Au nom des droits des femmes ? Fémonationalisme et néolibéralisme

 

Sara R. Farris est une féministe marxiste qui mène des recherches sur le fémonationalisme. Elle vient de publier In the Name of Women’s Rights. The rise of Femonationalism, Duke 2017. Nous publions ici l’intervention qu’elle a faite à l’EHESS le 6 novembre dernier pour présenter son ouvrage.

 

Je pensais commencer par vous parler un peu de ce qui m’a poussé à écrire ce livre. En 2011, je vivais en Allemagne et avec quelques collègues j’ai organisé une conférence sur la mobilisation des idées féministes par la droite. Le livre de Jasbir Puar sur l’homonationalisme[1] avait été publié quelques années plus tôt et avait lancé un débat important sur ce qu’elle appelait les collusions entre le mouvement gay et LGBT aux États-Unis et le nationalisme américain et l’islamophobie. En Europe, un certain nombre d’analystes politiques, de féministes et de sociologues se demandaient : comment les partis d’extrême droite essayaient de nous convaincre qu’ils se préoccupaient des droits des femmes et qu’ils voulaient combattre l’Islam pour défendre ces droits.

Ayant travaillé pendant plusieurs années sur les questions de migration des femmes et en particulier sur les stéréotypes et les représentations des femmes migrantes et musulmanes en Europe, j’étais très intéressée par toutes ces questions et notamment par la compréhension des soi-disant « récits de sauvetage » (rescue narratives) que la droite et les néolibéraux, mais aussi quelques féministes, utilisaient lorsqu’ils parlaient des communautés musulmanes et migrantes et affirmaient que ces femmes devaient être émancipées de leurs cultures arriérées.

Mais cependant, je n’étais pas entièrement satisfaite des réponses fournies par les études antérieures. D’autant que j’appartiens à ce courant féministe qu’est le féminisme marxiste : j’étais donc intéressée par la possibilité d’identifier une logique politico-économique derrière ces « récits de sauvetage ». Je voulais examiner si la stigmatisation soudaine des hommes musulmans et migrants au nom des droits des femmes avait aussi quelque chose à voir avec la position des femmes musulmanes et migrantes dans l’arène économique. J’ai donc commencé à examiner ces problèmes et à travailler sur un projet qui a finalement été développé dans ce livre.

Dans le temps dont je dispose, je voudrais vous exposer les principaux arguments que je présente dans mon livre. Tout d’abord, ce livre analyse ce que j’appelle la convergence autour de la politique anti-islam de trois agendas politiques très différents : les nationalistes de droite, les féministes, et les politiques néolibérales.

J’analyse cette convergence dans trois pays qui ont montré des similitudes importantes dans la façon dont cette convergence a eu lieu : la France, les Pays-Bas et l’Italie. De Geert Wilders aux Pays-Bas à Matteo Salvini en Italie, en passant par Marine Le Pen en France, l’un des thèmes centraux mobilisés par ces nationalistes de droite est le danger éminent que les hommes musulmans représentent pour les sociétés européennes occidentales, notamment en raison de l’oppression qu’ils font peser sur les femmes. De l’autre côté du spectre politique, des féministes notoires ont également rejoint le chœur anti-islam.

Tout au long des années 2000, la philosophe féministe Élisabeth Badinter, la politicienne hollandaise Ayan Hirsi Ali et la célèbre « féministe occasionnelle » Oriana Fallaci ont dénoncé les communautés musulmanes comme relevant d’une exception sexuelle, les opposant aux pays occidentaux où les rapports de genres sont d’une nature meilleure. De même, les organisations de femmes ainsi que les bureaucrates de haut rang des agences gouvernementales pour l’égalité des sexes – souvent qualifiées de fémocrates – ont tous identifié les pratiques religieuses islamiques comme particulièrement patriarcales, soutenant qu’elles n’avaient aucune place dans la sphère publique occidentale.

En conséquence, ils ont tous endossé des propositions législatives telles que l’interdiction du voile, tout en dépeignant les femmes musulmanes comme des victimes passives qui ont besoin d’être sauvées et émancipées. Ce front féministe hétérogène anti-islam présente donc le sexisme et le patriarcat comme le domaine presque exclusif de l’Autre musulman.

La rencontre singulière entre les agendas anti-islam et la rhétorique émancipatrice des droits des femmes ne se limite toutefois pas aux nationalistes et aux féministes. Les défenseurs néolibéraux ont également déployé de plus en plus de représentations anti-islam au nom des droits des femmes. Un bon exemple se trouve dans les programmes d’intégration civique pour les migrantes – qui, comme je l’expliquerai, sont un symbole du néolibéralisme. Conçus pour favoriser l’intégration des migrants dans les sociétés européennes, ces programmes ont conditionné l’octroi aux migrants des permis de résidence de longue durée à leur engagement à apprendre la langue, la culture et les valeurs du pays d’immigration. Ils exhortent ainsi les migrants à reconnaître les droits des femmes comme une valeur centrale de l’Occident et à s’assimiler aux pratiques culturelles occidentales, qui sont présentées comme plus civilisées.

