Durant 50 ans, 84 % des lobotomies furent réalisées sur des femmes, en France, Belgique et Suisse

Le neurologue américain Walter Freeman pratiquant, sur une femme, une lobotomie par voie trans orbitaire. (c) DR<br />
 

Le neurologue américain Walter Freeman pratiquant, sur une femme, une lobotomie par voie trans orbitaire. (c) DR

Une étude, menée par trois neurochirurgiens français, révèle que sur 1129 patients lobotomisés entre 1935 et 1985 en Belgique, en France et en Suisse, 84% des sujets étaient des femmes. Un chiffre qui montre combien les discriminations et les préjugés liés au genre influencent les pratiques médicales et comment la psychiatrie s’insère dans les rapports de domination.

article publié sur le site Terriennes
L’étude n’a pas encore été publiée. Juste une dizaine de lignes rédigées dans la revue scientifique britannique Nature, nous replongent au temps de gloire et de controverse, pas si lointain, de la lobotomie. Sans que nul ne sache qu’à cette époque, les femmes furent davantage visées. C’est ce qui ressort de l’enquête, menée par trois neurochirurgiens français Aymeric Amelot, (Hôpital La Pitié-Salepétrière, Paris), Marc Levêque (Hôpital Privé Résidence du Parc, Marseille), et Louis-Marie Terrier (Hôpital Bretonneau, CHRU Tours).

En fouillant les archives de la bibliothèque de Santé de Paris, ces trois médecins sont parvenus à compiler près de 80 articles et trois thèses portant sur les lobotomies pratiquées entre 1935 et 1985. Objectif ? « Comprendre comment une méthode aussi décriée et « barbare » avait pu s’étendre au monde entier et avait même été récompensée d’un prix Nobel. »

Au fur et à mesure de leurs recherches, ils tirent des chiffres alarmants : sur les 1340 cas de lobotomie, recensés à partir de publications francophones (Belgique, France et Suisse), et plus précisément sur les 1129 cas renseignés, 84 % des sujets étaient des femmes.

Femme schizophrénique lobotomisée. La légende indique : "<em>Dans certains cas, le mieux que l'on puisse faire pour la famille est de lui rendre le patient dans un état inoffensif, un véritable animal domestique.</em>" 

Femme schizophrénique lobotomisée. La légende indique : « Dans certains cas, le mieux que l’on puisse faire pour la famille est de lui rendre le patient dans un état inoffensif, un véritable animal domestique.« 

Des traitements de choc à la lobotomie

La lobotomie est une intervention chirurgicale qui consiste à sectionner un lobe, ou une portion du cerveau, et certaines fibres reliant le lobe frontal au reste du cerveau. Cette technique a valu à son inventeur Egas Moniz, neurologue et homme politique portugais, le prix Nobel de médecine en 1949. Pourtant, elle est aujourd’hui l’un des traitements les plus critiqués de l’histoire, compte tenu de ses effets graves sur la personnalité.

Capture d'écran. Photos légendées par Louis-Marie Terrier.

Capture d’écran. Photos légendées par Louis-Marie Terrier.

La grande majorité des interventions ont été pratiquées entre 1946 et 1950. « Il est important de restituer le contexte de l’époque, souligne Louis-Marie Terrier. Nous sortions de la guerre, il régnait un chaos psychologique énorme et les psychiatres étaient complètement démunis ». A disposition uniquement : « des traitements de choc », comme  « la cure de sakel » qui avait pour but de plonger le patient dans « un coma hypoglycémique », « les bains chauds »  ou encore « la malaria thérapie » qui consistait à « inoculer le parasite de la malaria pour entraîner des pics fébriles » dans l’espoir d’améliorer les symptômes psychiatriques.

C’est dans ce contexte que le père de la psychochirurgie, Egas Moniz, à commencer à présenter ses résultats sur des patients qui étaient lobotomisés. Il y avait au début un certain scepticisme avec des débats extrêmement virulents en France comme ailleurs. En 1950, l’URSS interdit cette méthode qu’elle qualifie « d’anti scientifique et inefficace ». Mais cette technique a rapidement attiré l’attention de deux médecins américains, le neurologue , Walter Freeman et le neurochirurgien, James Watts, qui vont tous deux la développer et la pratiquer en masse aux Etats-Unis dans cette période de l’après-guerre.

