Les «frotteurs», un «non-évènement»? 13 de leurs victimes répondent

Des femmes ayant subi des agressions dans le métro répondent à la tribune du Monde.

Publié le 13 Janvier, 2018 à 3:46 p.m. sur Buzzfeed

 Dans une tribune publiée dans Le Monde, un collectif de 100 femmes a écrit :

«Surtout, nous sommes conscientes que la personne humaine n’est pas monolithe : une femme peut, dans la même journée, diriger une équipe professionnelle et jouir d’être l’objet sexuel d’un homme, sans être une « salope » ni une vile complice du patriarcat. Elle peut veiller à ce que son salaire soit égal à celui d’un homme, mais ne pas se sentir traumatisée à jamais par un frotteur dans le métro, même si cela est considéré comme un délit. Elle peut même l’envisager comme l’expression d’une grande misère sexuelle, voire comme un non-événement.»

Mais pour les victimes de frotteurs, ces agressions sont loin d’être un «non-événement». Voici leurs témoignages.

Mélanie, 29 ans, photographe/vidéaste

«La première fois que j’ai été confrontée à un frotteur a aussi été la plus traumatisante, puisque j’ai veillé ensuite à ce que ça n’arrive plus jamais. C’était en 2008, j’étais en première année de BTS, et je vivais à Paris depuis seulement six mois. Je n’étais du coup pas encore très au fait de ce genre de phénomène. Dans une rame de métro bondée, à 8 heures du matin, je me suis retrouvée le dos collé à un homme (la quarantaine, un physique affreusement normal) et j’ai juste senti son sexe glisser contre le haut de ma fesse. Mon premier réflexe a évidemment été de me dire que j’hallucinais et que ça devait être autre chose. Mais le temps que je me pose la question, il avait mis ses deux mains sur mes deux hanches pour ne pas que je me dégage. J’ai essayé de bouger, mais c’était ce genre de wagon où tout le monde est très serré. J’ai pris peur d’un coup et j’ai été pétrifiée. Je me suis sentie devenir livide et incapable de bouger, de parler. J’ai dû attendre la station suivante pour prendre le courage de profiter du mouvement des gens qui sortent du wagon pour me dégager et en sortir. Je suis restée 20 minutes sur le quai, totalement choquée et dégoûtée. J’ai pensé à rentrer chez moi et ne pas aller en cours, mais j’ai finalement décidé d’y aller. J’ai mis des mois à raconter cette histoire à quelqu’un.

Je n’ai jamais plus pris les transports en commun, seule ou accompagnée, en étant sereine. Qu’il y ait du monde ou non, je ne suis plus jamais tranquille, je fais toujours très attention.

À aucun moment ce n’est=t aux femmes de se soucier de la supposée « misère sexuelle » des hommes au point de se laisser tripoter si elles n’en ont pas envie. Libre à chacune de considérer ça comme grave ou non, mais les traumatismes que cela peut engendrer chez certaines personnes ne doivent pas être niés.

Je ne sais pas si « traumatisée » est le terme exact pour me désigner, mais étant donné que j’ai encore le souvenir impérissable de chacune des agressions que j’ai subies et que mon comportement a changé par rapport à celles-ci, on ne doit quand même pas en être loin…»

Fanny, 40 ans, directrice de la relation client

«Malheureusement, je ne compte plus les agressions dans le métro, depuis mon adolescence jusqu’à aujourd’hui. En pantalon, en jupe, maquillée, pas coiffée, peu importe, il n’y a pas de tenue pour repousser les frotteurs. Une fois qui m’a marquée, c’était il y a un an et demi. J’étais enceinte jusqu’aux dents, debout pour quelques stations, car pour une fois la ligne 13 était peu empruntée, et je me suis retournée sur le mec en lui hurlant dessus : « Plus près de moi là, c’est dans ma culotte ! Je t’invite à t’arrêter de suite. » Cette phrase a beaucoup fait rire mes collègues le lendemain, y compris les femmes… Comme si c’était normal de subir ce genre de comportement. Mes voisins de voiture ont incendié le mec, mettant en avant ma « condition ». Ce qui au fond était presque plus irritant, on me défendait car j’étais enceinte, finalement.

Les premières fois, je me sentais honteuse, essayant même de me persuader que ça n’était pas en train de se passer, que c’était dans ma tête, n’osant pas intervenir ou même faire en sorte que cela cesse, comme si je provoquais ce comportement malgré moi et que les gens autour se retourneraient contre moi. Je ne montais plus dans les rames blindées, je me mettais en tête de rame pour être près du conducteur et me coller à la paroi, au cas où. C’est triste quand j’y repense. J’avais fini par ne plus me sentir en sécurité nulle part, puisque à pieds, en métro ou même en taxi, les comportements des hommes étaient quelques fois déplacés, me mettaient mal à l’aise. On en revient à « c’est de ma faute », « ça n’arrive qu’à moi ». Finalement, quand le monde te crie que tu y es pour quelque chose, difficile de se l’enlever de la tête. Et puis en en parlant avec les autres femmes, tu te rends compte que cela arrive à tout le monde, tout le temps, et tu es révoltée qu’on se taise.

Les années passant, j’ai osé parler une fois, puis deux, et désormais je ne me tais plus et je confronte. Maintenant, je ne me sens plus coupable face à ces comportements, je sais que c’est la personne en face (ou plus souvent derrière moi) qui est en faute, donc je n’hésite plus. Et les frotteurs, c’est presque la partie pudique, je ne compte plus les « pénis-surprise » brandis au détour d’un couloir désert, dans des escaliers, ou parfois en pleine rame.

Je ne prends plus le métro entre autres pour minimiser les moments de promiscuité. Toutefois, l’une des dernières fois où je l’ai pris, j’ai été victime d’une main aux fesses d’un type qui sortait de la rame. Son grand sourire vainqueur ne laissait pas de doute sur la nature désirée du geste. Je me suis contentée d’un doigt d’honneur.»

Marie, 30 ans, travaille dans l’édition

«Une des mes premières expériences avec un frotteur, c’était dans le RER A, en 2003. J’avais 15-16 ans, c’était l’été de la canicule. Le RER était bondé, à heure de pointe, et il était bien plus petit et non climatisé à l’époque. J’étais pressée contre la porte d’un côté et j’avais un homme âgé (dans mes souvenirs je dirai 40-45 ans, ce qui me semblait très vieux quand j’avais 15 ans…) en costume-cravate qui était collé derrière moi. Au début, je n’ai pas très bien compris ce qu’il se passait. Je croyais simplement qu’à cause de tout ce monde, il était juste collé contre moi. On était d’ailleurs tous et toutes comme des sardines. Et puis, j’ai commencé à sentir sa main sur ma cuisse, derrière. J’étais en short. Encore une fois, je n’ai pas compris ce qu’il se passait, je pensais naïvement à une erreur. Et puis c’est devenu plus insistant. Il a enlevé sa main et j’ai senti son sexe, en érection bien sûr, entre mes fesses et il a commencé à bouger. J’ai été prise de panique. Je ne pouvais plus bouger. J’ai rien pu dire, rien pu faire. J’étais comme paralysée. Quand les portes se sont ouvertes pour l’arrêt, j’ai quand même eu assez d’esprit pour sortir vite du wagon. Vu que j’étais pressée contre la porte, c’était pas trop difficile. Ce n’était même pas mon arrêt mais je suis sortie. Je ne suis même pas allée où je devais aller. Je suis rentrée chez moi. Je me sentais vraiment sale et honteuse. Et coupable de n’avoir pas réagi. De m’être laissée faire. Je n’en ai parlé à personne sur le coup. J’étais bien trop embarrassée.

Les autres fois où j’ai eu à subir des mains sur la cuisse, sur les fesses, des hommes pressés derrière moi ou qui se pressent contre ma poitrine, je ne disais jamais rien et je n’ai jamais su comment réagir. À chaque fois, j’étais comme paralysée. J’avais peut-être peur. Je me sentais peut-être honteuse. Et puis, passé mes 25-27 ans, j’ai arrêté de me laisser faire. Maintenant, quand ça arrive, je le fais remarquer bien fort dans la rame de métro ou de RER, je menace bien fort de casser des doigts s’ils ne retirent pas immédiatement leur main, je marche sur les pieds des frotteurs par derrière. Depuis que je fais ce genre de choses, je reçois souvent des regards compatissants de la part des autres femmes du wagon, des hommes ou des femmes me proposent souvent de changer de place et l’homme frotteur en question sort assez rapidement de la rame après coup.

Ça ne m’a jamais vraiment empêché de reprendre les transports en commun parce que je n’ai pas d’autre choix. Mais je fais attention : je m’assois à côté de femmes, si possible, j’essaie de rester debout à côté de femmes également. J’utilise mon sac à main ou mon sac à dos comme une espèce de barrière, si je suis seule avec des hommes dans un wagon, je change de wagon.

Je ne sais pas si ça m’a traumatisée. Mais ça me rend méfiante de tout. Je regarde toujours autour de moi, je cherche les sorties possibles. C’est peut-être une forme de traumatisme d’ailleurs. De devoir faire attention à tout autour de soi, en vigilance constante. D’ailleurs, je ne pense pas qu’être traumatisée ou non soit vraiment la question. Ça change certainement le rapport qu’on a avec notre corps d’être sans cesse sexualisée et de ne pas se sentir à l’aise dans l’espace public. La vraie question, c’est d’arrêter de blâmer les femmes pour ce qu’elles subissent, et d’arrêter d’excuser sans cesse les hommes pour ce qu’ils font.»

Salomé, 21 ans, étudiante

«La première fois, c’était en prépa, j’avais 19 ans. Je n’ai pas réussi à réagir. C’était un vieux monsieur et le métro était plein. Je me disais que ce n’était pas de sa faute s’il me collait, et en même temps il avait de la place pour bouger. Je me suis renfermée sur moi en me disant que ça allait passer. Mais la rame se vidait et il ne bougeait pas. Au contraire, il se frottait de plus en plus contre moi. Quand il a fini par partir, j’ai fondu en larmes.

C’était la première fois que ça m’arrivait, je sortais du lycée, j’étais tétanisée. Ça a dû durer cinq arrêts, mais ça m’a semblé une éternité. J’en ai parlé à une amie juste après, et après plus jamais. C’était dur de réexpliquer, de le revivre. J’ai complètement nié ce qui s’était passé.

La deuxième fois, c’était à Paris, l’année dernière. Exactement la même chose : la rame était bondée, un homme en a profité. Mais la différence, c’est que j’avais appris entre-temps à me défendre. J’ai désormais toujours un petit couteau sur moi. C’est super triste à dire, mais c’est comme ça. Alors cette fois, j’ai ouvert le couteau dans ma poche et je lui ai piqué la jambe. Légèrement, sans chercher à le blesser. Je voulais juste qu’il comprenne. Il a reculé tout de suite et est descendu, ce qui prouve bien qu’il avait quelque chose à se reprocher, sinon il serait resté.

Maintenant je suis beaucoup plus méfiante quand je me déplace, je ne peux plus sortir sans cette minuscule arme dans ma poche et je dévisage constamment les gens avant de rentrer dans un métro.»

Aline, 32 ans, responsable communication

«Alors âgée de 19 ans, je suis dans le métro vers la station Ranelagh ou Jasmin, il est un peu tard (22 heures), je vais chez une amie. Le métro est assez vide et je rêvasse à moitié. Je suis assise sur un strapontin pour avoir de la place pour les jambes. Je sais qu’un homme est assis sur le strapontin en face de moi mais je lui prête pas vraiment attention. Puis je me rends compte qu’il me fixe, je le regarde dans les yeux, il me sourit, il est bien plus vieux. Et je vois que son bras droit est très agité. En baissant le regard, je constate qu’il se donne du plaisir (et qu’il en a…). Toujours ses yeux qui me fixent. Je ne sais pas trop quoi faire, jusqu’au moment où il s’apprête carrément à ouvrir son pantalon. Là je me lève et je descends. Ce n’est pas ma station du tout mais il m’a glacé le sang car je me suis dis que ça devait faire un moment qu’il me regardait en se caressant.

Ensuite, si j’ai pu reprendre le métro facilement, c’est parce que je n’ai pas eu le choix, j’en avais besoin pour aller en cours, puis maintenant pour aller travailler… Mais par contre, je me suis mise à regarder tout le monde. Systématiquement, si je dois m’asseoir, j’essaie de me mettre à côté d’une femme ou d’une famille pour me sentir plus en sécurité. Et j’évite de le prendre seule tard le soir.

Les femmes qui ont écrit la tribune publiée dans Le Monde n’ont jamais dû être confrontées à un frotteur, ou comme moi à un homme qui se donne du plaisir en vous prenant pour cible. Je ne me suis absolument pas sentie flattée, bien au contraire, c’est humiliant, dégradant, je me suis sentie salie. J’en ai rien à faire qu’il subisse une « misère sexuelle », c’est son problème, pas le mien, je n’avais pas à en subir les conséquences si tel était le cas d’ailleurs. Et il ne faut pas considérer ces agressions comme des non-événements. Si je me rappelle encore 13 ans plus tard de cette histoire, c’est que ça m’a marqué, donc c’est un événement. Pourquoi ce serait honteux de le dire ? Au contraire, ça l’a été pendant longtemps et maintenant que les femmes parlent, l’impunité des « frotteurs » est terminée et tant mieux. On n’est pas les réceptacles des fantasmes malsains de certains, de leurs « maladies » ou que sais-je.

Quant au fait qu’il faudrait que nous « [prenions] nos responsabilités« , qu’est-ce que ça veut dire ? Je ne suis pas responsable de ce qu’il a fait. J’aurais dû crier ? Le baffer ? Et s’il réplique ? S’il cache un couteau, ou n’importe quoi, je suis bien avancée et je peux peut-être me faire doublement agresser. Personnellement, je suis restée sidérée et je n’ai réussi à me lever qu’au bout d’un moment. En ayant peur qu’il me suive. Ce n’est pas à moi de prendre de responsabilités alors que l’on m’a agressé.»

Sandrine, 38 ans, mère au foyer

«Je suis en fauteuil roulant, donc je n’ai jamais subi de mains aux fesses. On pourrait croire que ça évite une bonne part des tripoteurs en tous genres, et bien non, pas forcément ! C’est ainsi qu’assez tôt, j’ai découvert que des « frotteurs » pouvaient se frotter… contre mon fauteuil roulant.

Cela m’est arrivé plusieurs fois, mais il y en a une en particulier qui m’est restée en mémoire, vers 2003 : j’étais dans le RER et j’ai senti mon fauteuil roulant bouger légèrement, plusieurs fois. J’ai tourné la tête (en fauteuil roulant on est à la hauteur « idéale » pour profiter de la vue) et vu qu’un mec derrière moi me collait (il avait pourtant la place de ne pas le faire) et se frottait contre l’une des poignées du dossier de mon fauteuil roulant. Je connaissais bien cette ligne de RER et je savais qu’il y aurait dans peu de temps un virage. Lorsque le virage a créé l’élan nécessaire, j’ai envoyé la poignée de mon fauteuil roulant direct dans ses testicules. Vu sa tête, il a très bien compris pourquoi je l’avais fait et s’est éloigné sans demander son reste. Même si ça s’est bien fini, ça m’a suffisamment marquée pour que je colle le dos de mon fauteuil contre une paroi lorsque je prends les transports. Et même en soirée ou dehors, je reste vigilante vis-à-vis de ce qui se passe derrière moi.