À la lumière de ces pratiques, la question que j’explore dans mon livre est la suivante : pourquoi ces différents mouvements invoquent les mêmes principes et désignent les hommes musulmans comme l’une des menaces les plus dangereuses pour les sociétés occidentales ? Sommes-nous témoins de la montée d’une nouvelle alliance durable, ou est-ce que ce qui apparaît comme un consensus à travers tout le spectre politique n’est que fortuit et contingent ? Et enfin, pourquoi les femmes musulmanes se voient-elles proposer des offres d’« émancipation » et de « sauvetage » dans un contexte d’islamophobie et de sentiments anti-immigrés croissants, notamment en matière d’emploi et de protection sociale ? Pour répondre à ces questions et cerner la logique politico-économique qui sous-tend cette convergence inattendue entre les différents agendas politiques, j’ai forgé le terme de fémonationalisme.

Le fémonationalisme renvoie à la fois à l’exploitation des thèmes féministes par les nationalistes et les néolibéraux dans les campagnes anti-islam (mais aussi, comme je le montrerai, anti-immigration) et à la participation de certaines féministes à la stigmatisation des hommes musulmans sous la bannière de l’égalité des sexes. Le fémonationalisme décrit ainsi, d’une part, les tentatives des partis de droite et des néolibéraux de faire avancer la politique xénophobe et raciste par la promotion de l’égalité des sexes, et d’autre part, l’implication de diverses féministes dans les représentations de l’Islam comme une religion et une culture misogynes par excellence.

Dans cette intervention, je veux suggérer que le fémonationalisme doit être compris comme une idéologie qui provient d’un mode de rencontre spécifique, ou de ce que je préfère appeler une convergence, entre différents projets politiques, et qui est produite par, et qui produit, une logique spécifiquement économique. La partie suivante de cette présentation est donc consacrée à la clarification d’une dimension clé du fémonationalisme. Il s’agit pour moi d’expliquer le fémonationalisme comme une économie politique néolibérale.

Comme je l’ai dit au début, très peu d’études ont tenté d’explorer les fondements économiques et politiques de ces convergences idéologiques. Les quelques études qui ont essayé de prendre en compte les dimensions politiques et économiques du virage vers la question de genre et la question gay pris par des politiques conservatrices, néolibérales ou racistes ont principalement fait référence au néolibéralisme comme le cadre contextuel dans lequel opérait ce virage.

Par exemple, Sirma Bilge soutient que la possibilité que le genre et la sexualité deviennent un « champ opératoire des nationalismes racistes et impérialistes » est principalement due à leur « adéquation » avec le mode néolibéral de dissimulation des inégalités structurelles derrière les conflits culturels. Ces études, cependant, abordent le néolibéralisme comme le théâtre économique de la rencontre entre ces différentes forces, mais non comme l’un des personnages principaux de la scène. Tout en étant d’accord sur le fait que le néolibéralisme est central pour comprendre ces phénomènes, je défends l’idée que le néolibéralisme n’est pas simplement le contexte économique où s’effectue la convergence évoquée précédemment, mais qu’il est lui-même constitutif d’une telle convergence.

Le principal exemple ici tient dans les politiques d’intégration civique pour les migrantes. Ces politiques sont extrêmement importantes à la fois parce qu’elles témoignent de la participation des néolibéraux à la stigmatisation des musulmans et des immigrés au nom des droits des femmes, et parce qu’elles rappellent fortement que le féminisme n’est pas seulement un discours flottant confiné aux médias, mais qu’il se traduit concrètement par des politiques réelles. Comme je l’ai mentionné au début de mon exposé, ces politiques exigent que, afin d’obtenir leur droit de résidence, les migrants apprennent ce que l’on prétend être les principaux principes culturels des États européens. L’égalité des genres est ici présentée comme un pilier de la nation européenne occidentale, et la déclaration de respect des droits des femmes est devenue une condition d’établissement en Europe pour les migrants.

Cependant, il convient de noter que les programmes d’intégration civique ont non seulement une dimension culturelle, mais aussi une forte composante économique. Avec la création du Fonds européen d’intégration en 2007 – destiné à financer des initiatives de différentes organisations européennes visant à faciliter l’intégration des migrants – les politiques d’intégration civique aux Pays-Bas, en France et en Italie ont ciblé les femmes en particulier. L’un des objectifs de ce fonds est en effet de fournir des ressources matérielles à des programmes qui aident les femmes migrantes à s’intégrer économiquement en trouvant un emploi.