La domination masculine au fondement de ces lobotomies féminines ?

Comment expliquez cette prépondérance du sexe féminin ? « Nous n’avons trouvé aucune explication dans ces publications, rapporte le neurochirurgien Louis-Marie Terrier. Dans la majorité des cas, lorsque les indications étaient renseignées, il s’agissait de soigner une pathologie psychiatrique : schizophrénie, grande dépression avec tentative de suicide, en général des personnes qui avaient une adaptation sociétale difficile, d’autres  des troubles obsessionnels compulsifs, etc. » Autant de pathologies où il n’existe « aucune prévalence chez les femmes », précise-t-il. Les raisons sont donc à chercher ailleurs, dans « le statut de la femme à l’époque régi par le code civil de 1804 ».

A gauche coupure de presse, Life, 1947. Légende à droite de Louis-Marie Terrier. DR

A gauche coupure de presse, Life, 1947. Légende à droite de Louis-Marie Terrier. DR
La psychiatrie avait pour mission de gérer « les insupportables » comme les mythiques, les suicidaires, les imprévisibles, et cela dans un rapport de pouvoir duquel les femmes étaient exclues 
Carlos Parada, psychiatre

« Il n’existe pas, en effet, d’explication clinique, avance le psychiatre Carlos Parada, auteur de Toucher le cerveau, changer l’esprit (Editions PUF). La psychiatrie a pour mission depuis sa création de gérer « les insupportables » pour la société, notamment les mythiques, les suicidaires, les imprévisibles et évidemment ça crée un rapport de pouvoir dans lequel les femmes étaient exclues puisqu’elles n’étaient pas à la place du pouvoir. »
Il rappelle que « le grand succès de la lobotomie » est lié à la schizophrénie. Or, cette maladie touchait davantage les hommes que les femmes, comme c’est encore le cas aujourd’hui.

Première lobotomie sur une femme

La première à passer sur la table d’opération sera une femme. Egas Moniz pratique, le 12 novembre 1935, sa première lobotomie sur une ancienne prostituée de 63 ans, souffrant de mélancolie et d’idées paranoïaques. Son histoire ou plutôt son triste sort, le neurochirurgien Marc Lévêque le raconte dans son ouvrage, La chirurgie de l’âme (JC Lattès), co-écrit avec Sandrine Cabut. On y apprend que la patiente avait été transférée la veille, « de l’asile de Bombarda vers le service de Moniz », qui avait programmé cette intervention dans le plus grand secret. Deux mois après l’opération, le médecin conclut « au succès ». La femme étant devenue plus « docile », « le bilan n’est pas si négatif ».

L’absence de consentement d’une femme ou d’une jeune fille était moins grave que pour un homme.David Niget, historien 

Qui viendra la plaindre ? « C’est l’une des clés de la lobotomie explique David Niget, maître de conférence en Histoire à l’université d’Angers et chercheur au Laboratoire CERHIO. Cette pratique était controversée, mais l’absence de consentement d’une femme ou d’une jeune fille était moins grave que pour un homme, qui par ailleurs pouvait demander plus facilement une intervention chirurgicale sur son épouse que l’inverse. Et socialement, le corps des femmes est davantage considéré comme disponible à l’expérimentation.  »

Un traitement différencié dès l’adolescence

Loin d’être l’unique facteur, cet universitaire, co-auteur avec Véronique Blanchard de l’ouvrage Mauvaises filles (Editions Textuel),  rappelle que le tout début du 20 ème siècle est marqué par « une progressive médicalisation de la déviance juvénile féminine ». La science va se conjuguer avec la morale pour renforcer le contrôle de leurs comportements.