Et si je dis “pas de mains au fesses”, j’aurais dû rajouter : la plupart du temps. Je suis en fauteuil roulant mais je peux me lever, avec appui. Lors d’un concert au début des années 1990, pour mieux voir la scène, je me suis mise debout sur mon fauteuil roulant, en appui sur deux hommes qui me tenaient. Un inconnu (un vieux d’après une copine qui a vu ce qui s’est passé) en a profité pour me tripoter les fesses. J’avais pourtant 13 ou 14 ans (!).»

Mathilde, 28 ans, rédactrice technique

«C’était en 2014. Dans la ligne 9 du métro parisien, en milieu de journée. Un mec s’est collé à moi. J’avais beau me décaler, il continuait à coller sa bite contre mon dos. Je suis sortie un arrêt plus tôt, en larmes.

Il y avait du monde, mais la rame n’était pas non plus ultra bondée. Je regrette de pas lui avoir collé mon poing dans la figure. Le seul truc que j’ai dit c’est : « ça va, je vous dérange pas ? »

J’ai repris le métro le lendemain car je devais bien aller bosser, mais hyper méfiante, toujours assise ou collée à une porte pour éviter quoi que ce soit

Je n’ai alerté personne de la RATP car je n’y ai pas du tout pensé sur le moment, je voulais juste rentrer chez moi.»

Céline, 35 ans, employée

«Un type, la quarantaine, en mai dernier, à Rome. Le métro n’était pas bondé du tout mais il y avait du monde. Avec ma mère et ma sœur, on faisait du tourisme. Je l’ai senti contre ma cuisse, aucune équivoque possible. Je l’ai fixé et je l’ai incendié en français. Ma mère et ma sœur n’ont pas compris sur le coup puisqu’elles n’étaient pas juste à côté. Les autres personnes n’ont pas réagi. Lui il a compris que j’avais pigé son manège et qu’il devait dégager vite fait. Il s’est tout de suite éloigné en regardant par terre et il est descendu dès qu’il a pu.

J’ai été très en colère, et le suis toujours, d’avoir été confondue avec un objet à la disposition d’un homme. Pas traumatisée non, mais très en colère. Dégoûtée.

Les femmes sont enfin entendues. La parole ne s’est pas libérée : les oreilles semblent leur prêter de l’attention. C’est aux hommes maintenant de prendre leurs responsabilités, faire un travail sur eux-mêmes, déconstruire les codes de la virilité surtout.»

Olga, 28 ans, journaliste web

«Le harcèlement dans les transports et la rue, c’est une réalité depuis mes 11-12 ans, j’ai des dizaines et des dizaines d’exemples. Mais la seule fois où j’ai eu affaire à un frotteur (du moins, en m’en rendant compte), c’était en 2014 dans la ligne 4 du métro parisien. J’ai mis du temps à réaliser, je montais en début de ligne et allais jusqu’au terminus. Assise, j’ai senti une pression derrière-moi, comme la rame était bondée, je ne me suis pas méfiée outre mesure, absorbée par une lecture. Mais à mesure que ma station approchait, j’ai compris que quelque chose n’allait pas : la rame s’était vidée mais je sentais toujours quelqu’un collé à moi. Je portais un décolleté, et cet homme était debout, collé à mon épaule, faisant de légers va-et-vient sur le côté en regardant ma poitrine, visiblement. Quand j’ai tilté que je sentais une érection contre mon corps, j’ai eu un geste de réflexe pour la repousser. Je n’ai pas osé me retourner complètement pour voir à quoi ressemblait mon agresseur, j’ai juste vu un costume et un attaché-case. J’étais tétanisée, et je me suis sentie sale toute la journée. Quand j’y repense, je rentre dans une véritable rage, car s’il y a bien quelqu’un de sale dans l’histoire, ce n’est pas moi mais ce prédateur. J’étais choquée et dégoûtée.

Je suis devenue beaucoup plus méfiante. J’ai perdu ce qu’il pouvait encore me rester de tranquillité d’esprit, à toujours essayer de repérer ce type de situations avant qu’elles ne se produisent (il n’y a pas que les frotteurs à craindre, quand on est une femme dans les transports), mais pour moi hors de question de céder du terrain, je n’ai pas évité les transports par la suite.

J’ai envie de hurler quand je lis la tribune publiée dans Le Monde. C’est quand même dommage de commencer par une affirmation pertinente pour en arriver à une conclusion qui pue autant le sexisme intériorisé. « Misère sexuelle » ? Sérieusement ? C’est l’argument type du violeur pour se justifier de brutaliser toute notion de consentement pour son plaisir physique, ou simplement son égo, en exerçant sa domination sur quelqu’un. Les femmes n’ont pas à supporter une prétendue « misère sexuelle » des hommes sous-prétexte qu’ils ne sauraient se contenir, ou autre stéréotype dangereux du même acabit. Pourquoi le ferait-on ? Au nom de quoi ? Nous ne sommes pas des objets, nous ne sommes pas des saintes. Si on devait donner un quelconque crédit à cette expression censée faire pleurer dans les chaumières pour excuser l’inexcusable, ce serait justement pour qualifier les nombreuses difficultés et déceptions qu’ont les femmes qui ont des relations avec des hommes au niveau sexuel et/ou affectif ! Le fait que les femmes lesbiennes ou bisexuelles – je le suis – ne se comportent pas de la sorte dans l’espace public ou professionnel lorsqu’une personne leur plaît, ou est simplement « à portée de main » (parce que c’est souvent ça, le harcèlement sexuel aussi, la question d’attirance est secondaire), en dit long sur l’origine du problème.

À titre personnel, je traîne un syndrome de stress post-traumatique dû à plusieurs agressions sexuelles et viols au cours de ma vie, et je mets cette expérience là sur le même plan. C’est une invasion de mon espace personnel très violente, une atteinte à mon consentement, à l’intégrité de mon corps, vraiment grave. Et rien ne justifie ni le harcèlement sexuel, ni les agressions sexuelles, ni les viols. RIEN. Ne pas mettre ces agressions au même niveau en disant que certaines seraient sérieuses et d’autres des « non-événements », c’est continuer d’entretenir la culture du viol si chère au patriarcat.»

Astrid, 30 ans, cheffe de projet

«Moi un matin, il y a trois ans dans la ligne 5 du métro parisien, blindée… J’avais mon casque audio et des sacs dans les deux mains. Je sens quelque chose me frotter (insistant) entre les fesses. Vu le monde qu’il y avait, je pensais (à tort) que c’était le sac ou la mallette de la personne derrière moi. J’ai essayé de bouger mais impossible et mon casque ne me permettait pas d’entendre ce qu’il se passait.

A la station d’après je me suis retournée et ai pu enlever mon casque. J’ai croisé le regard de l’homme derrière moi qui m’a fixée droit (regard de défi) dans les yeux tandis qu’il sortait du métro. Je n’ai rien fait et n’ai rien dit.

A l’époque je ne savais pas que cela pouvait être puni. Je regrette et agirai en conséquence si cela se reproduisait un jour. Maintenant, je ne porte plus mon casque (qui coupe le bruit autour) dans les transports.»

Juliette, 29 ans, gérante d’une boutique

«C’était sur la ligne 1 du métro parisien, il y a environ deux mois. L’acte était complètement assumé. Un type a posé sa main sur mon genoux comme sur un accoudoir pour s’installer à côté de moi. Il a râlé en minimisant quand j’ai moi même râlé. Je ne suis pas traumatisée du tout, je trouve juste que c’était très perfide comme approche.

Sur le moment j’étais énervée, toute rouge plusieurs heures quand même. J’ai eu l’impression de faire partie du mobilier urbain, puis cette manière de m’envoyer chier alors que le type m’agrippait le genoux, comme ça, comme si c’était tout naturel…

J’ai été un peu traumatisée par la suite de me souvenir que je faisais partie du mobilier pour beaucoup d’hommes, car cette mésaventure s’accumule à d’autres en dehors du métro. Chaque nouvel événement est un nouveau coup de poignard, une remise à ma place et à ma condition de femme objet.

J’ai du mal à cerner en quoi je dois “prendre mes responsabilités”, mais je suppose que ça veut dire que je ne dois pas me laisser faire. Je m’efforce de dire quelque chose malgré la terreur quand ça arrive, car je ne sais pas qui j’ai en face de moi. Si on est capable de me toucher de manière inapproprié en public, oserait-on m’agresser un degré au-dessus ? Jusqu’où et combien de temps peut durer la confrontation ? Et si personne n’avait le courage de me soutenir, comme cela m’est arrivé dans un magasin quand j’avais 14 ans quand un adulte m’a immobilisée pour m’embrasser et tenter de m’enlever au milieu de nombreux témoins ?

Des traumatismes comme ça, on en a toutes, et ça me révolte qu’on me parle de prendre mes responsabilités face au malheur. Pas un instant celles qui tiennent ce discours ne se soucient de la responsabilité des hommes de ne pas avoir de comportements gênants.»

Pauline, 26 ans, interne en médecine

«La première fois où un homme se collait à moi dans le métro 13, bondé comme à son habitude, je croyais sentir son sexe en érection contre moi mais je n’ai pas osé dire quoi que soit. Je cessais de me répéter que ce n’était pas possible, je devais inventer ou surinterpréter. J’avais peur de faire un scandale sur une invention de ma part. Puis, je me suis retournée et je l’ai vu faire. Je suis sortie en trombe du métro, en tremblant de rage et en pleurant un peu. En arrivant au travail, j’ai dit à mes collègues ce qui m’était arrivé et comme j’étais choquée. On m’a répondu que ce n’était pas cool et on est passé à autre chose. J’ai eu le sentiment qu’à leur yeux c’était un gros dégueulasse, mais que ça n’était pas si grave.

Une autre fois, ce n’était pas un frotteur à proprement parler mais un homme assis devant moi qui massait son sexe en érection à travers son pantalon (il se masturbait quoi) en me regardant droit dans les yeux et en léchant ou en mordant ses lèvres. Tout le monde le voyait faire, personne n’a rien dit, je suis sortie dès que possible. Encore une fois, à l’époque j’ai eu peur de me faire agresser si j’osais réagir.

J’ai continué à prendre les transports en commun (pas le choix) mais j’ai sans doute fait plus attention à ce que je portais (moins de robes et de jupes). Il y a eu des conséquences immédiates dans le sens où, pendant quelques jours après chacune de ces agressions, je me suis sentie salie et ça me faisait frissonner de dégoût.

J’ai fait une psychothérapie avec traitement par EMDR et nous avons abordé le sujet de la sexualité à un moment où je trouvais « sale » le désir qu’avait mon partenaire pour moi. J’en venais à voir son désir pour moi comme dégradant et pervers. Il n’a jamais été insistant, s’est toujours enquis de mon consentement et, après travail psychothérapeutique, je peux affirmer que ce n’est pas seulement ces deux agressions là mais toutes celles que j’ai subies, le regard libidineux des hommes sur mon corps (et ce je me rappelle depuis mes 13 ans !) qui a participé à ces problématiques.»

Hanna, 22 ans, étudiante

«Je n’avais jamais subi d’agression de la part de frotteurs. On m’avait déjà suivie dans la rue ou sifflé, mais la première agression de la part de frotteurs est arrivée il y a à peine quelques jours.

Je ne suis pas une habituée des transports en commun, je marche beaucoup ou prends mon vélo, mais ce lundi j’ai pris le métro pour aller au centre commercial. La rame était pleine, j’étais debout au milieu de la foule, je me suis accrochée à une barre, nous étions vraiment tous très serrés donc au début je n’avais pas fait attention. Je lisais un article sur mon téléphone, j’étais concentrée. Je sentais du mouvement derrière moi et je sentais que la personne derrière était collée à moi mais autant que j’étais collée à la personne devant moi, cela ne m’a pas paru suspect, puis la rame bougeait beaucoup donc les mouvements ne me paraissaient pas anormaux. Puis quand le métro s’est arrêté, j’ai remarqué que la personne derrière moi bougeait encore contre moi, je n’ai pas compris ce qu’il se passait au début. Au bout d’un moment, je me suis retournée. J’ai croisé le regard de l’homme qui se tenait derrière moi et j’ai vu de la gêne sur son visage. Il a paniqué et bousculé tout le monde pour sortir de la rame. Tout s’est passé très vite, je n’ai pas eu le temps ni de comprendre ni de réagir. Et là j’ai vu à travers la vitre, debout sur le quai : il avait une érection. J’ai compris ce qu’il s’était passé et, d’un coup, je me suis sentie horriblement sale. Je suis restée stoïque jusqu’à ce que j’arrive au centre commercial, et là, en descendant du bus, j’ai fondu en larmes. Je me sentais dégueulasse, c’est vraiment le mot, je me sentais souillée, je voulais rentrer chez moi pour me laver, me passer au karcher. Et j’avais aussi une grande colère contre moi-même : j’aurais dû comprendre plus tôt et réagir, j’aurais dû faire quelque chose, dire quelque chose.

Au centre commercial, je me suis assise sur un banc et j’ai pleuré pendant une bonne demi-heure. J’ai appelé une amie pour lui en parler, elle a essayé de me rassurer comme elle pouvait, mais cette sensation de dégoût, ce sentiment d’avoir été humiliée, sont restés un bon moment. Encore maintenant, j’éprouve un dégoût énorme et une très très forte colère en y repensant.

Je n’ai pas pu faire ce que je devais faire au centre commercial, il a fallu que je rentre chez moi pour enlever mes vêtements et me laver. J’ai dû reprendre le métro dans l’autre sens et j’ai ressenti une grande panique en y entrant. Je me suis frayée un chemin jusqu’à la porte fermée de l’autre côté et me suis collée dos à celle-ci pour avoir une vue sur tout ce qui se passait devant moi. J’ai regardé tous les hommes devant moi pour voir s’ils faisaient la même chose à d’autres femmes.

Je suis outrée qu’on puisse qualifier de non-événement un événement qu’une femme subit, sans son consentement, par un inconnu, un événement qui viole son espace privé, qui la dépossède de son corps. Aucune femme ayant subi une agression de la part de frotteurs en est sortie en se disant “C’est rien, les pauvres, ils sont dans une grande misère sexuelle, on peut bien leur accorder ça”. C’est de la folie, je suis vraiment outrée par ces propos. Cet événement m’a traumatisée. Je ne veux jamais revivre la sensation que j’ai vécue à ce moment-là. Je me suis sentie dépossédée de mon propre corps, à la merci de cet homme qui m’a souillée avec son geste.»

L’année passée fut celle de la contestation de la domination masculine…et de son insidieuse négation

Réaction d’un technicien de cinéma et lecteur de lundimatin

paru dans lundimatin#128, le 8 janvier 2018

En 2017, l’affaire Weinstein et ses suites ont fait surgir avec aplomb quelques réactions hors-sol. Si on n’attend plus rien d’ Eric Zemmour ou des grosses têtes (en substance : de « c’est effrayant ce climat de délation » à « Est-ce que, quelque-part, un moment donné, on peut pas dire qu’elles l’ont bien cherché ? ») on peut s’étonner d’avoir vu fleurir un discours réactionnaire venu d’acteurs culturels, plus rare mais tout aussi droit dans ses bottes.