Un ensemble important de données statistiques, d’études transnationales et de documents politiques a été progressivement élaboré au niveau de l’Union Européenne ces dernières années, mettant en évidence des taux d’emploi et d’activité inférieurs pour les femmes migrantes par rapport à ceux des hommes migrants non occidentaux. Plus ou moins explicitement, les faibles taux de participation de ces femmes à la main-d’œuvre sont attribués à leurs origines culturelles arriérées, jugées responsables du maintien des femmes migrantes musulmanes et non occidentales dans un état de sujétion et de dépendance économique et, par conséquent, les décourageant d’entrer sur le marché du travail.

Afin de garantir les ressources fournies par les fonds d’intégration, un certain nombre de programmes ont été adoptés depuis 2007 pour promouvoir l’entrée sur le marché du travail national des femmes migrantes issues de pays non européens. Il est à noter que, dans les trois pays sur lesquels je me concentre, certaines organisations de femmes et féministes ont été en première ligne pour faire des propositions visant à encourager l’intégration des femmes migrantes au marché du travail. Par exemple, en France depuis 2009, la loi sur l’intégration des migrants a instauré un «bilan de compétences professionnelles» comme exigence obligatoire pour tous les signataires du contrat d’accueil et d’intégration [CAI].

Les migrants qui signent le CAI doivent suivre un cours de trois heures, au cours duquel leurs certificats scolaires et les documents certifiant leurs compétences et leur expérience de travail sont évalués. Selon les données officielles publiées en 2011, 58,7% des signataires d’un CAI ont fourni un bilan professionnel ; 65% d’entre eux étaient des femmes. La mise en œuvre du bilan de compétences professionnel obligatoire a été présentée au public comme un moyen de promouvoir l’intégration des migrants, selon l’idée que « l’accès à l’emploi est l’une des priorités du gouvernement français dans le but de faciliter l’intégration des nouveaux arrivants dans la Société française ».

En outre, il a été envisagé comme un instrument permettant de lutter contre la position défavorisée de la population migrante sur le marché du travail, en particulier de sa composante féminine. Bien qu’elle ait été présentée comme un moyen d’évaluer les compétences et les attitudes des nouveaux arrivants afin de les aider à adapter leur recherche d’emploi à leurs compétences, la stratégie visant à s’attaquer aux taux réduits d’activité et d’emploi des migrants, en particulier des femmes, les a en fait conduits non vers les secteurs pour lesquels ils ont des diplômes et/ou une expérience de travail, mais vers les secteurs confrontés à des pénuries de main-d’œuvre.

Depuis la fin des années 2000, les gouvernements français successifs ont signé des accords avec les représentants des branches économiques qui ont des difficultés à recruter des travailleurs nés au pays; notamment l’Agence nationale des services à la personne (ANSP), le secteur du nettoyage et de l’économie sociale, le secteur de la restauration et de l’hôtellerie.

L’orientation des femmes migrantes en voie d’insertion civique vers les secteurs de l’accueil et du ménage et du travail domestique en France comme aux Pays-Bas, est également mise en œuvre à travers des programmes spécifiques financés par le Fonds européen d’intégration. Depuis 2008, le Pôle Emploi français – qui est coordonné avec plusieurs associations bénéficiaires des fonds du FEI depuis 2008 comme le Centre National d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles – a signé un accord avec le Ministère de l’Immigration et l’Agence nationale des services à la personne, afin de promouvoir les services ménagers comme une opportunité d’emploi pour les femmes migrantes participant au programme d’intégration.

En outre, le FEI a régulièrement financé l’organisation basée à Bordeaux, Promofemmes, pour offrir une formation aux femmes migrantes afin de les aider à trouver un emploi dans le secteur du nettoyage et de l’hôtellerie. Dans l’ensemble, l’encouragement des femmes migrantes à être actives sur le marché du travail et l’identification de mécanismes (comme le bilan des compétences professionnelles) destinés à les aider à surmonter les obstacles qu’elles rencontrent, les orientent de facto vers les emplois dont les femmes et les hommes français ne veulent pas : ménage, nettoyage, baby-sitting, soins infirmiers et aide à la personne.