« A travers les statistiques des institutions dites d’observation de l’époque et qui appartiennent au champ de la justice des mineurs, on va s’apercevoir qu’il existe des prises en charge psychiatriques beaucoup plus fréquentes pour les filles que pour les garçons, souligne David Niget. En effet, quand le comportement des garçons est un peu irrégulier, erratique, ou violent, on considère que le problème est social. Qu’il peut se régler avec de l’encadrement, la réinsertion par le travail et puis une bonne hygiène de vie. » Les garçons pouvaient même être facilement « héroïsés ». Comme on peut le voir aujourd’hui autour de la figure du « bad boy » censé représenter la virilité.

« Pour les filles, de manière très différenciée, on demeure dans le registre de la moralité, du danger social, d’un problème mental psychiatrique qu’il faut prendre en charge, poursuit-il. Avec l’idée générale que l’objet à traiter c’est le corps. Un corps problématique, dangereux, malsain dévié d’une certaine manière de sa finalité qui est de donner la vie, de procréer. »

En outre,  les filles séjournent bien plus longtemps dans ces institutions et développent par conséquent des comportements anti-institutionnels. « Dans cette logique, poursuit le chercheur, elles vont être étiquetées comme « des incorrigibles » ou encore comme des hystériques – terminologie qui signifiait par étymologie une excitation anormale de l’utérus qui produit des comportements désordonnés – ou bien comme des déprimées et des suicidaires qu’il faut protéger d’elles-mêmes, ce qui va, là encore, justifier et même imposer un mode de traitement lourd. »

La lobotomie hors contexte psychiatrique

Aussi n’est-il pas étonnant de voir certains patients subir une lobotomie sans qu’aucune maladie psychiatrique ne soit diagnostiquée. Comme le rapporte Louis-Marie Terrier, « des personnes ont également été lobotomisées pour des problèmes de douleurs secondaires découlant de cancers et qui résistaient aux traitements médicaux ».

Un cas est d’ailleurs resté célèbre, celui d’Eva Peron, la femme du dirigeant populiste argentin

Eva Peron, épouse du dictateur argentin, Juan Peron lobotomisée pour soulager des douleurs provoquées par un cancer de l'utérus. (c) DR

Eva Peron, épouse du dictateur argentin, Juan Peron lobotomisée pour soulager des douleurs provoquées par un cancer de l’utérus. (c) DR

Juan Peron. En 1952, elle a été lobotomisée pour un cancer de l’utérus qui l’a emportée à l’âge de 33 ans. L’opération avait ici une visée antalgique, autrement dit celle d’atténuer les douleurs.

Autre célébrité, Rosemary Kennedy, la sœur de John Fitzgerald Kennedy. Elle a également été opérée en 1941 dans le plus grand secret à la demande de son père, Joseph Kennedy. Elle en gardera d’énormes séquelles, restant handicapée à vie.

D’après l’étude des trois neurochirurgiens, tous les milieux sociaux sont représentés.
De « la campagnarde des villes », qui était le terme employé à l’époque, à la fille d’une grande famille bourgeoise parisienne. Chez les hommes, « on va de l’ouvrier à l’ingénieur ». « Le patient le plus jeune était un enfant de 2 ans et demi et le plus âgé 85 ans », précise le neurochirurgien Louis-Marie Terrier. Il ajoute « que 20 enfants ont été lobotomisés, sur la base d’une indication psychomotrice, dont le but était de « restaurer la paix dans les foyers ». »

Enfant schizophrénique de huit ans qui avait été mis en cage dans un sous-sol pour comportement violent. Photo A : avant lobotomie Photo B : après lobotomie. (c) DR<br />
 

Enfant schizophrénique de huit ans qui avait été mis en cage dans un sous-sol pour comportement violent. Photo A : avant lobotomie Photo B : après lobotomie. (c) DR
Pour les femmes, comme pour les immigrés, pour les chômeurs, on n’est pas à l’abri de voir la psychiatrie s’insérer dans ces rapports de domination.
Carlos Parada, psychiatre 

