ne faut pas s’engouffrer dans une ruelle sombre, non il ne faut pas se tenir à portée d’une main prête à vous gifler, non il ne faut pas les laisser s’approcher trop près de votre cou… à moins d’être armée et résolue à taper fort), à donner du poids à ses choix (est-ce trop demander de vivre sans être violentée ?). Les deux jours de Bella figurent la temporalité d’un stage d’autodéfense féministe, avec sa pratique accélérée, son partage d’expériences, ses prises de conscience et ses recommandations. Bella n’a pas appris à se battre, elle a désappris à ne pas se battre. En passant à une stratégie d’autodéfense féministe, il ne sera donc jamais question de distiller la réalité pour en extraire l’efficace d’un geste (immobiliser, blesser, tuer…), mais, au contraire, de s’enfoncer dans la trame de la réalité sociale de la violence pour y entraîner un corps qui est déjà traversé par la violence, pour déployer un muscle familiarisé à la violence mais qui n’a fondamentalement jamais été éduqué et socialisé à s’entraîner à la violence, à l’agir.

S’il y a bien une mue, pour autant il n’y a pas de véritable métamorphose dans Dirty Week-end, Bella reste toujours la même. Elle ne devient ni une « hystérique assoiffée de cruauté » ni une « héroïne meurtrière magnifique », Helen Zahavi veut préserver son personnage principal dans sa banalité féminine à la fois si singulière et si communément vécue. L’autrice précise à plusieurs reprises que Bella voulait qu’on la laisse tranquille et que, malgré sa patience à toute épreuve, cela n’a pas été possible. Il a fallu deux jours de violence sidérante pour que son point de vue soit enfin pris en compte, qu’il compte pour autrui.

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