Dans l’émission par les temps qui courent (France Culture, 27/10) Catherine Millet, critique d’art, commissaire d’exposition, directrice de rédaction et écrivain.e décelait dans le #balancetonporc une « haine de la sexualité et une peur face à la sexualité ». Les femmes qui ont témoigné sur Twitter, par pur désamour de la chair, seraient donc passées à côté des promesses de félicité langoureuse, pourtant alléchantes, au sein des expériences suivantes : « Repas de fin de chantier, trente personnes, trois hommes me saisissent, m’entravent et me caressent en chantant. Tout le monde rit » ou « Un red chef, grande radio, petit couloir, m’attrapant par la gorge : un jour je vais te baiser que tu le veuilles ou non » (tweets de @IsaRaoul et @Giulia_Fois_ le 14/10). Mme Millet estime également que les femmes, « dans une grande partie de notre société », sont tout à fait libres de « parler, de s’exprimer ». Elle ne « voit pas ce qui les empêche (…) d’aller chercher de l’aide chez un voisin ou au commissariat de police »…euh…le trauma déjà ? la crainte d’être jugées par d’autres hommes ? la peur du déclassement ? La journaliste Marie Richeux qui l’interroge ce soir-là tente de nuancer (« ça demande à être débattu(…) la majorité des plaintes ne sont pas prises pour les agressions sexuelles, pour le harcèlement de rue, et parfois pour les viols puisqu’il y a nombre d’affaires classées sans suites »), Catherine Millet n’en démord pas : « Je trouve toute cette campagne (…) écoeurante(…) ce qui m’écoeure c’est l’effet de masse ». Raccourci peu scrupuleux pour disqualifier toute analyse du contenu même des tweets.

Un mois plus tard (le 25/11), des propos rapportés de l’acteur et metteur en scène Louis-Do de Lencquesaing par Guillemette Odicino dans Telerama (n°3541) ont cristallisé tous les travers de cette contre-offensive. Tentons une explication de (sous-)texte.

Se prémunissant contre toute attaque féministe (« j’ai partagé sur Facebook l’entretien du Monde avec l’anthropologue Françoise Héritier(…) ») l’acteur indique qu’il a aussi partagé « la vidéo de Mediapart où Frédéric Bonnaud, le directeur de la cinémathèque, explique pourquoi il a maintenu la rétrospective Roman Polanski, et pourquoi il déprogramme, à regret celle (…) sur Jean Claude Brisseau. Il est donc interdit, aujourd’hui d’aimer une œuvre si son créateur est moralement condamnable ? ». Voilà donc la première grande préoccupation des intellectuels : être privé des honneurs, des soirées spéciales et célébrations, redouter le grain de sable qui viendra gripper l’entre-soi. Rappelons juste qu’aimer et honorer sont deux choses différentes. Les films de Roman Polanski ont poussé nombre de mes collègues à graviter autour d’une caméra, l’œuvre de Brisseau est fragile et sensible. On peut revoir souvent ”the ghostwriter” car c’est une grande leçon de montage. On peut garder un souvenir ému de ”la fille de nulle-part” (1), avec ses apparitions fantomatiques et flippantes au sein d’une économie dérisoire. Il est donc possible d’admirer le génie tout en se passant d’une grande messe, je peux être cinéphile sans avoir besoin de totems. Cette manière d’hurler au scandale pour une déprogrammation confine un peu à la pleurnicherie bourgeoise. Lors de la soirée d’inauguration de la rétrospective Polanski, l’association osez le féminisme appelait à un rassemblement à la cinémathèque française. Entendu sur France Info  : un spectateur masculin, contrarié par cet inconfort, prétendait que les agressions sexuelles présumées perpétrées par le réalisateur, ça n’était « pas son problème ». On transmettra aux plaignantes.

A l’instar de Catherine Millet, il y a une autre grande problématique pour le gotha culturel, c’est l’épidémie des témoignages sur la Toile. Ailleurs, d’autres s’indignent : ’Est-ce qu’on ne va pas se retrouver comme en 39 ?’ (Joey Starr, France Inter le 23 novembre). « Le tribunal populaire », la « vindicte sans nuance » : l’inquiétude de Louis-Do de Lencquesaing fait référence aux milliers de femmes qui, après le scandale Weinstein, ont rapporté sur les réseaux sociaux le harcèlement et/ou les violences sexuelles dont elles ont été victimes. On peut aussi se dire qu’en termes de domination masculine, c’est comme en politique ou pour tout ce qui touche au climat : rien ne changera sans une forme de radicalité. On peut trouver la vague Twitter sulfureuse, primaire, maladroite. On doit aussi voir le # comme une émeute ; à ce titre, elle est la poussière qui déborde à force d’être accumulée sous un tapis. Si c’est un « tribunal », c’est que les injustices ont trop duré. S’il est « populaire » c’est que les élites ont trop confisqué la parole. « Il y a des tribunaux pour ça » : n’est-ce pas ce que disent les élus quand l’un.e d’eux.elles est pris.e la main dans le sac. Comme une manière de décourager toute investigation sur les mœurs d’une caste.

Vient ensuite un discours confus. Encadrée par des précautions rhétoriques (« Loin de moi l’idée d’absoudre… » et « …ce qui n’excuse rien bien sûr. »), l’ aisance avec laquelle le dérapage sexuel est justifié est étonnante. Que ce soient les « années 70 () années d’orgies sous LSD » ou les dérapages des « mecs en misère sexuelle » au festival de Cannes, les propos de l’acteur ont la même saveur âpre que les exposés de certains économistes sur le caractère inéluctable du libéralisme. Un ordre naturel des choses qu’il est impossible de questionner, une évolution irrépressible à laquelle on (enfin surtout les femmes) doit se soumettre.

« Une employée de magasin peut perdre son travail si elle résiste à un prédateur. Une jeune actrice (…) peut résister au harcèlement, elle n’y perdra qu’un rôle ». Appréciation tout aussi douteuse : opposer rôle et travail, entretenir un romantisme désuet autour de la figure de l’acteur.trice, dont l’énergie de la passion créatrice s’élèverait au-dessus du labeur du quidam. Un rôle est aussi très prosaïque. Une actrice qui joue un rôle reçoit des fiches de paie, cotise aux guichets sociaux, acquitte son loyer,… Ce n’est pas qu’un « métier-passion », c’est aussi une manière d’exister socialement. Pour la majorité des comédiennes – je pense aussi à celles abonnées des seconds rôles ou celles contraintes de figurer sous peine de ne plus bouffer – « perdre un rôle peut être un drame, le chômage un naufrage », comme me le confessait une jeune actrice à qui je faisais part de mon étonnement devant les dires de l’acteur.

L’étonnement s’est figé en stupéfaction quand on apprenait que « dans les années 70, (…) Caroline Champetier, qui n’était pas encore la grande chef opératrice qu’elle est devenue, subissait des plaisanteries misogynes, grasses des techniciens chevronnés ou des dragues lourdes de réalisateurs, mais elle a su les envoyer promener ! ». Vous voyez, chères consoeurs, c’est un peu votre faute aussi si ces blagues perdurent sur les plateaux. Si vous ne l’ouvrez jamais… Il suffit de survoler un précis de sociologie moderne pour retenir que la domination masculine s’exerce via une violence symbolique, silencieuse et porteuse d’un chantage intrinsèque (passer pour la relou jusqu’à la fin du tournage faute de s’esclaffer à chaque blague salace, au mieux). Cette domination entend désamorcer toute rébellion, parfois entraver toute promotion. M. de Lencquesaing se lamente enfin des attaques répétées à l’encontre du 7e art : « prendre le cinéma comme vitrine du harcèlement me paraît spécieux ». C’est, au contraire, de bonne guerre, je trouve. Puisque, lors des cérémonies et festivals, le cinéma passe son temps à s’auto-congratuler (en feignant l’humilité) de toutes les vertus qu’il prétend véhiculer (respect, humanisme, ouverture d’esprit…) il faut souvent lui rappeler ses propres contradictions. En termes de domination masculine, il est un piètre élève. Devant ET derrière la caméra. Où l’on préfèrera embaucher cette assistante au combo(2) parce que ses charmes sont appréciés plutôt que celle-là, un peu grande gueule et trop dreadeuse. Où les « perch womans » sont assez rares et où sur 139 membres de l’Association Française des directeurs de la photographie Cinématographique (AFC), 126 sont des hommes.

(1) Films de Roman Polanski (2010) et Jean-Claude Brisseau (2013)

(2) Dispositif de visionnage et relecture des prises sur un plateau de tournage.

Traduire Our Bodies, Ourselves Les aventures mondiales d’un manuel de santé féministe

Un collectif de dix féministes françaises travaille en ce moment à une actualisation du manuel fondateur Notre corps, nous-mêmes (voir l’appel à participation plus bas). L’occasion de revenir sur l’évolution de ce texte, écrit en 1970 à Boston par des femmes pour les femmes, qui proposait de se réapproprier les outils nécessaires pour prendre en main sa santé, sa sexualité, le contrôle de sa fertilité. Les traductions de ce manuel féministe par des militantes du monde entier ont depuis enrichi ses questionnements et ont déplacé certaines de ses réflexions pour l’adapter à des contextes locaux et penser en même temps des identités de genre, de race ou de classe très diverses.
L’auteure de cet article, Linda Gordon, rédige une introduction à ce texte de 2008. Elle sera intégrée prochainement à cette traduction.

Les mouvements sociaux progressistes de la deuxième moitié du siècle dernier ont produit des millions de pages imprimées, depuis celles des manifestes à celles des romans, en passant par celles des articles de presse, mais aucune n’a eu autant d’influence que celles de Our Bodies, Ourselves. Ce manuel féministe sur la santé des femmes est l’écrit issu de la gauche américaine qui reste le plus précieux pour le monde entier. Cette affirmation se veut provocante, bien sûr, mais n’en est pas moins vraie. La publication d’un excellent livre au sujet de ce manuel, The Making of Our Bodies, Ourselves: How Feminism Travels Across Borders, par Kathy Davis (paru en 2007), est une bonne occasion d’étudier son impact.

Our Bodies, Ourselves a d’abord fait entendre la voix d’un mouvement pour la santé des femmes qui a transformé, aux États-Unis, la médecine et la culture populaire sur la santé et la sexualité. Dans les années 1960, les médecins s’adressaient généralement à leurs patientes comme si elles n’étaient pas capables de comprendre les diagnostics et refusaient parfois de leur communiquer des informations à propos des maladies qui les touchaient ; les femmes non mariées ne pouvaient avoir accès légalement à une contraception ; celles qui voulaient se faire stériliser devaient justifier d’une situation répondant à une formule mathématique arbitraire (nombre d’enfants × âge de la patiente ≥ 120), tandis que les femmes pauvres et issues de minorités étaient parfois stérilisées à leur insu, sans même parler de leur consentement ; les femmes étaient systématiquement exclues des essais cliniques sur les médicaments importants ; elles ne parlaient du cancer du sein que dans des murmures honteux. L’hypocrisie nationale laissait croire que le sexe n’était acceptable que dans le cadre du mariage ; la plupart des gays et des lesbiennes devaient taire leur homosexualité quand ils sollicitaient des soins médicaux ; les Américain·es pensaient habituellement que le lait entier, la viande rouge et le fromage étaient indispensables pour un régime équilibré.

À partir de ce panorama général, on comprend bien que les réussites du mouvement américain pour la santé des femmes sont impressionnantes : interdiction des stérilisations forcées, débats publics sur le cancer du sein, contrôle des naissances par les femmes, exigence d’honnêteté de la part des médecins vis-à-vis de leurs patientes, augmentation radicale du nombre de praticiennes et de centres de santé pour les femmes, développement des manuels sexuels pour discuter du plaisir des femmes comme de celui des hommes, et respect de la liberté de choix en matière de procréation – ce qui est difficile au vu des attaques incessantes contre ce droit. Mais bien peu comprennent que ces victoires ont été remportées de haute lutte par un mouvement social.

La première édition de ce livre, imprimée en 1970 sur du papier journal et vendue à 75 cents, s’est écoulée à 250 000 exemplaires, sans distributeur commercial. Le propos radical de l’ouvrage aurait été inaudible en dehors d’un contexte plus général marqué par le mouvement des droits civiques/la Nouvelle Gauche/le féminisme. Il incluait une critique de gauche de la médecine intégrée à l’économie capitaliste ; des croquis détaillés des organes génitaux, faisant figurer les poils pubiens et différents hymens, témoignant de la diversité du corps des femmes ; une discussion de la sexualité présentant l’hétérosexualité, le lesbianisme, la masturbation et l’abstinence comme tout aussi sains ; une partie sur l’avortement expliquant aux lectrices où elles peuvent se rendre, illégalement au Massachusetts ou légalement ailleurs, et estimant les coûts de ces différentes options – ce n’était pas un pamphlet politique de gauche habituel.

Ce que l’on sait encore moins, c’est que pendant plus de trente ans Our Bodies, Ourselves a encouragé et stimulé des militantes à travers l’Afrique, l’Asie, l’Amérique latine et l’Europe. Ces mouvements de femmes – anti-guerre, anti-fondamentalisme, anti-néolibéralisme, pour les droits humains – sont souvent les forces les plus progressistes sur le terrain. Dans le monde entier, le livre s’est vendu à plus de quatre millions d’exemplaires (ses différentes versions, certaines non autorisées, et ses multiples canaux de distribution empêchent de connaître le nombre exact de ventes), dans plus de vingt langues depuis le suédois jusqu’au coréen, en passant par l’albanais, sans compter le braille, les versions audio, et plusieurs autres traductions en cours. Les bénéfices, associés à ceux de nombreuses collectes de fonds, soutiennent l’éducation, la promotion et de nouvelles traductions. (L’éditrice de l’hebdomadaire américain The Nation, Katrina vanden Heuvel, a contribué à soutenir la traduction russe.) En d’autres termes, le livre a couru un véritable marathon. Sa portée à l’échelle mondiale ne s’explique pas principalement par son contenu mais, comme le montre l’universitaire féministe Kathy Davis, par sa méthodologie radicale : une politique démocratique du savoir et de l’expérience.

Le Collectif de Boston pour la santé des femmes, à l’origine du premier Our Bodies, Ourselves (intitulé Women and Their Bodies), a émergé de la « conscientisation 1 », outil d’organisation puissant inventé par le mouvement de libération des femmes. Les groupes de conscientisation, quand ils travaillaient bien, n’avaient pas l’intention de faire de la thérapie ou du soutien (même si le soutien en est un corollaire important), mais examinaient comment le genre et la subordination des femmes étaient reproduites et maintenues. Ces petits groupes ont créé des espaces de liberté dans lesquels les femmes ont gagné en confiance pour défier les diktats concernant la « nature de la femme » imposés par les chefs religieux, les législateurs et les médecins. Le travail de conscientisation s’appuyait sur l’idée selon laquelle les femmes pouvaient même remettre en cause leurs propres présupposés, en explorant des explications alternatives : par exemple, comprendre pourquoi les femmes font le ménage et s’occupent des enfants, et pourquoi les hommes se contentent si souvent de simplement « aider ». Grâce à l’analyse des expériences partagées, les groupes de conscientisation ont développé des interprétations contestataires de la « nature » des hommes et des femmes, ce qu’on appelle aujourd’hui le « genre ». Our Bodies, Ourselves s’inscrit dans cette démarche en se concentrant sur la santé.