En dépit de l’importance donnée par diverses féministes, organisations féminines et fémocrates, à la nécessité pour ces femmes de s’émanciper en entrant dans la sphère publique productive, les femmes migrantes ont en réalité été confinées aux soins et au travail domestique dans la sphère privée. Il y a donc une contradiction à ce que les féministes réclament l’émancipation des femmes migrantes et musulmanes tout en les dirigeant vers la sphère de laquelle le mouvement féministe avait historiquement tenté de libérer les femmes. Mais il est important de mentionner ici le rôle actif des gouvernements de droite et de certains partis de droite nationalistes dans ces politiques visant à orienter ces femmes dans le secteur des soins et du secteur reproductif domestique ou social.

Par exemple, lors de la crise économique mondiale de 2007-2011, le gouvernement italien de Berlusconi a supprimé de nouveaux quotas d’immigration, présentés comme une réponse à la crise économique qui semblait avoir rendu inutile le recours aux travailleurs migrants. Cependant, une exception a été faite pour les travailleuses domestiques et de soins. En 2009, le gouvernement a donc accordé une régularisation uniquement pour les migrants irréguliers qui travaillaient comme domestiques, car c’était considéré comme le seul secteur où la demande de main-d’œuvre ne pouvait être satisfaite par l’offre nationale. A cette occasion, Roberto Maroni de la Ligue du Nord (alors Ministre de l’Intérieur) a de nouveau déclaré :

« Il ne peut y avoir de régularisation pour ceux qui sont entrés illégalement, pour ceux qui violent une femme ou volent une villa, mais nous prendrons en compte toutes ces situations qui ont un fort impact social, comme dans le cas des soignants migrants. »

Les partis anti-immigrés de droite, tels que la Ligue du Nord, étaient donc prêts à fermer les yeux sur les sans-papiers quand il s’agit de femmes travaillant dans le secteur domestique et des soins, même en période de crise économique. Il y a trois ans, j’ai effectué une analyse détaillée des données sur les performances économiques des migrants non occidentaux entre 2007 et 2013, en termes d’évolution de l’emploi et des secteurs où ils sont employés.

Ces données montrent que les migrantes musulmanes et non occidentales ont non seulement été épargnées pendant la crise, mais que leurs taux d’emploi et d’activité ont même augmenté au cours de ces années. Contrairement aux hommes migrants non occidentaux, qui trouvent le plus souvent un emploi dans des secteurs économiques tels que la construction ou la fabrication, où les délocalisations et fermetures de sites de production peuvent facilement être utilisées comme dispositifs de « gestion de crise » pour réduire le nombre de travailleurs, les femmes migrantes non occidentales sont principalement employées dans les secteurs du soin et de l’économie domestique.

Ce sont des secteurs auxquels les opérations classiques de gestion de crise du capital ne s’appliquent pas : la reproduction sociale, tout simplement, ne peut être délocalisée ou fermée en période de crise économique. Le travail de soin doit continuer même pendant les périodes de récession afin de garantir le fonctionnement quotidien de nos sociétés. En effet, dans le contexte actuel de croissance des taux d’emploi de femmes d’Europe occidentale, ce sont de plus en plus des femmes migrantes musulmanes et non occidentales qui s’occupent des enfants, des personnes handicapées et des personnes âgées. Cela se produit précisément à un moment historique où l’Europe occidentale privatise à la fois les services d’aide publique et de soins et est confrontée à une population vieillissante de plus en plus importante.

En d’autres termes, ce n’est pas un hasard si les programmes d’intégration civique encouragent les femmes migrantes musulmanes et non occidentales à trouver un emploi dans le secteur des soins et du travail domestique. Il s’agit en fait d’un secteur pour lequel la demande est en augmentation, en particulier dans une situation où la population vieillit rapidement mais où les femmes européennes ne veulent pas travailler comme soignantes. L’accent mis sur l’intégration des femmes migrantes non occidentales dans leur processus d’intégration et d’émancipation, y compris par des offres d’emploi, est donc possible car elles occupent, contrairement aux hommes migrants, un rôle stratégique dans le secteur de la reproduction sociale des enfants, les soins aux personnes âgées et le nettoyage.

Plutôt que des « voleurs d’emplois », les femmes migrantes musulmanes et non occidentales sont présentées comme celles qui permettent aux habitants d’Europe occidentale, et particulièrement aux femmes, de travailler dans la sphère publique en fournissant les soins que la restructuration néolibérale a marchandisés. En conclusion, je voudrais suggérer que le double standard appliqué aux femmes migrantes musulmanes et non occidentales dans l’imaginaire public en tant qu’individus ayant besoin d’une attention particulière, voire d’un « sauvetage », fonctionne comme un outil idéologique étroitement lié à leur rôle clé (présent ou futur) dans la reproduction des conditions matérielles de la reproduction sociale.