« Il ne faut pas toutefois créer l’illusion, qu’avant, la psychiatrie était faite par des barbares non scientifiques qui faisaient un peu n’importe quoi et que nous, comme on se fonde sur la science, on ne fait plus n’importe quoi, insiste Carlos Parada. A la création de la lobotomie, les gens étaient aussi scientifiques, aussi honnêtes que les gens de bonne foi aujourd’hui ». « L’erreur, c’est d’imaginer que la psychiatrie peut se pratiquer en dehors de son temps, conclut-il. Pour les femmes comme pour les immigrés ou pour les chômeurs, on n’est pas à l’abri de voir la psychiatrie s’insérer dans ces rapports de domination et ce n’est pas au nom de la science qu’on sera à l’abri. »

Déclin de la lobotomie

A partir de 1951, la lobotomie va rapidement décliner. « Deux médecins français de l’hôpital Saint-Antoine à Paris découvrent les neuroleptiques, raconte Louis-Marie Terrier. Ils seront commercialisés en 1952 en France et en 1956 aux USA.» Les interventions vont chuter pour devenir vraiment rares, même si les opérations perdureront un peu jusque dans les années 1980.

« A ce moment-là, la lobotomie perd de son effet de mode et de sa pertinence, parce que la chimie va permettre d’intervenir sur le cerveau des malades, explique l’historien David Niget. « Ce qui est clair, c’est qu’on va beaucoup plus utiliser les neuroleptiques à l’égard des filles qu’à l’égard des garçons et ce, dès la fin des années 1950 et de manière assez massive. »

Elles ont déclenché la révolution

L’un des rares historiens à s’être penché sur la question montre le rôle des femmes russes dans l’essor de la révolution de 1917. Entretien avec Jean-Jacques Marie, par Le Courrier.

C’est à l’occasion de la Journée internationale des femmes, en 1917, que des ouvrières du textile russes se mettent en grève, initiant une série de mouvements de protestation connexes, jusqu’au déclenchement de la Révolution de 1917.

Exploitant un riche tissu d’archives, l’historien du communisme Jean-Jacques Marie documente l’irruption des femmes sur la scène politique, et les changements sociaux spectaculaires qui en découlent, dont certains ne résisteront pas à l’arrivée au pouvoir de Staline. Les Femmes dans la révolution russe (éditions du Seuil) trace le portrait de quelques figures de femmes révolutionnaires et d’héroïnes populaires de ces années de bouleversements. Son auteur sera présent à Genève vendredi 8 décembre, à l’invitation du parti Solidarités. Entretien.

Comment les femmes ont-elles influé sur le déclenchement de la révolution russe?

Jean-Jacques Marie: Les revendications féminines datent de bien avant 1917. Il faut remonter aux années révolutionnaires de 1905 et 1906. Comme le note la militante féministe Alexandra Kollontaï, qui participa à l’Internationale socialiste des femmes dès 1907 et deviendra aussi la première femme au monde membre d’un gouvernement, «en 1905, il n’eut pas un seul endroit où l’on n’entendait pas la voix d’une femme qui parlait de sa vie et revendiquait de nouveaux droits.» La plupart des grèves d’ouvrières avancent des revendications sociales spécifiques: un congé maternité de dix semaines, un salaire égal à travail égal1 ou l’installation de crèches dans les usines. Le reflux de la révolution interdira la satisfaction de ces revendications.

Selon Kollontaï encore, les paysannes ne sont pas à la traîne: «Au cours des derniers mois de 1904 et tout au long de l’année 1905, les paysannes menaçaient les troupes armées et la police et, fréquemment, frappaient ceux qui venaient réquisitionner des produits.» Elles étaient armées de râteaux, de fourchettes et de balais. De leur côté, des intellectuelles lancent le projet d’une Union des femmes privilégiant les revendications politiques spécifiques aux femmes, telles le droit de vote. L’Union se développe rapidement, à mesure que la vague révolutionnaire enfle. Mi-décembre 1908, son congrès souligne pourtant l’ampleur des divergences entre les intellectuelles (les trois-quarts sont épouses de hauts fonctionnaires, chefs d’entreprises, marchands, etc) et les ouvrières, employées et servantes. Alexandra Kollontaï explique: «Pour les féministes, la question des femmes est une question de droits et de justice. Pour les prolétaires, celle d’un ‘bout de pain pour manger’».

C’est ce bout de pain qui va déclencher la révolution, dites-vous.