Si Our Bodies, Ourselves était resté attaché à ses premières auteures, l’homogénéité du groupe de conscientisation de Boston – en termes de classe, de race et de nationalité – en aurait limité l’attrait. L’intérêt du groupe pour les expériences concrètes des femmes l’a amené à rassembler de nombreux témoignages personnels, diversifiant considérablement les sources de l’ouvrage. Quand les militantes d’autres pays ont découvert le livre, elles ont réclamé des versions dans leur propre langue. Comme Davis le relate dans son histoire de l’expansion mondiale de l’ouvrage, les auteures d’origine ont vite compris que le livre était imprégné de leur point de vue de femmes américaines blanches, issues de la classe moyenne et cultivées. En réalité, le culot initial du groupe dans sa volonté de défier l’autorité médicale était en partie le produit des privilèges de ces femmes. À mesure que la dimension mondiale de l’ouvrage s’est affirmée et affinée, le groupe de Boston est arrivé à une nouvelle compréhension de ce que « traduire » implique : les mots, les phrases, les images et les anecdotes ont des significations différentes dans des contextes différents. Ce qui était contestataire et radical pour les auteures de Boston, défier la médecine dominante par exemple, n’avait pas de sens pour les femmes qui souffraient d’un manque d’accès aux soins médicaux.

Les auteures ont réalisé qu’il ne suffisait pas d’embaucher un traducteur ou une traductrice, ou d’autoriser des maisons d’édition d’autres pays à le faire. Les versions non anglophones de Our Bodies, Ourselves étaient des adaptations, et ne pouvaient émerger qu’à partir de discussions au long cours. Les auteures ont travaillé étroitement avec les « traductrices », s’interrogeant sur la manière de présenter les éléments polémiques, fournissant de l’aide par le biais d’arrangements éditoriaux, de partage d’informations, de ressources graphiques, de collectes de fonds et de mise en liens avec des militantes du monde entier.

N’imaginons pas que, dans ces discussions à l’échelle mondiale, les féministes états-uniennes étaient nécessairement plus « avancées ». Dans certaines cultures – et pas uniquement européennes –, les femmes étaient habituées à parler de sexe plus ouvertement que les Américaines. (Les blagues paillardes entre femmes sont courantes dans beaucoup de cultures conservatrices musulmanes, par exemple.) Les Allemandes trouvaient le livre trop focalisé sur la maternité ; plusieurs groupes de femmes du Sud pensaient que les Américaines n’avaient pas compris l’économie mondiale de la santé.

Kathy Davis a étudié de près comment, en 2000, un groupe de militantes pour la santé, venant de toute l’Amérique latine, a créé la traduction Nuestros Cuerpos, Nuestras Vidas. Mobiliser de nouveaux récits d’expériences et illustrations reflétant les vies des Latinas a simplement été un point de départ. Les « traductrices » ont souhaité employer un langage plus poétique, pas uniquement pour des raisons littéraires, mais pour respecter les traditions orales de beaucoup de femmes, susceptibles d’entendre le livre mais pas de le lire. L’une des images les plus « sex-radical » du livre – une femme seule sur un lit regarde son vagin et son col de l’utérus dans un miroir – n’aurait pas eu de sens pour ces dernières, et suppose que le livre soit lu par une seule personne, en privé. Or les Latinas voulaient atteindre les femmes qui ne pourraient jamais acheter le livre et n’auraient jamais une chambre à elles ; elles ont donc orienté leur livre pour des réunions pédagogiques en groupes. De plus, elles désapprouvaient l’insistance sur l’auto-assistance (self-help) de Our Bodies, Ourselves, qu’elles associaient aux solutions individualistes, privées, mises en avant par les Américaines. Elles ont donc banni les termes auto ayuda (auto-assistance), auxquels elles ont préféré ayuda mutual (soutien mutuel).

Le livre américain s’ouvrait sur une discussion de l’image du corps et la quête ardente d’un corps parfait et sexualisé – pressions dont les Latinas attribuaient la responsabilité à la culture commercialisée, riche et individualiste. Or la détresse liée à l’image du corps n’était pas une préoccupation centrale en Amérique latine. Ainsi, leur premier chapitre, intitulé « Persectiva Internacional » (Perspective internationale), traitait des problématiques que les Américaines avaient placées à la fin du livre : les problèmes des femmes pauvres privées de ressources et pourtant responsables de l’entretien de leur famille, les problèmes causés par le néocolonialisme et le pouvoir des multinationales. Un graphique rendait compte des niveaux d’instruction, de l’usage de la contraception, de la mortalité maternelle (8 pour 100 000 aux États-Unis, 650 pour 100 000 en Bolivie) et d’autres indicateurs sociaux, à travers les Amériques. Cependant, la première phrase de ce chapitre est : « Como feministas, sentimos un vinculo entrañable con todas las mujeres » (En tant que féministes, nous ressentons un lien étroit avec toutes les femmes) – une affirmation forte des intérêts communs aux femmes.

Elles ont aussi ajouté du matériel nouveau. Avant la critique de la médecine scientifique moderne, elles ont évoqué les pratiques de soin traditionnelles, les distinguant d’une « approche anglo-new age ». Elles ont utilisé par exemple les retablos 2 religieux mexicains pour honorer les guérisseuses du passé et les aïeules des « traductrices ». Elles ont traité du militantisme des femmes sur des problématiques autres que la santé, comme celui du Madres de Plaza de Mayo 3 en Argentine. Le livre américain ne mentionnait la religion que dans sa critique de l’activisme anti-avortement ; les Latinas ont présenté une discussion plus complète et complexe du catholicisme. Elles pensaient que ses valeurs (au premier rang desquelles le respect du caractère sacré de la vie) pouvaient être transformées de sorte à ne plus servir à imposer aux femmes la maternité et à entretenir leur subordination, pour devenir un impératif, protecteur des vies des enfants déjà nés, des femmes, des communautés.

Our Bodies, Ourselves n’est plus un best-seller et de nombreuses jeunes Américaines n’en ont jamais entendu parler. Beaucoup pensent qu’elles n’en ont pas besoin, une large part des informations qu’il contient étant désormais bien connue. Mais aujourd’hui les messages de santé viennent bien souvent des entreprises qui vendent ces biens et services comme des marchandises, et peuvent diffuser au passage des allégations trompeuses. Bien qu’il doive faire face à des défis différents, un mouvement de santé contestataire n’est pas moins indispensable aujourd’hui qu’en 1970.

Parallèlement, le terrain s’est déplacé, et beaucoup des meneuses du mouvement pour la santé des femmes – et du militantisme des femmes progressistes en général – viennent de pays du Sud dans lesquels Our Bodies, Ourselves est devenu partie intégrante d’un mouvement transnational pour la santé des femmes. Actives dans les mouvements anticoloniaux du milieu du xxe siècle, les femmes ont vite vu que les indépendances nationales ne garantissaient absolument pas la démocratie ou l’intérêt général, et encore moins leur propre émancipation. Des groupes militant pour la santé des femmes ont émergé autour de la nécessité de résister à des développements locaux défavorables : illustrant de façon frappante la diversité des conditions locales, des Indiennes se sont opposées à une politique coercitive de contrôle des populations, tandis que des Philippines se sont battues contre la répression de l’avortement et de la contraception. En 1977, la Conférence internationale Femmes et Santé a lancé un mouvement international pour la santé des femmes. Dix réunions internationales Femmes et Santé se sont ainsi tenues à intervalles réguliers, essentiellement dans des pays du Sud. Lors de celles-ci, de même que lors des réunions des ONG accompagnant les rencontres parrainées par l’ONU à Nairobi (1985), au Caire (1994) et à Pékin (1995), les militantes ont partagé leurs problèmes, créé des connections à l’échelle mondiale encore plus denses et étendu le mouvement. Des antennes régionales s’ajoutent aux groupes nationaux dans la plupart des pays du monde.

Pendant trop longtemps, beaucoup des grandes fondations et organisations humanitaires – et de nombreuses féministes du Nord – ont affirmé que le contrôle de la reproduction était la priorité majeure en matière de santé pour les pays pauvres. Le mouvement international pour la santé des femmes s’attache à les sensibiliser à d’autres enjeux, en travaillant non seulement sur les besoins du plus grand nombre, mais également sur une analyse structurelle globale des problèmes que les femmes affrontent. À travers l’Afrique et dans certaines parties d’Asie, l’accès à l’eau potable est la première priorité, ce qui passe par la résistance à la privatisation galopante de l’eau. Les femmes se battent contre la pollution, la destruction environnementale et l’exposition aux produits toxiques dans l’industrie et l’agriculture. Les institutions ont fini par apprendre, grâce à ces mouvements pour la santé des femmes, que la violence contre les femmes et la pauvreté des femmes sont des facteurs majeurs de propagation du VIH.

Malheureusement, ce militantisme est largement défensif, confronté de plein fouet au fondamentalisme et aux programmes d’« ajustement structurel » du FMI et de la Banque mondiale qui justifient des coupes dans les dépenses sociales, d’éducation et de santé. Les indicateurs de santé se dégradent dans beaucoup de pays du Sud et dans les anciens pays communistes. Les femmes font face aux tentatives des compagnies pharmaceutiques de bloquer les médicaments génériques, à la privatisation et aux « frais d’usage » de la santé et de l’éducation, à l’arrêt par les États-Unis de l’aide internationale en faveur des programmes en matière de santé sexuelle et reproductive, aux hauts niveaux de violence contre les femmes et aux tentatives d’imposer des lois familiales religieuses réactionnaires.

Toutefois, la santé mondiale bénéficie du travail militant du mouvement international pour la santé des femmes. Depuis le milieu des années 1990, ce mouvement est à l’origine des pressions exercées sur la Banque mondiale pour qu’elle fasse un peu marche arrière et exhorte les gouvernements à fournir au moins des services de santé et des traitements élémentaires contre les maladies infectieuses. Le nouveau People’s Health Movement a placé les problématiques de santé des femmes en première ligne de ses campagnes. Mais face à l’ampleur du problème – pour prendre un seul exemple, une femme sur 7 300 dans les pays riches meurt durant la grossesse ou l’accouchement, en Afrique, une sur 26 –, les progrès ont été limités.

Comme le dit le slogan, « Women deliver 4 ». En d’autres termes, quand les femmes contrôlent les ressources, le gain social est plus important que quand ce sont les hommes. Améliorer la santé pour les pauvres est une stratégie comme une autre pour faire changer les choses car, aujourd’hui, militer pour la santé nécessite de défier les forces les plus destructrices et puissantes du monde. Les problématiques liées au corps sont politiquement fondamentales. Si Our Bodies, Ourselves a contribué ne serait-ce qu’un peu à animer les femmes à travers le monde, les féministes peuvent se sentir fières.

Linda Gordon


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Appel à participation

Nous faisons partie d’un collectif de dix femmes et nous sommes chargées du chapitre sur les violences faites aux femmes.
Pour sa rédaction, comme pour le reste du livre, nous partons en priorité de témoignages.
C’est pour cela que nous lançons un appel à participation.

Nous recherchons des femmes5 pour participer à des discussions collectives sur les violences et l’autodéfense.
Il s’agit d’ateliers d’environ 1 h 30 pour 5 à 6 personnes.

Ils auront lieu le 12 janvier à Paris, à 12 h et à 17 h. (L’adresse vous sera communiquée ultérieurement).

Les thèmes pour ces ateliers sont :

  • 12 h
    Se mettre en colère dans une société sexiste
  • ou
  • 17 h
    Les violences sexistes dans la société (dans la rue, au travail, avec les amis, sur Internet…) et les réponses possibles

Des thèmes vastes, certes, mais sur lesquels nous avons vraiment besoin d’échanger.

Si vous êtes intéressé·e, il suffit de nous écrire à : hermann@horsdatteinte.org en précisant, s’il y en a un, le thème qui vous intéresse et si possible votre âge (ou tranche d’âge), identité de genre, origine, orientation sexuelle.
Nous demandons cela car il nous faudrait composer des groupes de discussion qui ne soient pas trop homogènes.
Ces éléments ne sont bien sûr pas obligatoires lors de votre mail.

Dernière chose : nous ne sommes malheureusement pas sûres de pouvoir répondre positivement à tout le monde. Si vous êtes trop nombreux/ses nous prévoirons d’autres sessions.
Et si la date proposée ne vous convient mais que vous avez quand même trèèèès envie de participer, indiquez-le nous dans le mail.

À bientôt on l’espère pour cette grande aventure !

Mathilde Blézat et Marie Hermann
Pour Notre corps, nous-mêmes.

  1. Nous proposons cette traduction des termes « consciousness raising », ou « CR » (NdT).
  2. Au Mexique, les retablos sont des peintures réalisées par des croyant·es pour remercier un·e ou plusieurs saint·es (NdT).
  3. Les Mères de la place de Mai est une association créée à la fin des années 1970 par des mères argentines dont les enfants ont été assassiné·es par la dictature militaire (NdT).
  4. En anglais « deliver » signifie à la fois « accoucher » et « délivrer », au sens d’« accomplir » (NdT).
  5. Nous utilisons ici le mot « femme » en tant que construit social, c’est-à-dire incluant toute personne ayant ou ayant eu un vécu social de femme.

Au procès de Georges Tron, « la loi du plus fort l’a emporté »

 lundi 18 décembre 2017

Au procès de Georges Tron, « la loi du plus fort l’a emporté »

Ce ne fut pas beau à voir. Le naufrage du procès Tron se fit, vendredi, dans les pleurs et les cris. Une image résume cette débâcle judiciaire : deux plaignantes debout, au milieu de la salle d’audience, les mains collées aux oreilles, le visage déformé par la souffrance, tandis qu’au-dessus de leurs corps recroquevillés, avocats et magistrats vocifèrent. Il est 15 heures ce vendredi et le premier procès de l’ère « Balance ton porc » est en train de couler.

La débâcle a commencé la veille, sans que personne n’en mesure alors les conséquences. Jeudi, 10 h 30, le président de la cour d’assises appelle Virginie Ettel à la barre. Pendant sept heures, celle qui a déposé plainte en 2011 contre Georges Tron et Brigitte Gruel pour un viol en réunion et une agression sexuelle, répond à un déluge de questions. Pour prouver l’infraction, le président est tenu d’interroger la partie civile, mais Régis de Jorna se montre pour le moins maladroit : « Vous vous laissez déshabiller sans rien dire ? », « Vous aviez une culotte ou un string ? », « Si le maire vous avait demandé de vous jeter n’importe où, vous ne l’auriez pas fait ? ».