Le fémonationalisme doit être compris comme faisant partie intégrante de la réorganisation spécifiquement néolibérale du bien-être, du travail et des politiques migratoires des États qui ont eu lieu dans le contexte de la crise financière mondiale et, plus généralement, de la crise sociale occidentale. La possibilité que les nationalistes et les néolibéraux puissent exploiter les idéaux émancipateurs de l’égalité de genres, ainsi que la convergence de féministes et fémocrates avec des politiques anti-émancipatrices et xénophobes, provient en grande partie de la reconfiguration spécifiquement néolibérale de l’économie de l’Europe occidentale de ces trente dernières années.

 

Notes

[1] Jasbir Puar, Homonationalisme. Politiques queers après le 11 septembre, Paris, Amsterdam, 2012.

Fémonationalisme, suite

Voici trois jours, nous avons reblogué ici-même un article de Joao Gabriell qui réagissait aux premières déclarations de la nouvelle secrétaire d’État à l’égalité des hommes et des femmes: « Outre une grande campagne de communication antisexiste et l’instauration d’un congé maternité unique, indépendamment du statut des femmes (salariées, entrepreneuses, etc), la nouvelle Secrétaire d’Etat a annoncé une mesure qui a de quoi inquiéter : l’instauration de policiers habilités à verbaliser les insultes sexistes dans l’espace public, s’inscrivant dans le projet plus large du nouveau Président d’introduire « 10 000 policiers de proximité ». Avant même de songer à la verbalisation des insultes sexistes, cette déclaration a de quoi faire frémir tous ceux qui sont conscients que le renforcement des dispositifs policiers est annonciateur de plus de violences policières, et donc aussi de crimes policiers, en particulier contre les hommes arabes et noirs vivant dans les quartiers populaires. Car en effet, ce n’est certainement pas dans le 16e arrondissement parisien que les effectifs policiers seront gonflés. De plus, les contrôles au faciès étant déjà largement prouvés, ce ne sont certainement pas tous les hommes qui seront concernés par cette accentuation de l’activité policière. » Et voici ce que nous apprenons aujourd’hui par Médiapart:

« Un article sorti dans le Parisien en fin de semaine affirme qu’une partie du quartier La Chapelle serait interdite aux femmes par la présence de trop nombreux hommes dans la rue, pour ne pas parler des réfugiés. L’article est immédiatement repris par les médias, comme RTL, France Info… Et vendredi 19 mai 2017 le collectif SOS La Chapelle, des élus LR et Valérie Pécresse se réunissent aux pieds du métro La Chapelle pour en appeler à l’intervention immédiate du nouveau gouvernement. Valérie Pécresse propose aussi une aide à la sécurité à tous ceux qui ont peur. Un budget sorti tout droit des caisses du Conseil régional d’Ile de France et dont la Mairie de Paris ne voudrait pas selon Mme Pécresse. Bref, le feu aux poudres. »

Contre ces tentatives de semer la panique, Médiapart donne la parole aux habitantes du quartier de La Chapelle. Cette vidéo est à voir ici. Ça vaut la peine de prendre les quelques huit minutes qu’elle dure pour comprendre de quoi il retourne.

Le fémonationalisme sous l’ère Macron : d’effrayantes perspectives sécuritaires et racistes au nom de la cause des femmes

Par

Mercredi 17 mai 2017, dans l’émission spéciale de Nicolas Poincaré sur Europe Soir traitant de la nomination des nouveaux ministres du gouvernement, était invitée à s’exprimer Marlène Schiappa1. Cette dernière n’est autre que la nouvelle Secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes. Assurant que l’égalité hommes-femmes serait une « grand cause nationale du quinquennat d’Emmanuel Macron », Marlène Schiappa a fait part de quelques-unes des tâches qu’elle souhaite accomplir.

Outre une grande campagne de communication antisexiste et l’instauration d’un congé maternité unique, indépendamment du statut des femmes (salariées, entrepreneuses, etc), la nouvelle Secrétaire d’Etat a annoncé une mesure qui a de quoi inquiéter : l’instauration de policiers habilités à verbaliser les insultes sexistes dans l’espace public, s’inscrivant dans le projet plus large du nouveau Président d’introduire « 10 000 policiers de proximité ».

Avant même de songer à la verbalisation des insultes sexistes, cette déclaration a de quoi faire frémir tous ceux qui sont conscients que le renforcement des dispositifs policiers est annonciateur de plus de violences policières, et donc aussi de crimes policiers, en particulier contre les hommes arabes et noirs vivant dans les quartiers populaires. Car en effet, ce n’est certainement pas dans le 16e arrondissement parisien que les effectifs policiers seront gonflés. De plus, les contrôles au faciès étant déjà largement prouvés, ce ne sont certainement pas tous les hommes qui seront concernés par cette accentuation de l’activité policière.