Le 23 février 1917, à l’occasion de la journée internationale des femmes (ndlr: selon le calendrier julien), des ouvrières du textile de l’arrondissement de Vyborg, lasses de faire la queue dans le froid dès le milieu de la nuit pour tenter d’obtenir un pain de plus en plus cher, se mettent en grève malgré l’opposition du responsable bolchevik de l’arrondissement, entraînent avec elles les ouvriers de l’usine métallurgique Erikson voisine et déclenchent ainsi la révolution qui, en moins de huit jours, balaye le régime. Cette grève marque le début de l’irruption des femmes dans la révolution et d’un mouvement vers leur émancipation politique et sociale. Les femmes sont aussi présentes sur le front de la lutte politique. Le 20 mars 1917, à l’initiative de l’Union des femmes pour l’égalité près de 40 000 ouvrières, lycéennes, étudiantes, veuves de guerre, employées, institutrices, paysannes, défilent jusqu’à la Douma, flanquées d’une milice de femmes à cheval, pour exiger le droit de vote des femmes. Trois jours plus tard, la Ligue des femmes pour l’égalité des droits et une organisation d’étudiantes organisent un meeting à Moscou pour avancer la même revendication. Le vote des femmes sera promulgué en juin 1917.

En toile de fond de ces revendications, quelle est la place des femmes dans la société russe du début du XXe siècle?

A la campagne, les femmes, régulièrement battues par leur mari, n’ont aucun droit. A partir des années 1880, dans les villes, elles forment la moitié du corps des domestiques, avec des journées de travail de 15 heures en moyenne, sans repos dominical et traitées comme des esclaves. Les ouvrières, nombreuses entre autre dans le textile, n’ont elles non plus aucun droit et des conditions de travail déplorables – il suffit de penser au nombre de victimes d’empoisonnement. Elles sont logées dans des conditions dignes du Bangladesh aujourd’hui. Enceinte, une ouvrière doit travailler jusqu’à l’apparition des premières douleurs et reprendre son poste dès le lendemain de l’accouchement sous peine de licenciement. Et ce, alors même qu’il n’y a aucune structure pour s’occuper de son enfant. Elles se heurtent enfin au mépris des ouvriers masculins que les bolcheviks Nicolas Boukharine et Evgueni Preobrajensky dénonceront en 1920: «Encore à l’heure actuelle les ouvriers considèrent les femmes comme des êtres inférieurs: dans les villages, on rit encore des femmes qui veulent participer aux affaires publiques.»

Les femmes ont-elles accédé facilement aux nouvelles structures politiques? Et quel rôle y ont-elles joué?

A la première de ces questions, on peut répondre à la fois oui et non. Oui, dans la mesure où certaines femmes ont occupé une place ou des fonctions politiques très importantes, marquant ainsi un changement de statut des femmes. Et pourtant non, car seules quelques dizaines d’entre elles y sont parvenues. En 1917, Alexandra Kollontaï et Maria Spiridonova sont deux des orateurs les plus populaires de Petrograd et resteront deux des agitatrices les plus célèbres de leur parti (communiste pour la première, socialiste-révolutionnaire de gauche pour la seconde, figure de proue de ce parti). Eva Broïdo est membre du comité central des menchéviks, dont elle sera même secrétaire un moment. En avril 1917, Alexandra Kollontaï est la première femme élue au comité exécutif du soviet de Petrograd, puis au comité exécutif panrusse des soviets; un temps membre du comité central du parti bolchevik, elle est nommée commissaire du peuple à l’Assistance publique dans le premier gouvernement bolchevique. Durant la guerre civile, certaines femmes sont commissaire aux armées (Evguenia Bosch, Rosa Zalkind-Zemliatchk) ou à la marine (Larissa Reisner), d’autres prolongent la tradition terroriste des socialistes-révolutionnaires (avec Dora Kaplan, qui tente de tuer Lénine, par exemple), ou de cheffes de bandes insurgées. Mais rien dans tout cela n’évoque un partage du pouvoir fondé sur la distinction des sexes. La question ne se pose pas pour les révolutionnaires russes.