Racontée en direct sur Twitter par les journalistes, cette audition scandalise rapidement les féministes. L’ancienne ministre Cécile Duflot, Caroline de Haas, les Femen, entre autres, s’insurgent contre cette manifestation de la « culture du viol ». Dans le prétoire, l’avocat de Virginie Ettel, s’étonne de cet « interrogatoire des années 1950 où l’on découvre la sidération ». « Le ton était catastrophique, soupire aujourd’hui Me Vincent Ollivier. On ne peut pas interroger une victime de viol comme on interroge celle d’un cambriolage, le viol n’est pas un crime comme les autres. » Marilyn Baldeck, de l’Association contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT), partie civile au procès, fustige « la violence » de cette audition : « Nous-mêmes, nous avons interrogé Virginie Ettel pendant des heures pour vérifier ses dires. Ce qui est en cause ici, ce ne sont pas les questions, mais le ton à la fois condescendant et accusateur du président. Il traduit une méconnaissance totale des leviers de soumission du monde du travail et de la sidération des victimes de viol. »

Sans doute rappelé à l’ordre, le magistrat adopte une tout autre attitude pour l’audition de la deuxième plaignante, le soir même. Pendant une heure, Éva Loubrieu raconte avec force les multiples viols qu’elle dit avoir subis entre 2007 et 2010. Un témoignage choc qui aurait dû, dès le vendredi matin, être questionné par le président, les avocats et l’avocat général. Il n’en fut rien. Dès l’ouverture des débats, les avocats de la défense soulèvent un incident d’audience contre la diffusion d’un reportage d’Envoyé spécial, la veille au soir et « les attaques contre le président dans la presse ». « Mis en cause personnellement, on pourrait penser que le président n’osera plus poser de questions », dénonce l’un des avocats de Georges Tron, Antoine Vey. La sérénité des débats ne serait plus assurée, les droits à la défense impossibles, le renvoi est demandé. L’audience, qui accumule dangereusement les retards, est suspendue jusqu’en début d’après-midi. Lorsque la cour revient, elle annonce sa décision de ne pas renvoyer. Le reportage de France 2 tout comme les articles de presse relèvent de la « liberté fondamentale d’informer », estime-t-elle.

Dès lors, tout dégénère. Me Dupond-Moretti se lève : « Nous avons demandé le renvoi parce que vous avez dit que vous étiez en difficulté ! » lance-t-il au président. L’avocat vient de franchir la ligne rouge : il a brisé la « foi du palais », un accord tacite entre magistrats et avocats de ne pas dévoiler leurs conversations informelles. « Vous nous avez dit, poursuit l’avocat, que vous préféreriez que ce soit une femme qui préside ! » Virginie Ettel et Éva Loubrieu sortent de la salle d’audience en larmes, sous les cris des avocats qui s’invectivent, le président n’arrive pas à reprendre la main, l’audience est à nouveau suspendue. Elle reprendra deux heures plus tard, alors que tout le monde s’accorde à dire que le procès est désormais intenable : une cinquantaine de témoins doivent encore être entendus en cinq jours d’audience… Les avocats des parties civiles dénoncent le « terrorisme judiciaire » de la défense. « Je voudrais qu’il soit dit et retenu ici que si nous renvoyons c’est uniquement parce que la défense a décidé de polluer les débats », insiste l’avocat général, qui se tourne vers Georges Tron : « Votre attitude pendant ce procès fera que l’opinion publique retiendra que vous n’avez pas voulu être jugé. »

En pleine libération de la parole des victimes de violences sexuelles, l’opinion publique retiendra aussi la violence d’un procès pour les présumées victimes de viol. « C’est le procès d’une défaillance judiciaire majeure, déplore Me Vincent Ollivier. Il dit beaucoup sur ce qui doit être fait dans les prochaines années. » L’AVFT en mesure déjà les conséquences : l’association reçoit des « mails de femmes qui ont suivi les audiences et se demandent si elles iront jusqu’au bout de leur démarche ». « La loi du plus fort l’a emporté, regrette Marilyn Baldeck. Ce n’est pas ça, la justice. »

« J’ai pris le merlin pour la tuer et la hache pour la finir »

Publié le 22 May 2017 par Charlotte Hervot

« J’ai tué ma femme. Je viens me rendre. » Il est minuit passé, dimanche 10 août 2014, lorsque Jean, 79 ans, se présente à la caserne Margueritte à Rennes. Petit, en plein pendant la Seconde Guerre mondiale, il a grandi un temps dans des baraquements non loin. C’est pour ça qu’il a choisi cette caserne, à une dizaine de kilomètres de chez lui, pour se constituer prisonnier. Margueritte, il connaît. Le retraité est si calme que les gendarmes lui font répéter. Il réclame un verre d’eau, puis s’accuse avec les mêmes mots.

Les gendarmes de permanence foncent chez le couple. Au 4, allée des Camélias, dans une commune à l’est de Rennes, ils tombent sur le corps sans vie de Yolande, 77 ans. L’épouse de Jean depuis 56 ans et la mère de ses trois filles. Rozenn, Laurence et Claudine (prénoms d’emprunt). Yolande est étendue pieds nus, sur le dos, à même le carrelage, dans l’embrasure de la porte qui sépare l’atelier du garage. A un mètre d’elle, un établi dégueule tout un tas d’outils. Toujours près d’elle, juste à côté de la glacière et des cartons d’électroménager, une masse, un merlin et une hache ensanglantés.

Jean est placé en garde à vue. Un peu plus de deux ans et demi après, lundi 3 avril 2017, l’adjudant Martin retrace l’audition devant la cour d’assises d’Ille-et-Vilaine, à Rennes. Cette nuit-là, Jean lui a raconté sa journée comme si de rien n’était. Lever à 7 h, « comme d’habitude ». Petit déjeuner, journal et direction Leclerc pour une virée. A son retour des courses, Yolande est levée. Après le repas, elle rend visite à Rozenn, qui comme ses sœurs, habite tout près. Jean en profite pour tondre sa pelouse. Quand sa femme revient, il lui propose une marche.

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Jean lors de son procès en avril 2017 à Rennes. (Illustration : Pierre Budet)

La promenade devrait lui permettre de se renseigner : est-ce que sa fille a dit des méchancetés à son sujet ? Jean en est persuadé. Mais Yolande se refuse à parler. Plus tard, lors d’une dispute, Yolande l’aurait insulté. Pour Jean, le mal est fait. Il s’occupe « du manger », dîne seul, puis apporte à son épouse une part du gâteau qu’elle a préparé. Elle se repose, assise sur le bord de son lit, qu’ils ne partagent plus depuis 2008. Ce n’est pas sa chambre, mais Jean remet la place exacte de chaque objet. A gauche de la porte d’entrée, la commode. Dessus, des napperons en dentelle, des poupées en porcelaine et les lunettes de protection de Yolande. Et « normalement, la valise est sur une chaise près du lit, côté porte. Je l’ai toujours vue là. »

« La seule fête importante pour lui, c’est la Saint-Jean »

Mais là, elle n’y est pas. Pas plus que le sac à main de Yolande. Le pensouillard de Jean se met à turbiner. Et si sa femme voulait le quitter ? Pour tout comprendre, « il faut remonter avant », somme Jean. « 2014, mois de juillet sans soleil », écrira-t-il en détention. Le 2 juillet, Jean se rend à un anniversaire en famille. Il y reste jusqu’à ce que ça lui casse les pieds et s’éclipse sans mot dire. Tout le monde est habitué. « Pour lui les anniversaires, c’est des foutaises ; les fêtes de famille, c’est des foutaises… La seule fête importante pour lui, c’est la Saint-Jean », dépeint Laurence, « la numéro 2 » comme son père l’appelle.

Le lendemain, Laurence, sa deuxième fille donc, vient le lui reprocher. Jean n’est pas du genre à s’en laisser compter : « Je n’admets pas que mes enfants me fassent la morale. » Insultes, cris, coups. Entre temps, les deux sœurs, Rozenn et Claudine, ont débarqué. Elles se débattent avec leur père, convaincu que « le clan » est venu le faire enfermer. Rozenn appelle le Samu pour l’embarquer. Jean se résigne. « La seule façon de me libérer de ces femmes, c’était de partir à l’hôpital. »

Il rejoint alors les urgences, tandis que ses filles vont extirper leur mère du foyer : un pavillon au charme suranné, sorti de terre en avril 72, entouré d’un jardin coquet, que Yolande se plaisait à entretenir malgré sa quasi cécité. Quand la famille s’installe, la carrière militaire de Jean est presque terminée. Avant de s’engager dans l’armée, Jean a toujours travaillé. « J’ai jamais été au chômage un seul jour », commente-t-il avec fierté.

Tout juste majeur, lors d’une permission le 13 septembre 1953, il rencontre Yolande grâce à sa sœur, Odette (prénom d’emprunt). « C’était une copine à elle, marmonne Jean, entre deux râles bronchiques. Ma femme, je l’aime toujours, je pense toujours à elle. Toujours, toujours… » Un mois plus tard, il débarque en Algérie et son premier contrat se finit. Il le reconduit sans hésiter alors que la guerre vient d’éclater. Il intègre un commando de parachutistes, des gars « faits pour barouder, aller sur le terrain ».

« Si ma vie était à refaire, je resterais dans l’armée »

Jean ne s’étend pas sur ces années. Secret défense. « Je ne vous dirai rien sur ce que j’ai fait ou je n’ai pas fait », peste l’ancien para, dont le père, Pierre, est mort déporté pendant la Seconde Guerre mondiale. Il rentre en France en 58, l’année de son mariage avec Yolande, « la seule femme » de sa vie. En 1974, après 20 ans dans les rangs, des états de service impeccables et un paquet de décorations – « toutes refusées » – l’adjudant veut raccrocher. « J’étais très très bien. Et si j’avais un regret, c’est de ne pas avoir continué. » Le président de la cour d’assises, Frédéric Digne, reste interdit : « Alors pourquoi vous partez ?

Pourquoi j’ai quitté l’armée ? braille l’accusé, poing sur la hanche. Parce qu’on ne pouvait plus avoir l’autorité sur les jeunes appelés. Si ma vie était à refaire, je resterais dans l’armée. »

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Jean raconte son parcours. (Illustration : Pierre Budet)

Sa reconversion dans le civil passe par la Banque de Bretagne. Le service entretien d’abord, avant d’être affecté à la mise sous pli. « C’était un autre travail », abrège Jean, signalant d’un revers de main qu’il n’y a pas lieu de s’y attarder. Il tombe malade en 1991, mais tient absolument à continuer. Au lieu de quoi, Jean est placé en invalidité. « Ils m’ont mis en retraite… La sécurité sociale… Tout ça, c’est de la magouille ! »

A la maison, Yolande, couturière, s’occupe de tout. Du lien entre son mari et ses trois filles surtout. Elle raccommode les propos mal taillés, rabiboche en cas d’anicroche et reprise pour faire aller. Elle met aussi des petits sous de côté. « Elle faisait en sorte qu’on s’entende bien. Quand il était pas là, c’était maman. Et quand il était là, il était là quoi… Fallait pas faire de bruit, raconte Laurence, qui a tout fait pour « ressembler à la tapisserie » étant gamine. Jusqu’à mes 12 ans, je le voyais pas. Je suis partie à 19 ans. Monsieur m’ignorait totalement. »

« Comme j’étais une fille, il a refusé de me voir pendant trois jours »

Les relations de Jean avec ses deux autres filles ne sont guère meilleures. Claudine, la plus jeune, chancelle jusqu’à la barre, s’y accroche et entame son récit entrecoupé de sanglots et de cris : « Quand je suis née, comme j’étais une fille, il a refusé de me voir pendant trois jours. » A sa droite, dans le box, Jean pouffe de rire en lissant sa barbiche. « Mon père, il se nourrit de faire du mal. Quand il fait du mal, il est bien, poursuit-elle. Il en a toujours après quelqu’un : les étrangers, les jeunes et les femmes, ça on a compris… »

Rozenn, l’aînée qui a essuyé les raclées, prend le relais : « Pour lui les filles, ça devait pas faire d’études, ça devait rien dire. Mais moi je disais, ça l’embêtait beaucoup. On s’est battu, tremble-t-elle. J’ai pas eu le droit de sortir avant mes 18 ans et à 18 ans, il m’a virée. On ne s’est pas parlé pendant quatre ans. Si je venais le voir, c’est parce que maman me le demandait. C’est elle qui nous aidait à calmer le jeu. »

Au quotidien, Jean, qui a « toujours été dur, très très dur », selon sa sœur Odette, n’épargne pas Yolande. Les anecdotes malheureuses se sont succédé pendant les deux jours de procès. « Il la traitait souvent de « fille de divorcée » », accuse Laurence, « la meneuse » pour son père. « Elle avait pas le droit de cueillir du persil, elle cueillait mal », hurle de douleur Claudine, la benjamine, dernier témoin de la première journée. Elle poursuit, tout essoufflée : « Quand elle allait chez le coiffeur, il lui disait qu’elle était moche. Je peux vous dire plein de choses, il n’arrêtait pas. »

« Elle avait pas le droit »

Le lendemain matin, c’est au tour d’Odette de déposer. Elle y va calmement, après que son frère, trop agité, a été expulsé, en vociférant jusque derrière les lourdes portes dorées. « Elle avait le droit de rien, elle n’était qu’une feignante. » Silence. « A la fin, elle n’avait plus le droit de faire ses courses, sa cuisine. Elle avait pas le droit de sortir de table avant qu’il sorte. » Silence. « Elle avait très mal aux pieds. Je lui avais dit d’aller voir la pédicure, mais mon frère ne voulait pas. » Silence. « Elle a vécu un calvaire ma belle-soeur ; un calvaire elle a vécu. Oui, on peut dire un calvaire. » Long long silence.

Yolande n’avait pas non plus le droit de recevoir. A l’heure du thé, « il fallait ranger vite fait les tasses pour pas que monsieur se rende compte, se rappelle une voisine. Alors la plupart du temps, on allait chez moi, c’était plus pratique. » Pas le droit non plus d’utiliser l’eau comme elle voulait. Pas le droit de se doucher comme bon lui semblait. Pas de le droit de tirer la chasse, surtout pas la nuit. « Elle a été obligée de mettre un seau dans sa chambre, rage Laurence. C’est même pas des économies, c’est juste pour l’emmerder. »

Une fois, Yolande a eu le droit. Ou plutôt le permis. « Alors le permis de conduire, c’est encore autre chose… se remémore Laurence, sur un ton blasé. Monsieur avait un cancer du rein, donc il a dit à maman de passer son permis pour l’emmener là où il voulait. Elle avait 42 ans… Elle l’a eu du premier coup. Une fois revenu de l’hôpital, il a récupéré très vite. Il l’a emmenée conduire dans les remparts de Saint-Malo. Elle a paniqué. C’était terminé. »

« Je lui ai fait un certificat pour prouver à son mari qu’elle ne voyait pas »

Bien des années après, Yolande a commencé à perdre la vue à cause d’une dégénérescence maculaire liée à l’âge. Du chiqué pour Jean. « Elle est allée demander un certificat médical pour ses yeux parce qu’il disait que c’était du pipeau », témoigne Laurence, aide-soignante à la retraite. Le médecin, entendu comme témoin, abonde : « Je lui ai fait un certificat pour prouver à son mari qu’elle ne voyait pas. Elle avait 1/20e sur un oeil et qu’une vision de la luminosité de l’autre. » Yolande rencontrait sa généraliste tous les quatre mois, pour renouveler son traitement antidépresseur et ses anxiolytiques, « ce qui lui permettait de caler l’humeur pour supporter ».