« Et c’est parce que cette police est raciste et qu’elle vise les hommes de nos communautés que la population française majoritaire continue de la soutenir. Le racisme est donc ce qui permet de garantir l’impunité policière. Si demain la police allait défoncer les os des hommes blancs et de ceux de la classe moyenne, de moins en moins de gens la défendrait. »2

Et concernant précisément cette ambition de verbaliser les insultes sexistes – et donc plus largement le harcèlement sexiste – dans l’espace public, j’aimerais reprendre une analyse faite ultérieurement sur ce blog concernant les conditions de possibilité d’exercice du sexisme par les hommes en fonction de leur position de race/classe. Il devient évident, si on partage la grille de lecture qui va suivre, que ce projet sera directement tourné contre les hommes non blancs des quartiers populaires, et donc par extension contre les communautés non blanches, puisque cela aura aussi une incidence sur les femmes de ces groupes sociaux :

« […] ce qui change ce n’est pas la nature du sexisme, mais au moins deux choses : les conditions de possibilité d’exercice du sexisme et les perceptions/réactions des actes sexistes, variables dans les deux cas selon la position des hommes dont il est question. […] Un homme dominant a du pouvoir aussi bien sur son épouse, ses éventuelles soeurs, que sur d’autres femmes : celles qui lui sont subordonnées au travail, voire celles qu’il emploie si c’est lui le patron, celles à qui il enseigne s’il est prof, celles qu’il peut payer dans le cadre de la prostitution bien moins stigmatisée que celle de rue car pratiquée dans les beaux hôtels, celles qui sont peut-être mêmes employées chez lui (domestiques, nounous etc). Il sera moins enclin au harcèlement de rue qu’à celui qu’il peut effectuer dans tous les espaces où il a du pouvoir. Lorsque cet homme dominant harcèle/frappe/viole des femmes, cela peut être dans le cadre de toutes ces relations. Autrement dit, pas besoin de  « concentrer » cette violence sur son épouse, elle peut se déployer à souhait dans bon nombre de situations.

Un homme pauvre et/ou non blanc en revanche a surtout du pouvoir sur les femmes qu’il fréquente dans l’intimité (épouse, conjointe, sœurs), parce qu’il n’est le patron ou le supérieur de personne, que s’il a recours à la prostitution ce sera celle de rue où bien sûr il peut exercer une violence mais bien plus stigmatisée et criminalisable, et parce qu’enfin, il n’a évidemment aucune femme qui est employée chez lui. Dans ce contexte, l’essentiel de l’exercice du pouvoir masculin sera surtout sur les femmes à qui il est lié par le sang, le couple, ou à celle dans la rue (harcèlement de rue, prostituées).

Pensez-vous donc que la différence entre ces deux hommes relève d’un sexisme de nature différente dans chaque cas, ou s’explique comme je l’avance par des conditions de possibilité de l’exercer qui dépendent de leur pouvoir social respectif ? Pensez-vous que l’homme dominé exerce une violence surtout dans l’intimité et dans la rue, pour se « venger » de ses frustrations d’exploités et d’opprimés par le racisme, ou simplement parce que ce sont les seuls lieux où il peut l’exercer, contrairement à l’homme dominant qui peut la déployer dans tellement plus de contextes ? […] L’hypervisibilité du sexisme des hommes non blancs est à mettre en perspective avec l’invisibilité du sexisme des dominants.[…] à l’invisibilité du sexisme des hommes dominants, il faut rajouter l’impunité lorsque celui-ci est dévoilé au grand jour. Impunité qui n’existe pas pour l’homme dominé. Il ne s’agit évidemment pas de plaider pour une impunité pour tous les hommes, mais d’exiger une justice pour toutes les femmes, et pas un semblant de justice et de condamnation que lorsqu’elles agressées par des prolétaires et/ou des racisés. »3

Ce qu’il faut retenir de ce long extrait pour le cas qui nous occupe ici, c’est notamment la question de l’espace public : les hommes dominants n’occupent pas l’espace public de la même façon que les hommes dominés, ils ne fréquentent d’ailleurs globalement pas les mêmes lieux et ceux qu’ils fréquentent ne sont pas sous contrôle policier permanent comme le sont les quartiers populaires. Autrement dit, on a non seulement tendance à moins les voir, mais ils sont moins criminalisés, alors que les hommes dominés sont surexposés (ils sont notamment bien plus souvent au chômage, ils occupent plus souvent des métiers extérieurs comme dans le bâtiment etc) et c’est sur eux que se concentre l’activité policière. Un renforcement des effectifs policiers, avec certains d’entre eux qui seront habilités à verbaliser les violences sexistes dans l’espace public (et pas à la fac, pas à l’Assemblée nationale, pas dans un ministère, pas dans les cabinets d’avocats, pas dans les bureaux des conseils d’administration des entreprises, etc.), c’est donc le nom de code pour : renforcement du contrôle et de la criminalisation des hommes non blancs, et en particulier ceux des quartiers populaires. Il n’y a aucun doute à avoir là-dessus.