L’accession à certains nouveaux droits (tels l’avortement ou le divorce) a-t-elle aussi alimenté l’opposition à la révolution?

Ces nouveaux droits ont suscité ou nourri l’opposition de l’Eglise orthodoxe au régime soviétique naissant. Le 2 décembre 1917, le patriarcat présente ainsi au nouveau gouvernement la bagatelle de vingt-quatre exigences. Deux d’entre elles concernent le mariage religieux qui doit être «considéré comme la forme légale du mariage», l’Eglise entendant conserver ses prérogatives dans les affaires de divorce par exemple. Le gouvernement bolchevik n’accorde aucune des 24 revendications. Dans une déclaration publique du 19 janvier 1918, le patriarche Tikhon qualifie les nouveaux gouvernants «d’esprits insensés» engagés dans une «entreprise réellement satanique» et interdit à tous les fidèles, sous peine d’excommunication, «d’entretenir une quelconque relation avec ces rebuts du genre humain».

Ces avancées ont-elles modifié durablement les conditions d’existence des femmes?

Là encore, on peut répondre à la fois oui et non. Oui, car elles ont modifié la place des femmes dans la société, les libérant de la domination absolue du père puis du mari, leur donnant une certaine liberté de choix. Par l’invitation à s’engager dans le combat politique et par le droit à l’avortement, les femmes sont libérées de leur esclavage domestique. Mais la guerre civile, la soumission de toute la vie sociale à ses besoins, la ruine effroyable qu’elle a engendrée, ont sérieusement limité dans les faits la portée de ces mesures. Un symbole: la question de l’avortement qui doit se pratiquer en hôpital par un médecin. Sauf qu’en ville, les hôpitaux, misérables, manquent de moyens et en particulier d’analgésiques; le curetage se fait donc à vif. De plus, la majorité des médecins étaient du côté des Russes blancs et beaucoup ont émigré. Pire encore, il n’y a pas d’hôpitaux à la campagne et les paysannes ne peuvent donc se faire avorter que par des faiseuses d’ange aux méthodes archaïques, et des centaines d’entre elles en meurent.

Le Jenotdel (département du parti chargé des affaires féminines), créé en 1919 par Alexandra Kollontaï et Inès Armand, visait à «éduquer les femmes dans l’esprit du socialisme et les impliquer dans la direction de l’économie et de l’Etat». Ce but a-t-il été atteint ?

Non, ce qui ne signifie pas que cet organe n’ait pas eu d’impact. Mais il ne peut guère être question d’ «esprit du socialisme» dans une Russie soviétique dominée par une pénurie permanente puis bientôt soumise au régime totalitaire de la domination bureaucratique qui liquide d’ailleurs le Jenotdel en 1930.

Que sont devenus ces droits sous Staline?

Sous Staline, la femme doit être à la fois bonne épouse, bonne mère et travailleuse ou productrice, car l’industrialisation massive qui commence en 1929 exige une main d’œuvre nouvelle. Comme le réseau des crèches et des jardins d’enfants se développe lentement, cette triple fonction est difficile à réaliser et l’interdiction de l’avortement2 promulguée en juin 1936 par Staline va encore aggraver sa situation. Le droit au divorce se heurte aux conditions dramatiques de logement; il arrive assez souvent que les époux divorcés soient contraints de continuer à vivre ensemble voire dormir dans le même lit des années durant dans la pièce unique qu’ils peuvent occuper. L’émancipation sociale de la femme se mue en une image d’Epinal (la toujours joyeuse kolkhozienne modèle enivrée par les joies de la collectivisation forcée), qui dissimule mal une existence dominée pour la grande masse des femmes par les banals et très lourds soucis de la vie quotidienne. Un décret du 4 juin 1947 enverra d’ailleurs au goulag des dizaines de milliers de femmes, souvent veuves de guerre, qui chapardent un peu de lait, de sucre ou de pommes de terre pour nourrir leurs enfants, pendant que les membres du bureau politique se pavanent dans des voitures américaines…

  • 1. Les salaires des ouvrières sont inférieurs de 30 à 50% à ceux, déjà fort bas, des ouvriers masculins
  • 2. Il fut dépénalisé en novembre 1920

 

Jean-Jacques Marie, Les Femmes dans la révolution russe, éditions du Seuil, 2017.