Les derniers mois, la toubib la sent plus anxieuse. « Son mari lui faisait la vie dure. Il fallait qu’elle demande tout, même pour me signer un chèque. Il fallait justifier. Je suis même allée jusqu’à demander une carte d’invalidité pour elle. Un jour, elle est venue en catastrophe. Je l’ai prise entre deux patients, elle n’en pouvait vraiment plus. Elle avait dû laver la cuisine sur un escabeau en ne voyant rien. Elle était complètement sous l’emprise de son mari. Puis ses trois filles m’ont interpellée, je leur ai expliqué comment provoquer une hospitalisation d’office et je leur ai recommandé de la prendre auprès d’elles. Ce qu’elles ont fait. »

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Deux des trois filles de Jean, sur le banc des victimes, près de leur avocat Me Tessier. (Illustration : Pierre Budet)

Retour en juillet 2014, un mois avant le drame. Jean est aux urgences. Rozenn, Laurence et Claudine décident de faire hospitaliser leur mère sous X au centre hospitalier spécialisé Guillaume-Régnier, à Rennes. « On voulait juste enlever maman de son emprise », explique Rozenn. Elles entament tout un tas de démarches : signalement à la gendarmerie du coin, recherche d’appartement et renseignements sur la séparation de corps. Pas de divorce. « Maman refusait d’en entendre parler. Il lui a toujours fait croire que si elle partait d’elle-même, ce serait un divorce pour faute et qu’elle n’aurait rien. »

La séparation de corps permet aux époux de rester mariés, mais de ne plus vivre ensemble.

Alors les trois filles s’arrangent pour que leur mère ait quelque chose : la moitié de l’argent sur les comptes ouverts au nom de Jean. Près de 166 000 euros. 83 000 euros pour madame, 83 000 pour monsieur. « Mais il a fallu trois jours pour ouvrir son compte. Elle avait 77 ans. Elle savait même pas qu’elle avait droit à ça, s’écrie Laurence. Elle ne s’est pas servi une seule fois de sa carte. Cet argent-là a servi à l’enterrer. »

« Vous voulez les faits ? On va y arriver aux faits… »

« On lui avait prouvé qu’elle pouvait vivre seule, bien, avec nous en couverture, à l’abri de monsieur », pense Rozenn. Pendant ce temps-là, Jean contre-attaque et raconte à qui veut l’entendre que « sa femme est chez les fous ». « Il ne parle jamais à ses voisins et là il est passé partout dire qu’elle était en dépression et qu’on la cachait », continue Laurence. Comment a-t-il repéré Yolande, internée sous X ? « C’est facile de trouver quelqu’un dans les hôpitaux. J’ai fait le tour. Quand j’ai appelé à Régnier, on m’a dit « Attendez, je vais voir ». Là, j’ai compris qu’elle était à Régnier. »

Yolande y reste jusqu’au 19 juillet, avant de partir se refaire une santé chez sa fille Laurence. « C’est le clan des trois filles qui a monté ça… Le clan des trois filles et de la mère avec ! maugrée Jean. Pendant tout le mois de juillet, j’ai eu aucun contact avec ma femme. Je pensais qu’elle était toujours à Régnier. J’ai reçu un courrier de mon épouse, où elle disait qu’elle allait retirer la moitié de l’argent des comptes et qu’il fallait que je m’excuse auprès de mes filles. Je me suis excusé pour ma femme. »

Le président demande à Jean d’accélérer son récit. Lui reprend à son rythme. « Je vous demande d’aller plus vite, s’impatiente Frédéric Digne, lassé par les coups de sang réguliers de l’accusé.

Mais moi je suis rendu au 15 juillet, rétorque Jean, le doigt pointé vers la cour. Vous voulez les faits ? On va y arriver aux faits… »

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Jean s’énerve depuis son box. (Illustration : Pierre Budet)

Le 4 août, Yolande fait savoir qu’elle est prête à revenir, « pour une forme d’essai », selon Jean. « Pourquoi elle revient ? l’interroge le président.

Elle est venue pour préparer son départ, moi je savais pas. Je pensais que c’était pour reprendre la vie commune. »

Le président avait posé la même question la veille à Rozenn : « Qu’est-ce qui fait qu’elle est rentrée ?

Pff, ça j’ai pas compris… »

« Un joli cadeau d’anniversaire »

Yolande rentre le 7 août. Elle meurt dans la soirée du 9. « Un joli cadeau d’anniversaire » pour Rozenn, née le 10 août, avait précisé Jean lors de sa garde à vue. Ce soir-là, manque la valise, la foutue valise que Jean a toujours vue « sur une chaise près du lit, côté porte ». Puis le sac, le foutu sac à main. Jean se met en quête de le retrouver. Il descend l’escalier tapissé de lambris, Yolande sur ses pas. « Elle me bouscule et me tape dans le dos, raconte Jean. J’arrive dans le garage, près de l’armoire, à côté du frigidaire de remplacement, que j’ouvre et là, je vois le sac. »

On ne saura jamais ce qu’il s’est passé ensuite. Est-ce que cela s’est déroulé comme Jean l’a décrit à l’adjudant Martin en garde à vue la nuit des faits ? Yolande aurait continué à le bousculer, lui aurait répondu par un coup de poing. Elle serait tombée et aurait jubilé : « Ça y est, il l’a fait. Enfin on va pouvoir. » Jean l’aurait alors enjambée et saisi le merlin à côté, avant d’asséner à son épouse un coup au milieu du front « en tenant le manche à deux mains ».

Après quoi, il serait remonté dans la salle de bain laver ses vêtements et préparer son sac de prisonnier. « En descendant, il aurait entendu Yolande gémir. Il l’aurait réenjambée, pris la hache, donné « un coup à droite, un coup à gauche » au niveau du cou. » L’adjudant Martin marque un temps d’arrêt avant de livrer les dernières paroles de Jean lors de sa première audition : « J’ai donné le coup de poing pour me défendre, j’ai pris le merlin pour la tuer et la hache pour la finir. »

« Mais elle était vivante ! »

Ou est-ce qu’il faut tenir compte du deuxième scénario que Jean a livré ensuite au juge instructeur, aux experts et lors de la reconstitution ? Dans cette version « plus altruiste », Yolande aurait vacillé après le coup de poing et se serait cogné le crâne contre l’angle de la porte du garage. Jean aurait laissé son épouse par terre et serait monté à l’étage regarder la télé.

« Je me suis dit : « Elle fait sa folle encore » », bougonne Jean. Quand il redescend, Yolande est « toujours allongée, ses yeux étaient révulsés, ses jambes tremblaient et là je lui ai donné un coup de masse sur le front, c’est vrai. J’ai préparé mes affaires, mon épouse était au sol avec une belle tache de sang. J’ai trempé la lame de la hache dans le sang et je l’ai remise parmi les outils. Avant de me rendre à la caserne, je lui ai donné un coup de cutter du côté gauche, un du côté droit. J’étais sûr qu’au moins elle ne resterait pas infirme. Madame et moi on en avait parlé, celui qui restera le plus vivant donnera la mort à l’autre. »

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Le président de la cour d’assises d’Ille-et-Vilaine, Frédéric Digne. (Illustration : Pierre Budet)

Le président Digne s’étonne : « Mais pourquoi vous ne l’avez pas sauvée plutôt que de l’achever ?

Pour moi, elle était en état létal, affirme Jean.

C’est quoi un état létal monsieur ? questionne le président.

Les yeux révulsés, les jambes qui tremblaient… décrit Jean.

Mais elle était vivante ! s’emporte le juge.

Pour moi non, ajoute Jean, miné. Mais vous pouvez pas comprendre…

On va essayer quand même, dit le président.

Elle m’a dit qu’elle était foutue », termine Jean.

« J’ai menti aux flics d’accord, mais je mens pas ici »

Après l’autopsie, le médecin légiste a dénombré « deux zones de lésion » sur le corps de Yolande. D’abord la tête. Pour l’expert, ces lésions traumatiques indiquent une « possible chute arrière », mais ne sont pas à l’origine du décès. Puis le cou. L’expert dénote cinq plaies cervicales, dont « quatre profondes ». Pour lui, ces « plaies cervicales sont à l’origine du décès et compatibles avec l’utilisation d’une hache comme rapporté par les enquêteurs ». En revanche, il constate que « les quatre plaies profondes et délabrantes ne sont pas compatibles avec l’utilisation d’un cutter ».

Mais Jean n’en démord pas, il n’a pas utilisé de hache. « J’ai trempé la hache dans son sang pour tromper les gendarmes. J’ai menti aux flics d’accord, mais je mens pas ici. » En parlant du légiste : « Je lui ai expliqué que son analyse n’était pas bonne. J’ai coupé la jugulaire une fois à droite, une fois à gauche. Et c’est le résultat des coups de cutter, ça c’est certain ouais.

Et après le premier coup, vous ne vous êtes pas dit « ça suffit » ? interroge Me Glon, avocate des parties civiles.

Nan, je me suis rien dit, s’agace l’octogénaire. La preuve, c’est que je suis allé jusqu’au bout. »

« Négatif monsieur »

Christian Dreux, l’avocat général, veut que Jean admette l’évidence. Il commence : « Vous avez été militaire, vous en êtes fier ? tâtonne le magistrat, penché au-dessus de son bureau.

Oui, monsieur, très fier, j’en suis très fier.

Chez les militaires, il y a un code d’honneur. Ne croyez-vous pas qu’en refusant de dire la vérité, vous violez le code d’honneur ?

Négatif, monsieur. »

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Christian Dreux, l’avocat général. (Illustration : Pierre Budet)

La psychiatre cosaisie dans le dossier doute aussi du « scénario cutter ». Elle raconte l’entretien qu’elle a eu avec Jean en octobre 2015, à la maison d’arrêt de Vezin-le-Coquet. A l’époque, le retraité est « désireux de se raconter. Il a été rigoureux tout du long, sauf sur l’épisode de la hache trempée dans le sang, note l’experte. Il a aussi fait référence à son vécu en Algérie. Cette guerre l’a vraisemblablement marqué. Il a vu des femmes violées, tuées, des bébés cloués sur les fenêtres… Ce sont des images de violences qu’il a certainement gardées en lui. »

« Pas de place au doute et à la contradiction chez lui »

Pour l’experte, Jean ne souffre ni de stress post-traumatique, ni de troubles de l’humeur, ni de pathologie mentale. Mais « il est très clair que nous sommes face à une personnalité de paranoïaque. On retrouve l’ensemble des critères : absence de malléabilité de sa pensée ; rigidité du fonctionnement mental ; évolue dans un climat de méfiance ; suite à ses propres convictions, il impose ses idées à l’autre ; tendance à la surestime de soi… Il n’y a pas de place au doute et à la contradiction chez lui. » Elle insiste, « c’est bien un trait de caractère et non un trouble mental. Les traits de personnalité ne prennent pas le dessus sur le libre arbitre. »

« Et monsieur peut évoluer ? » sonde le président. La psychiatre met quelques secondes avant de se lancer : « Il a 81 ans aujourd’hui, il a passé 81 ans comme ça. Le pronostic évolutif est péjoratif. » Représente-t-il un risque pour la société ? « La dangerosité criminologique est nuancée par le caractère passionnel de l’infraction. Mais il n’y a aucun investissement positif et aucune remise en question. Il donne une explication rationnelle à l’acte meurtrier, mais il n’en assume pas la responsabilité. Le potentiel de dangerosité pourrait être envers l’entourage familial. »

« Si ta mère est au cimetière et moi en prison, c’est la faute de votre trio »

« S’il vous plaît, ne le faites pas sortir », implore Claudine, face aux jurés. En octobre 2015, sa sœur Laurence avait reçu une lettre de son père : « Si ta mère est au cimetière et moi en prison, c’est la faute de votre trio. » « Je suis extrêmement frappée par la terreur que cet homme-là continue à imposer depuis sa prison », s’inquiète Me Glon, l’avocate des trois filles. Incarcéré depuis le 11 août 2014, Jean ne reçoit aucune visite à la maison d’arrêt de Vezin, où il se sent « comme un coq en pâte. Je vois les gens qui ont des visites, ils reviennent en pleurs. Moi je veux voir personne. » Le retraité s’occupe avec « des mots croisés, des sudokus, tous les mots possibles… J’ai demandé à avoir des activités de ceci et de cela, mais tant que vous êtes prévenu, on ne s’occupe pas de vous. »

Avant la plaidoirie des parties civiles, le président Digne avise l’accusé, parangon de l’irascibilité. « Ce que vous allez entendre ne va pas vous plaire. Mais je vous préviens, il est strictement interdit d’intervenir, sinon vous sortez. » Jean acquiesce. Depuis le début du procès, Me Glon encaisse. Elle a toujours eu l’élégance de répondre aux provocations de Jean par un sourire. Il n’en est plus question. « Ici l’homme et l’acte sont exceptionnels. J’ai coutume de dire que ce ne sont pas les hommes qui sont monstrueux, ce sont les actes qu’ils commettent. Et c’est à l’aune de la personne de l’accusé qu’il faut juger, convient la pénaliste. C’est un homme méchant. Si indifférent à tout ce qui n’est pas lui-même, si menteur, si prompt à désigner les vrais coupables… Il ne faut pas être n’importe qui pour lever et descendre une masse sur la personne avec qui l’on est depuis 56 ans. »

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Me Catherine Glon lors de sa plaidoirie. (Illustration : Pierre Budet)

Pour Me Glon, Jean a « décidé d’achever sa femme et tout cela a été minutieusement préparé ». Elle, comme ses clientes, ne cesse de s’interroger : « Comment de telles choses peuvent encore se passer ? Qu’est-ce qu’on aurait pu faire pour que ça n’arrive pas ? A-t-on été à la hauteur ? » L’avocate rappelle qu’en France, une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint. « On a fait des progrès considérables en matière de violences conjugales. Mais cela reste un sujet tabou. Et devant de tels drames, la société reste impuissante. »

Me Glon avance une explication au retour de Yolande à la maison. « Pour cette génération, conserver la cellule familiale est une nécessité. » Quitte à aller contre l’avis de ses trois filles, qui l’ont poussée à s’émanciper. Et l’avocate de citer la psychologue Marie Andersen : « Quand la personne affaiblie tente de sortir de l’emprise, dans un premier temps, cela peut se passer apparemment bien et dans un deuxième temps, la note lui sera envoyée, toujours. »

« Vous n’existez déjà plus »

Au moment du réquisitoire, cela fait des heures et des heures que Christian Dreux, l’avocat général, est resté silencieux, à fixer Jean et à emmagasiner ses saillies. « Deux jours dans un huis clos tout à fait irrespirable, suffocant, nous rendant mal à l’aise, débute-t-il. Et pourtant, ce huis clos n’a pas duré deux jours pour la victime, mais il a duré 56 ans. »

Le magistrat titille l’accusé, « le maître du monde… son monde étant résumé à sa section dans l’armée, son bureau au travail et sa famille ». Il bascule d’avant en arrière, comme pour donner à ses mots la force de traverser le prétoire pour heurter Jean. « Comment ? Un subalterne conteste et veut quitter le domicile familial ? Mais c’est un putsch ! » envoie-t-il, sarcastique. Jean enrage, serre son poing en direction du magistrat, que rien ne fait dévier. « Vous avez perdu le combat, conclut Christian Dreux, après avoir requis 18 ans de réclusion criminelle. Ouvrez les yeux, écoutez… Lorsque les dernières lumières de cette salle s’éteindront, que nous autres nous rentrerons après ces deux jours de parenthèses, ouvrez les yeux, écoutez la porte de la prison se fermer, vous n’existez déjà plus. »