Pour poursuivre l’analyse de l’extrait cité, qu’importe qu’un homme non blanc prolétaire analyse ses comportements sexistes par le prisme de ses frustrations, au vu de tout ce qu’il se mange comme violences de l’Etat raciste, nos analyses doivent se concentrer non pas sur sa subjectivité d’opprimé et d’exploité, mais sur les places que lui assigne le système. L’explication par la frustration n’est qu’une rationnalisation discursive de quelque chose qui renvoie à la condition systémique. De la même façon que les femmes, notamment celles qui n’ont pas les possibilités d’échapper à leur condition, rationnalisent leur situation (« m’occuper du ménage et rester à la maison ne me dérange pas, j’ai toujours aimé m’occuper des tâches ménagères » etc), parce que lorsqu’on n’a pas d’autres options, il faut bien vivre et se construire des justifications4, les hommes dominés (et leur entourage) rationnalisent aussi par le discours les contradictions de leur position d’opprimés-exploités pouvant à l’intérieur du foyer opprimer à leur tour. On peut donc comprendre le recours à cette explication dans la vie de tous les jours, mais une analyse politique a le devoir d’aller plus loin.

La nouvelle secrétaire d’Etat affirme que son projet s’explique notamment par le fait que la majorité des femmes ne veut pas porter plainte après des agressions sexuelles ou insultes sexistes, ce qui est une réalité5. Voilà pourquoi il est tragique que ce qui est un fait indéniable, à politiser avec les bonnes grilles de lecture, soit utilisé pour légitimer une entreprise sécuritaire dont l’application sera à coups sûrs raciste. Pour ne rien arranger comme toujours, dans les discours qui font face à ce féminisme d’Etat raciste, on peut malheureusement lire ou entendre que si les femmes ne portent pas plaintes, notamment celles des classes dominées socialement et racialement, ce serait par esprit de sacrifice. Or, là encore l’analyse politique demande de prendre du recul : les faibles dépôts de plainte s’expliquent parce que l’institution policière les refuse, tourne en dérision les agressions sexistes/sexuelles et fait vivre un calvaire à beaucoup des plaignantes6. Si justement on veut réellement penser l’Etat, et se confronter à lui, c’est cela qu’il faut mettre en cause, et non pas un supposé « esprit de sacrifice » ou de « solidarité » des femmes dominées avec les hommes dominés: la police est une institution d’Etat et c’est son fonctionnement qui décourage le dépôt de plainte. Il ne faut donc faire preuve d’aucune espèce de sympathie pour les analyses qui en viennent au final à détourner l’attention sur la dimension institutionnelle et étatique de la non possibilité de plaintes par les femmes dominées. L’idée de « sacrifice » et de « solidarité » est peut-être attrayante, mais elle ne fait que reprendre une fois de plus les modes de rationnalisation par le discours de quelque chose qui renvoie à une condition dans laquelle les individues sont prisonnières, et qui est le véritable problème. Et je ne pense pas qu’on combat la racialisation des questions de genre et sexualité, et que l’on se confronte à l’Etat en restant au niveau de la subjectivation par les opprimés, hommes comme femmes, de leur condition. Que l’on se comprenne bien, je ne crois pas en la police comme solution aux violences sexistes, mais s’il faut analyser la question des femmes, notamment opprimées racialement et exploitées, et du dépôt de plaintes, c’est la perspective que je défens. Pas pour espérer que la police « fasse mieux son travail », mais pour prouver une fois de plus à quelle point elle n’a pas la fonction de protéger les femmes.

C’est d’ailleurs, un de ces nombreux paradoxes montrant comment fémonationalisme et hétérosexisme fonctionnent main dans la main : des policiers seront habilités à verbaliser des insultes sexistes, alors même que le fonctionnement de leur institution décourage le dépôt de plaintes pour agressions sexuelles (et donc que très peu de viols sont jugés), et que les insultes sexistes, homophobes et les violences à caractères sexuelles sont une des modalités récurrentes de l’expression de la brutalité policière7.

Nous avons pu voir les féministes institutionnelles d’Osez Le Féminisme regretter sur les réseaux sociaux que contrairement à ses promesses de campagne, Emmanuel Macron n’ait pas créé un Ministère des droits des femmes, plein et entier, mais simplement un Secrétariat d’Etat. Depuis notre perspective en revanche, nous pouvons quelque part en être rassurés, vu ce qui nous attend déjà avec ce secrétariat d’Etat.