Se défendre. Une philosophie de la violence

Elsa Dorlin, Se défendre. Une philosophie de la violence, Zones éditions, 2017.

Dans le prologue de Se défendre, Elsa Dorlin revient sur le lynchage de Rodney King, chauffeur de taxi noir, par la police de Los Angeles. C’était en mars 1991 et, comme c’est devenu la norme aujourd’hui, la scène fut entièrement filmée par un témoin qui, « ce soir-là […] captur[a] ce qui s’apparente à une archive du temps présent de la domination. » La vidéo fut diffusée par les chaînes de télévision du monde entier. Un an plus tard, quatre policiers (ils étaient plus nombreux à avoir pris part au lynchage, mais seuls ces quatre-là avaient été inculpés) furent « blanchis » (c’est le cas de le le dire) par un jury populaire. Leur acquittement provoqua une certaine émotion dans les quartiers « susceptibles » de la ville des anges : afin de mettre fin aux émeutes qui s’ensuivirent, l’armée et la police tuèrent 53 personnes et en blessèrent 2 000… Si l’on croit savoir pourquoi une agression caractérisée et parfaitement documentée – la vidéo est toujours visible sur le net, ici par exemple – donna lieu à ce verdict pour le moins clément (grâce au racisme toujours à l’œuvre aux Etats-Unis), reste à comprendre comment, dans la pratique, il fut obtenu. Certes, aucun Africain-Américain ne faisait partie du jury – ils avaient été récusés par les avocats de la police. Tout de même, lorsque l’on voit les images, on se dit qu’il n’est pas possible d’innocenter les flics. Leurs avocats ont pourtant réussi le tour de force de présenter Rodney King comme l’agresseur ! Selon eux, les cops se sont sentis en danger face à un « colosse » qui tentait d’esquiver leurs coups. « Dans la salle d’audience, écrit Elsa Dorlin, la vidéo, visionnée par les jurés et commentée par les avocats des forces de l’ordre, est regardée comme une scène de légitime défense témoignant de la “vulnérabilité” des policiers. » Cette interprétation aberrante pour quiconque a vu les images de ce lynchage, car c’est bien ce qu’elles montrent, ne peut s’expliquer, selon Judith Butler, citée par Elsa Dorlin, que par le « cadre d’intelligibilité de perceptions qui ne sont jamais immédiates ». Dans un texte écrit peu après le verdict, Butler soutient que « la vidéo ne doit pas être appréhendée comme une donnée brute, matière à interprétations, mais comme la manifestation d’un “champ de visibilité racialement saturé” ». En d’autres termes, les policiers et les membres du jury ont vu ce qu’ils voulaient/pouvaient voir. Aujourd’hui comme hier en Amérique, l’agresseur est forcément le Noir, contre lequel il est légitime de se défendre. Lorsque celui-ci se mêle de se protéger, voire de se défendre à son tour, il devient gibier à abattre – voir, entre autres, l’histoire du Black Panther Party for Self-Defense.

Dans ce livre, Elsa Dorlin « retrace une généalogie de l’autodéfense politique », nous dit le texte de couverture. Il s’agit d’une double généalogie, ou de la généalogie de deux mouvements antagonistes : celle de la « légitime défense », autrement dit celle de la défense agressive des privilèges blanc et mâle, et celle de l’autodéfense des subalternes, « des résistances esclaves au ju-jitsu des suffragistes, de l’insurrection du ghetto de Varsovie aux Black Panthers ou aux patrouilles queer ». Dorlin commence par montrer comment l’avènement de la Modernité a reposé, entre autres conditions, sur « la fabrique des corps désarmés ». Mais pas n’importe lesquels : par exemple, le Code noir français (1685) défend « aux esclaves de porter aucune arme offensive, ni de gros bâtons », sous peine de fouet. Non seulement les esclaves ne devaient pas être armés, mais était prohibé tout ce qui pourrait leur donner l’occasion de « se préparer, de s’exercer à la révolte ». Elsa Dorlin cite ainsi Elijah Green, ancien esclave né en 1843 en Louisiane, lequel « rapporte qu’il était strictement interdit à un Noir d’être en possession d’un crayon ou d’un stylo sous peine d’être condamné pour tentative de meurtre et pendu ». (C’est moi qui souligne.) Par contre, « dans la plupart des contextes coloniaux et impériaux, le droit de porter et d’user d’armes est systématiquement octroyé aux colons. »