Me Jean-Marie Alexandre, pour la défense, en a assez entendu. « On ne peut pas imaginer qu’il ne se soit jamais rien passé d’autre que ce qui a été décrit dans les derniers mois de leur vie. Il y a forcément eu des moments d’affection, de partage. Considérer que de 1958 à 2014, il a eu ce comportement comme il a eu ces deux derniers jours, c’est totalement stupide, estime l’avocat de Jean. J’aurais aimé qu’il se comporte normalement, qu’il exprime des regrets, qu’il montre de l’affection pour ses enfants… il en est incapable. Mais ce n’est pas parce qu’il n’exprime pas de regrets qu’il n’en a pas. »

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Me Jean-Marie Alexandre pour la défense. (Illustration : Pierre Budet)

Notamment le soir du drame : « Tout un chacun aurait appelé les secours. Et là c’est un moment que mon client ne s’explique pas lui-même. Il n’a rien préparé. Après la chute, il a vu son épouse avec des symptômes inquiétants. Et là, le souvenir de conversations que l’on a à un certain âge sur la mort, la vieillesse, la maladie, remonte. Il se rappelle ce serment et tranche l’artère jugulaire droite et gauche de son épouse avant de se rendre. » Pour Me Alexandre, les jurés ne doivent pas oublier d’où Jean vient. « Sa vie de souffrances, de combats, sa vie faite d’extrême violence. La guerre, ça marque un homme, ça marque une vie. C’est la France qui l’a envoyé en Algérie, il a risqué sa vie pour vous. »

L’avocat s’accorde avec Me Glon pour souligner que Jean vient d’une autre époque. « Pour cette génération, élever des enfants c’était donner un toit et à manger. Il ne faut pas attendre de lui autre chose que d’avoir donné la vie. Et c’est pas interdit d’espérer avoir un garçon. Il a toujours été fidèle à sa femme et on ne peut pas lui reprocher d’avoir été là au quotidien. La cuisine, les courses, la vaisselle… C’était pas facile, mais il était là. » Me Alexandre fait le calcul : avec 18 ans de réclusion criminelle, Jean serait libre à 99 ans. « Ce serait prononcer une peine de réclusion criminelle à perpétuité. Et ce n’est pas ça la juste peine pour lui. »

Jean prend la parole en dernier. Lui aussi a fait les comptes. « Vous croyez qu’à 99 ans je serai en prison ? Je serai mort. Mais c’est à vous de choisir… » La cour d’assises a décidé de condamner Jean à 18 ans de réclusion criminelle.

Edit du 13 décembre : Jean a interjeté appel. Il a été rejugé par la cour d’assises d’appel des Côtes-d’Armor du lundi 11 au mercredi 13 décembre. L’homme, âgé de 82 ans aujourd’hui, a été condamné à vingt ans de réclusion criminelle pour le meurtre de sa femme. La cour d’assises a également assorti la peine d’une période de sûreté aux deux tiers. Sa peine ne pourra donc pas être aménagée avant 2030.

— Charlotte Hervot

« Vous vous laissez déshabiller sans rien dire ? »

 jeudi 14 décembre 2017

« Vous vous laissez déshabiller sans rien dire ? »

Dans une affaire aussi fracassante que celle des accusations de viols et d’agressions sexuelles portées contre l’ancien secrétaire d’État sarkozyste Georges Tron, c’est peu dire que la parole des plaignantes devant la cour d’assises de Bobigny (Seine-Saint-Denis) était attendue. Hier, au troisième jour d’audience de ce procès qui doit durer jusqu’au 22 décembre, il est 10h30 lorsque Virginie Ettel est appelée à la barre. Cette femme de quarante ans, aux longs cheveux blonds attachés en queue de cheval et habillée tout en noir, parle d’une voix douce et lente. « J’ai été agressée par ces deux personnes, commence t-elle en désignant le banc des accusés où le maire de Draveil (Essonne), Georges Tron, se tient aux côtés de son ancienne adjointe Brigitte Gruel. Tout ce que je demande c’est que ça soit jugé par un juré populaire, qu’on entende ma parole. Je n’ai pas porté plainte pour des soucis de réflexologie mais pour des agressions sexuelles. »
On a beaucoup évoqué récemment, avec l’affaire Wenstein et #balandetonporc, le parcours du combattant qui attend les victimes de viol qui osent porter plainte. Sans doute oublie t-on trop souvent, dans ce parcours, les magistrats auxquels elles seront confronté dans les prétoires. L’audition d’hier matin est à ce titre exemplaire. Première surprise, au lieu de laisser la parole à la plaignante, le président de la cour d’assises, Régis de Jorna, commence par lire la plainte qu’elle a adressée en 2011 au procureur d’Evry. L’ancienne employée de la mairie de Draveil commence en y racontant son embauche en septembre 2008 comme hôtesse d’accueil à la mairie de Draveil. Le maire, Georges Tron, lui fait rapidement du pied dans les déjeuners de travail. « Vous lui avez fait comprendre que vous n’étiez pas demanderesse ?, interroge le magistrat. Lucile M. (l’attachée parlementaire de Georges Tron, NDLR) m’avait dit qu’il arrêterait de lui-même en comprenant que je n’étais pas intéressée ».
Le 19 novembre 2009, Virginie Ettel se rend à un déjeuner avec le maire, son adjointe et des pêcheurs au château de Villiers. Pendant le déjeuner, Virginie Etttel sent le maire, puis son adjointe lui caresser les pieds. Après le repas, les invités sont raccompagnés dehors. Le président lit la scène de viol telle qu’elle est décrite dans la plainte. A la barre, Virginie Ettel pleure.
– Le président : « Donc, vous êtes dans cette salle à manger, on vous demande de rester et là il va y avoir des faits qualifiables de viol… Est-ce que vous prononcez une opposition verbale ? Vous reculez ? Ou vous vous laissez déshabiller sans rien dire ?
– J’étais incapable de réagir, lui répond Virginie Ettel
– Vous aviez bien compris qu’on vous déshabillait ! On ne se retrouve pas à moitié nue ou entièrement nue sans qu’il ne soit rien passé quand même…
– J’étais paralysée, je suis devenu toute molle. Je me suis concentrée sur les battements de mon cœur.
– Vous n’avez opposé aucune résistance ?
– Je n’étais pas en mesure d’opposer une résistance.
– Vous portiez une culotte ? Un string ? Des collants ? Je suis désolé de vous poser ces questions mais il faut qu’on comprenne… Donc il a baissé votre culotte ? Allons-y !
– J’avais une culotte noire et des bas.
– Vous dites ensuite que M. Tron a introduit des doigts dans votre sexe…
– Il a mis un doigt, pas plusieurs. Il a caressé mon sexe à travers la culotte, puis il écarté les lèvres…

Sa voix tremble, Virginie Ettel s’arrête de parler.
– Oui, bon… Il a mis un doigt dans votre vagin », coupe le président.

Virginie Ettel est en pleurs. La confiscation de sa parole va jusqu’au récit de son propre viol qu’elle ne peut raconter devant la cour d’assises, six ans après avoir porté plainte.
Plusieurs heures plus tard, lorsque l’avocat de Virginie Ettel, Vincent Ollivier, prend la parole pour interroger sa cliente après les questions du président, il précise, en préambule : « Il y a chaque année 600 000 femmes agressées sexuellement en France, dont seule une infime partie entame des démarches judiciaires. Si ces femmes suivent les débats aujourd’hui, elles seront confortées dans leur décision de laisser les choses sous le boisseau ».

« Violences conjugales » ? Ce gros mot.

Un article du site Quartiers libres

Une copine nous a partagé ce texte pour qu’il puisse être diffusé : à vous de lire, partager si vous voulez, faire tourner. Pour que la honte change de camp !

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Des fois le temps s’arrête au détour d’une odeur, d’une mélodie, d’une histoire.
Parfois elles nous rappellent des choses qu’on sent mais qu’on ne sait plus, ou qu’on s’est caché pour survivre. Continuer. Aller au boulot le lendemain. Sourire aux mômes. Se dire qu’il y a forcément un horizon.

Des fois on ose y repenser ou se demander pourquoi ça nous retourne tant le bide. Mais il y a des choses qu’on ne fait pas seule. Qu’on ne peut pas affronter seule. C’est sûrement pour ça qu’on les a dedans, qu’on avance avec, sans se l’avouer car c’est toujours un peu là, et que c’est souvent déjà trop.

Comme ce jour où j’ai regardé « Ne dis rien » de Icíar Bollaín. La tétanie et le malaise qui m’ont envahie durant la plupart des scènes m’ont fait me dire que si j’avais aussi peur, une peur incontrôlable et si remuante, c’est parce que je reconnaissais la violence qui suintait dans ces images. Et que si j’avais encore peur, c’est que ça n’était pas « réglé », pas derrière moi, mais en moi, tous les jours. C’était presque pire d’y assister, impuissante, en connaissant ça par cœur. Les images me touchaient comme des souvenirs. Ils étaient violents et tellement graves que je ne m’en rappelais plus.

Je ne m’étais jamais dit que la « violence conjugale » me concernait, jamais. Et pourtant, j’avais toujours peur.

Alors vu que j’assistais à ce film parce que des femmes concernées avaient trouvé la force d’organiser un week-end de discussions sur le sujet qui commençaient par cette projection, j’ai décidé d »aller à la discussion de « celles qui sont concernées ». En me disant que c’était une folie, un aveu quelque part, mais aussi peut être une occasion. Et que rien ne me forcerait à y parler, mais que je refusais d’avoir toujours aussi peur, et d’être aussi prisonnière de la honte, au point de m’être racontée ne pas être concernée, sans rien comprendre, en me mentant tout ce temps. Alors j’ai osé, sans trop savoir pourquoi, me pointer là-bas.

Le reste s’est dit entre quelques unes, dans une confidentialité où toutes sont égales et où sont partagées les expériences comme les premières concernées l’entendent. Où la honte change de camp car quand les écrasées, les blessées, les salies sont ensemble, il est possible d’en rire. Et de se sentir fortes face à ce moche qu’on a planqué si longtemps dans notre intimité, en se sentant coupables, même.

Alors… peut-être faut-il passer le message, se le dire, au moins. Les « victimes » portent le fardeau de la honte et l’isolement les anéantit. Être ensemble, même quelques heures, sans que personne d’autre que celles qui savent de l’intérieur ce que c’est n’aient l’œil dessus est une évasion, un soupir de soulagement, et une grosse dose de force.

Alors… une manière de refuser d’être une serpillière c’est peut-être de se rappeler que la plupart des meufs ont appris à essuyer la merde des autres. Et donc celle de ceux qu’elles aiment, d’abord… J’ai compris que c’était un système.

Nous ne sommes pas sauvées. Mais peut-être que si on se met ensemble, et qu’on arrive à comprendre pourquoi c’est possible qu’on ai pu subir ça, alors c’est à partir de là qu’on peut penser à comment transformer la honte en force et l’horreur en souvenir – douloureux, certes, mais derrière nous – , alors on peut aussi, à partir de là, faire avancer les choses ? Et faire en sorte que ça ne puisse pas se reproduire, pour nous comme pour les autres ?

Et finalement tenir debout. Pas seulement feinter pour que les autres croient que c’est le cas. Donc enrayer ce système, jusqu’à ce qu’il disparaisse.

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L’AFP nous les brise

Trouvé sur romy.tetue.net, cet article qui relève justement une traduction fautive de l’AFP, tout en l’attribuant, de façon peut-être un peu abusive, au seul « sexisme de la langue française ». Ce dernier existe, à n’en pas douter. Cependant, c’est exonérer un peu vite de leurs responsabilités les personnes qui ont choisi de titrer « briseurs de silence » un article qui parle de femmes. Le blog ami Antiopées en parlait il y a peu, lorsque l’assemblée qu’académique on nomme s’est élevée à l’unanimité contre l’écriture dite inclusive. Cette même assemblée qui a contribué à faire du français une langue sexiste en affirmant voici déjà quelques siècles que « le masculin l’emporte sur le féminin », et qui persiste encore aujourd’hui, approuvée d’ailleurs par le sinistre de l’éducation nationale… Alors dira-t-on que c’est la langue seule qui décide comment elle parle ?

Les personnalités de l’année ne sont pas les « briseurs de silence ». Mais les « briseuses de silence ». Ou comment les médias persistent à nous invisibiliser.

L’AFP vient de titrer « Harcèlement : les “briseurs de silence” désignés “Personnalité de l’année” par Time ». Mais qui sont ces mystérieux « briseurs » dont parle l’Agence France Presse ? Une nouvelle expression comme « lanceur d’alerte » ? Devinez-vous que, derrière ce titre, ce sont les femmes qui sont désignées ? Oui, celles-là mêmes qui ont brisé le silence ces derniers mois, de façon massive, inédite, initiant un mouvement international, vous souvenez-vous ? Que ce soient des femmes semble avoir échappé à l’AFP…

Alors que le Time met ces femmes à l’honneur, l’AFP relaye cette information en les escamotant. L’hebdomadaire américain vient en effet de désigner « personnalité de l’année » non pas une personne, mais plusieurs, toutes celles qui ont brisé le silence ces derniers mois. En couverture, les premières femmes ayant « brisé le silence » et révélé l’affaire Weinstein aux milliers de personnes qui ont suivi avec le hashtag #metoo. Six femmes en Une, dont l’une a le visage caché, en référence à toutes celles restées anonymes.

Il est intéressant de remarquer que le Time a ostensiblement rebaptisé le titre « Man of Year » dans une forme plus générique et inclusive « Person of the Year » (depuis… 1999) et parle sans discrimination de celleux qui ont brisé le silence. C’est évidemment plus facile en langue anglaise, où le genre est moins marqué, qu’en français, où la polémique actuelle dite de l’« écriture inclusive » rappelle justement combien le sexisme imprègne encore la langue française, si l’on n’y prend garde.

Comment l’AFP a-t-elle traduit cette information ? Si la distinction « Person of the Year » a été correctement traduite en français par « Personnalité de l’année », le titre « the silence breakers » a été hâtivement traduit par « briseurs de silence » — plutôt que « briseuses de silence » —, faisant passer, par ce choix, ladite personnalité pour masculine, invisibilisant les femmes.

Il n’y avait pourtant pas de difficulté à traduire « briseuses de silence », puisque le mot existe au féminin, afin de rester fidèle à l’information — dont témoigne également, si doute il y avait chez les traducteurs, l’image, qui ne montre que des femmes. Mais l’AFP semble appliquer scrupuleusement la règle du masculin neutre qui l’emporte sur le féminin. Y compris pour parler d’un groupe de femmes. C’est ainsi que, cruelle ironie, l’actrice Ashley Judd, la chanteuse Taylor Swift, l’ingénieure Susan Fowler, parmi les premières à dénoncer les agressions sexuelles des hommes de pouvoir, et toutes les autres disparaissent dans l’actualité française sous le masculin qui l’emporte, les médias relayant massivement à grand coup de copier-coller. En re-silenciant ainsi celles qui, précisément, sortent du silence, cette règle d’écriture montre bien ici, non seulement ses limites, mais son caractère offensant et toute sa violence.