***

Ces perspectives effrayantes rappellent évidemment l’importance de lutter contre le fémonationalisme en particulier et le racisme en général. L’importance de tracer une frontière claire, aussi bien idéologiquement que politiquement, entre le féminisme qui se rendra complice de cette mesure et des conséquences qu’elle induira inévitablement, et celui qui aura le devoir de s’y opposer frontalement sans tergiverser. Mais cela rappelle aussi l’urgence de tracer une autre frontière : cette fois entre les analyses émancipatrices et celles réactionnaires du fémonationalisme à une époque de confusions sur lesquelles prospèrent un large éventail de populistes, et où parfois la différence entre des critiques émancipatrices et réactionnaires n’est pas toujours claire, même dans les camps se revendiquant de l’émancipation. Dans un tel contexte, la réapparition sur la scène politique d’un personnage tel que Dieudonné, qui y verra sans doute une aubaine, ne laisse rien présager de bon quant aux types de critiques qui vont fleurir contre ce projet sécuritaire et raciste qui se pare des habits de la lutte antisexiste.

Il faudra donc se faire entendre et s’organiser non seulement contre ce projet d’Etat, mais aussi clarifier, pour l’imposer, ce que peut être une approche politique émancipatrice de la lutte contre le fémonationalisme et l’Etat policier8.

Mise à jour : 19/05/2017


2«Contre les violences policières : justice pour nos frères, justice pour nos communautés, justice pour nous-mêmes »

https://qtresistance.wordpress.com/2017/02/14/contre-les-violences-policieres-justice-pour-nos-freres-justice-pour-nos-communautes-justice-pour-nous-memes/

3Combattre la racialisation des questions de genre et de sexualité à la racine https://joaogabriell.com/2016/11/18/combattre-la-racialisation-des-questions-de-genre-et-de-sexualite-a-la-racine/

4Voilà pourquoi les discours individualistes et libéraux sur l’émancipation sont particulièrement violents, puisqu’ils supposent que tout le monde a accès aux mêmes possibilités d’échapper à sa condition, ce qui est bien loin d’être le cas.

6– « J’ai porté plainte pour viol : pour les flics, c’était moi la coupable » https://www.streetpress.com/sujet/1488551838-plainte-viol-torture

– Lire également les témoignages et analyses sur le sujet sur la page Facebook « Paye ta policee » https://www.facebook.com/payetapolice/?fref=ts

7Nous pensons ici aux exemples récents tels que le viol de Théo Luhaka et les mises en lumières d’autres agressions sexuelles que la médiatisation de cette affaire a permis de mettre en lumière.

D’autres exemples illustrent également la dimension sexuelle des violences policières :

http://www.sudouest.fr/2017/05/13/video-un-etudiant-affirme-avoir-ete-agresse-par-deux-policiers-dans-le-val-d-oise-3443818-4697.php

https://www.streetpress.com/sujet/1495039540-commissariat-policier-eclate-gueule-pute

https://www.streetpress.com/sujet/1469120055-policiers-homophobes-place-republique

8Vous pouvez écouter ici la table ronde contre l’Etat policier organisée par la revue AssiégéEs le 8 avril dernier https://qtresistance.wordpress.com/2017/04/11/audio-table-ronde-sur-la-lutte-contre-letat-policier-samedi-8-avril-2017-itmtc2017/

« Oui mais quand même, la religion c’est mal »

« Oui mais quand même, la religion c’est mal. » Montée de l’islamophobie et banalisation du fémonationalisme.

Voici un article de Mona Chollet sur son site Périphéries. Le début donne le ton : « Relayer l’information de la énième agression d’une femme voilée, ou les propos haineux tenus sur l’islam par la représentante d’une organisation pseudo-féministe, revient immanquablement à emboucher l’appeau à trolls religiophobes. Que des femmes soient insultées et tabassées, que le féminisme serve de leurre pour répandre et banaliser le racisme le plus crasse, tout cela, le/la religiophobe s’en moque : dans un pays où médias et politiques, de façon plus ou moins insidieuse, désignent à longueur de temps les musulmans comme la cause de tous les maux de la société, son seul sujet d’anxiété est que son droit à « critiquer la religion » soit garanti. Pour l’exprimer, il usera de subtiles gradations dans la virulence, de la simple protestation à l’éructation scatologique probablement censée traduire la hauteur à laquelle il plane dans l’éther philosophique inaccessible aux benêts qui voient du racisme partout : « Moi, je chie sur toutes les religions. » » Voir tout le texte par ici : http://www.peripheries.net/article335.html

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