Persistant dans l’erreur, l’AFP tweete « ceux qui ont brisé le silence… » déclenchant des demandes de suppression et d’excuses. Douze heures après, au moment où je rédige ce texte, le tweet est toujours en ligne.

Oh que cela donne envie d’arrêter de parler français, cette langue non seulement sexiste — par héritage historique, disons, pour faire court — mais aussi réac, puisque, même face à une Une 100 % féminine, face au sujet de la dénonciation des violences faites aux femmes, elle reste infichue d’accorder au féminin et ajoute par là une agression supplémentaire à celles dénoncées. Plus encore qu’un affront, c’est du non sens. Je ne veux plus laisser entrer ce galimatias dans ma tête. J’ai urgemment besoin de changer de langue. Cessons donc de parler cette langue qui ne veut pas de nous ! Hey girls, stop speaking French, since this language doesn’t want us !

La presse française peine à relayer l’information de façon respectueuse, butte pitoyablement sur les mots, et produit finalement l’effet inverse, d’effacement des femmes, là où le Time les met en lumière. Au delà de la reconnaissance, le choix de Time reflète l’ampleur des répercussions du mouvement anti-harcèlement aux États-Unis et au-delà, via les réseaux sociaux, avec notamment #Balancetonporc ou #YoTambien.

« Les actions galvanisantes des femmes de notre couverture, avec celles de centaines d’autres, et beaucoup d’hommes également, ont déclenché un des changements les plus rapides de notre culture depuis les années 1960 », a expliqué le rédacteur en chef de Time en dévoilant ce classement. « Pour avoir donné une voix à des secrets de Polichinelle, pour être passés du réseau des chuchotements aux réseaux sociaux, pour nous avoir poussés à arrêter d’accepter l’inacceptable, les briseuses de silence sont la personnalité de l’année », a-t-il ajouté, cité dans un communiqué du magazine.

Cessons plutôt de lire la presse française, qui manque tant de respect pour les personnes concernées, que de rigueur dans l’information, et allons puiser à la source : TIME Person of the Year 2017 : The Silence Breakers. Bye !

Durant 50 ans, 84 % des lobotomies furent réalisées sur des femmes, en France, Belgique et Suisse

Le neurologue américain Walter Freeman pratiquant, sur une femme, une lobotomie par voie trans orbitaire. (c) DR<br />
 

Le neurologue américain Walter Freeman pratiquant, sur une femme, une lobotomie par voie trans orbitaire. (c) DR

Une étude, menée par trois neurochirurgiens français, révèle que sur 1129 patients lobotomisés entre 1935 et 1985 en Belgique, en France et en Suisse, 84% des sujets étaient des femmes. Un chiffre qui montre combien les discriminations et les préjugés liés au genre influencent les pratiques médicales et comment la psychiatrie s’insère dans les rapports de domination.

article publié sur le site Terriennes
L’étude n’a pas encore été publiée. Juste une dizaine de lignes rédigées dans la revue scientifique britannique Nature, nous replongent au temps de gloire et de controverse, pas si lointain, de la lobotomie. Sans que nul ne sache qu’à cette époque, les femmes furent davantage visées. C’est ce qui ressort de l’enquête, menée par trois neurochirurgiens français Aymeric Amelot, (Hôpital La Pitié-Salepétrière, Paris), Marc Levêque (Hôpital Privé Résidence du Parc, Marseille), et Louis-Marie Terrier (Hôpital Bretonneau, CHRU Tours).

En fouillant les archives de la bibliothèque de Santé de Paris, ces trois médecins sont parvenus à compiler près de 80 articles et trois thèses portant sur les lobotomies pratiquées entre 1935 et 1985. Objectif ? « Comprendre comment une méthode aussi décriée et « barbare » avait pu s’étendre au monde entier et avait même été récompensée d’un prix Nobel. »

Au fur et à mesure de leurs recherches, ils tirent des chiffres alarmants : sur les 1340 cas de lobotomie, recensés à partir de publications francophones (Belgique, France et Suisse), et plus précisément sur les 1129 cas renseignés, 84 % des sujets étaient des femmes.

Femme schizophrénique lobotomisée. La légende indique : "<em>Dans certains cas, le mieux que l'on puisse faire pour la famille est de lui rendre le patient dans un état inoffensif, un véritable animal domestique.</em>" 

Femme schizophrénique lobotomisée. La légende indique : « Dans certains cas, le mieux que l’on puisse faire pour la famille est de lui rendre le patient dans un état inoffensif, un véritable animal domestique.« 

Des traitements de choc à la lobotomie

La lobotomie est une intervention chirurgicale qui consiste à sectionner un lobe, ou une portion du cerveau, et certaines fibres reliant le lobe frontal au reste du cerveau. Cette technique a valu à son inventeur Egas Moniz, neurologue et homme politique portugais, le prix Nobel de médecine en 1949. Pourtant, elle est aujourd’hui l’un des traitements les plus critiqués de l’histoire, compte tenu de ses effets graves sur la personnalité.

Capture d'écran. Photos légendées par Louis-Marie Terrier.

Capture d’écran. Photos légendées par Louis-Marie Terrier.

La grande majorité des interventions ont été pratiquées entre 1946 et 1950. « Il est important de restituer le contexte de l’époque, souligne Louis-Marie Terrier. Nous sortions de la guerre, il régnait un chaos psychologique énorme et les psychiatres étaient complètement démunis ». A disposition uniquement : « des traitements de choc », comme  « la cure de sakel » qui avait pour but de plonger le patient dans « un coma hypoglycémique », « les bains chauds »  ou encore « la malaria thérapie » qui consistait à « inoculer le parasite de la malaria pour entraîner des pics fébriles » dans l’espoir d’améliorer les symptômes psychiatriques.

C’est dans ce contexte que le père de la psychochirurgie, Egas Moniz, à commencer à présenter ses résultats sur des patients qui étaient lobotomisés. Il y avait au début un certain scepticisme avec des débats extrêmement virulents en France comme ailleurs. En 1950, l’URSS interdit cette méthode qu’elle qualifie « d’anti scientifique et inefficace ». Mais cette technique a rapidement attiré l’attention de deux médecins américains, le neurologue , Walter Freeman et le neurochirurgien, James Watts, qui vont tous deux la développer et la pratiquer en masse aux Etats-Unis dans cette période de l’après-guerre.

La domination masculine au fondement de ces lobotomies féminines ?

Comment expliquez cette prépondérance du sexe féminin ? « Nous n’avons trouvé aucune explication dans ces publications, rapporte le neurochirurgien Louis-Marie Terrier. Dans la majorité des cas, lorsque les indications étaient renseignées, il s’agissait de soigner une pathologie psychiatrique : schizophrénie, grande dépression avec tentative de suicide, en général des personnes qui avaient une adaptation sociétale difficile, d’autres  des troubles obsessionnels compulsifs, etc. » Autant de pathologies où il n’existe « aucune prévalence chez les femmes », précise-t-il. Les raisons sont donc à chercher ailleurs, dans « le statut de la femme à l’époque régi par le code civil de 1804 ».

A gauche coupure de presse, Life, 1947. Légende à droite de Louis-Marie Terrier. DR

A gauche coupure de presse, Life, 1947. Légende à droite de Louis-Marie Terrier. DR
La psychiatrie avait pour mission de gérer « les insupportables » comme les mythiques, les suicidaires, les imprévisibles, et cela dans un rapport de pouvoir duquel les femmes étaient exclues 
Carlos Parada, psychiatre

« Il n’existe pas, en effet, d’explication clinique, avance le psychiatre Carlos Parada, auteur de Toucher le cerveau, changer l’esprit (Editions PUF). La psychiatrie a pour mission depuis sa création de gérer « les insupportables » pour la société, notamment les mythiques, les suicidaires, les imprévisibles et évidemment ça crée un rapport de pouvoir dans lequel les femmes étaient exclues puisqu’elles n’étaient pas à la place du pouvoir. »
Il rappelle que « le grand succès de la lobotomie » est lié à la schizophrénie. Or, cette maladie touchait davantage les hommes que les femmes, comme c’est encore le cas aujourd’hui.

Première lobotomie sur une femme

La première à passer sur la table d’opération sera une femme. Egas Moniz pratique, le 12 novembre 1935, sa première lobotomie sur une ancienne prostituée de 63 ans, souffrant de mélancolie et d’idées paranoïaques. Son histoire ou plutôt son triste sort, le neurochirurgien Marc Lévêque le raconte dans son ouvrage, La chirurgie de l’âme (JC Lattès), co-écrit avec Sandrine Cabut. On y apprend que la patiente avait été transférée la veille, « de l’asile de Bombarda vers le service de Moniz », qui avait programmé cette intervention dans le plus grand secret. Deux mois après l’opération, le médecin conclut « au succès ». La femme étant devenue plus « docile », « le bilan n’est pas si négatif ».

L’absence de consentement d’une femme ou d’une jeune fille était moins grave que pour un homme.David Niget, historien 

Qui viendra la plaindre ? « C’est l’une des clés de la lobotomie explique David Niget, maître de conférence en Histoire à l’université d’Angers et chercheur au Laboratoire CERHIO. Cette pratique était controversée, mais l’absence de consentement d’une femme ou d’une jeune fille était moins grave que pour un homme, qui par ailleurs pouvait demander plus facilement une intervention chirurgicale sur son épouse que l’inverse. Et socialement, le corps des femmes est davantage considéré comme disponible à l’expérimentation.  »

Un traitement différencié dès l’adolescence

Loin d’être l’unique facteur, cet universitaire, co-auteur avec Véronique Blanchard de l’ouvrage Mauvaises filles (Editions Textuel),  rappelle que le tout début du 20 ème siècle est marqué par « une progressive médicalisation de la déviance juvénile féminine ». La science va se conjuguer avec la morale pour renforcer le contrôle de leurs comportements.

« A travers les statistiques des institutions dites d’observation de l’époque et qui appartiennent au champ de la justice des mineurs, on va s’apercevoir qu’il existe des prises en charge psychiatriques beaucoup plus fréquentes pour les filles que pour les garçons, souligne David Niget. En effet, quand le comportement des garçons est un peu irrégulier, erratique, ou violent, on considère que le problème est social. Qu’il peut se régler avec de l’encadrement, la réinsertion par le travail et puis une bonne hygiène de vie. » Les garçons pouvaient même être facilement « héroïsés ». Comme on peut le voir aujourd’hui autour de la figure du « bad boy » censé représenter la virilité.

« Pour les filles, de manière très différenciée, on demeure dans le registre de la moralité, du danger social, d’un problème mental psychiatrique qu’il faut prendre en charge, poursuit-il. Avec l’idée générale que l’objet à traiter c’est le corps. Un corps problématique, dangereux, malsain dévié d’une certaine manière de sa finalité qui est de donner la vie, de procréer. »

En outre,  les filles séjournent bien plus longtemps dans ces institutions et développent par conséquent des comportements anti-institutionnels. « Dans cette logique, poursuit le chercheur, elles vont être étiquetées comme « des incorrigibles » ou encore comme des hystériques – terminologie qui signifiait par étymologie une excitation anormale de l’utérus qui produit des comportements désordonnés – ou bien comme des déprimées et des suicidaires qu’il faut protéger d’elles-mêmes, ce qui va, là encore, justifier et même imposer un mode de traitement lourd. »

La lobotomie hors contexte psychiatrique

Aussi n’est-il pas étonnant de voir certains patients subir une lobotomie sans qu’aucune maladie psychiatrique ne soit diagnostiquée. Comme le rapporte Louis-Marie Terrier, « des personnes ont également été lobotomisées pour des problèmes de douleurs secondaires découlant de cancers et qui résistaient aux traitements médicaux ».

Un cas est d’ailleurs resté célèbre, celui d’Eva Peron, la femme du dirigeant populiste argentin

Eva Peron, épouse du dictateur argentin, Juan Peron lobotomisée pour soulager des douleurs provoquées par un cancer de l'utérus. (c) DR

Eva Peron, épouse du dictateur argentin, Juan Peron lobotomisée pour soulager des douleurs provoquées par un cancer de l’utérus. (c) DR

Juan Peron. En 1952, elle a été lobotomisée pour un cancer de l’utérus qui l’a emportée à l’âge de 33 ans. L’opération avait ici une visée antalgique, autrement dit celle d’atténuer les douleurs.

Autre célébrité, Rosemary Kennedy, la sœur de John Fitzgerald Kennedy. Elle a également été opérée en 1941 dans le plus grand secret à la demande de son père, Joseph Kennedy. Elle en gardera d’énormes séquelles, restant handicapée à vie.

D’après l’étude des trois neurochirurgiens, tous les milieux sociaux sont représentés.
De « la campagnarde des villes », qui était le terme employé à l’époque, à la fille d’une grande famille bourgeoise parisienne. Chez les hommes, « on va de l’ouvrier à l’ingénieur ». « Le patient le plus jeune était un enfant de 2 ans et demi et le plus âgé 85 ans », précise le neurochirurgien Louis-Marie Terrier. Il ajoute « que 20 enfants ont été lobotomisés, sur la base d’une indication psychomotrice, dont le but était de « restaurer la paix dans les foyers ». »

Enfant schizophrénique de huit ans qui avait été mis en cage dans un sous-sol pour comportement violent. Photo A : avant lobotomie Photo B : après lobotomie. (c) DR<br />
 

Enfant schizophrénique de huit ans qui avait été mis en cage dans un sous-sol pour comportement violent. Photo A : avant lobotomie Photo B : après lobotomie. (c) DR
Pour les femmes, comme pour les immigrés, pour les chômeurs, on n’est pas à l’abri de voir la psychiatrie s’insérer dans ces rapports de domination.
Carlos Parada, psychiatre 

« Il ne faut pas toutefois créer l’illusion, qu’avant, la psychiatrie était faite par des barbares non scientifiques qui faisaient un peu n’importe quoi et que nous, comme on se fonde sur la science, on ne fait plus n’importe quoi, insiste Carlos Parada. A la création de la lobotomie, les gens étaient aussi scientifiques, aussi honnêtes que les gens de bonne foi aujourd’hui ». « L’erreur, c’est d’imaginer que la psychiatrie peut se pratiquer en dehors de son temps, conclut-il. Pour les femmes comme pour les immigrés ou pour les chômeurs, on n’est pas à l’abri de voir la psychiatrie s’insérer dans ces rapports de domination et ce n’est pas au nom de la science qu’on sera à l’abri. »

Déclin de la lobotomie

A partir de 1951, la lobotomie va rapidement décliner. « Deux médecins français de l’hôpital Saint-Antoine à Paris découvrent les neuroleptiques, raconte Louis-Marie Terrier. Ils seront commercialisés en 1952 en France et en 1956 aux USA.» Les interventions vont chuter pour devenir vraiment rares, même si les opérations perdureront un peu jusque dans les années 1980.

« A ce moment-là, la lobotomie perd de son effet de mode et de sa pertinence, parce que la chimie va permettre d’intervenir sur le cerveau des malades, explique l’historien David Niget. « Ce qui est clair, c’est qu’on va beaucoup plus utiliser les neuroleptiques à l’égard des filles qu’à l’égard des garçons et ce, dès la fin des années 1950 et de manière assez massive. »

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