Cependant les subalternes s’organisent – ainsi, dans tous les contextes esclavagistes sont nées des pratiques clandestines d’autodéfense esclave, souvent déguisées en arts « inoffensifs », dont certains sont désormais bien connus en territoires métropolitains, et pratiqués pour leur aspect festif plutôt que martial, telle la capoeira brésilienne. Durant la Révolution française, des femmes réclament le droit de porter les armes et de former des « bataillons d’Amazones » en défense de la Révolution. Dans l’Angleterre du début du siècle passé, les suffragistes du Womens’s Social and Political Union pratique le ju-jitsu tout récemment importé du Japon et adapté aux besoins du combat de rue et de la protection des militantes féministes. « L’autodéfense des militantes du WSPU a été, précise Elsa Dorlin, non pas tant une ressource choisie dans un répertoire d’actions pour défendre leur cause – à savoir le droit de vote –, mais bien ce qui leur a permis de lutter collectivement par elles-mêmes et pour elles-mêmes, empêchant toute instrumentalisation nationaliste de leur cause. L’autodéfense n’est donc pas un moyen en vue d’une fin – acquérir un statut et une reconnaissance politiques –, elle politise des corps, sans médiation, sans délégation, sans représentation. » Je souligne ces mots qui me paraissent très importants en ce qu’ils permettent aussi bien, me semble-t-il, de comprendre ce qui se jouait dans les têtes de cortège du printemps 2016 à Paris et autres lieux…

Elsa Dorlin distingue ainsi « légitime défense » – de l’ordre raciste par le Klu Klux Klan ou les Dupont-la-Joie français flinguant des Arabes au petit bonheur dans les années 1970, tâche plus souvent déléguée à la police par la suite – et autodéfense populaire. Elle pointe cependant les dérives possibles de cette dernière, comme celle qui aboutit à la disparition du Black Panther Party, lequel, non seulement fut décimé par les forces de répression, mais aussi céda à une fascination machiste des armes et de l’uniforme qui le coupa de ce qu’il aurait dû être, ou rester : une force révolutionnaire.

Autre dérive, celle d’une partie du mouvement gay américain qui a contribué, afin d’aménager des zones safe pour le homosexuels, à inventer ce que nous connaissons aujourd’hui en France comme les « Voisins vigilants », soit une obsession sécuritaire que le (néo)libéralisme ambiant a très bien su diriger contre les pauvres, les marginaux, les délinquants, les gens pas comme il faut.

Le livre se termine pourtant sur une note plus optimiste avec un chapitre intitulé « Répliquer » construit autour d’un roman anglais du début des années 1990, Dirty Week-end, dont voici le résumé donné en quatrième de couverture : « Un beau jour, Bella en eut marre, marre de toujours être la victime, marre de toujours avoir peur, marre des désirs des mecs… Et elle se mit à les tuer. D’abord ce voisin vicieux qui la persécutait, puis un autre, rencontré par hasard, et qui aurait bien aimé la plier à ses caprices. Et cela lui a fait tant de bien, cela l’a tant soulagée, qu’elle se demande pourquoi elle a attendu si longtemps. Et demande pour les femmes le droit à la violence aveugle. » Au cours de ce dirty week-end, tous ceux que Bella va rencontrer y passeront à leur tour. « Les deux jours de Bella, commente Elsa Dorlin, figurent la temporalité d’un stage d’autodéfense féministe, avec sa pratique accélérée, son partage d’expériences, ses prises de conscience et ses recommandations. Bella n’a pas appris à se battre, elle a désappris à ne pas se battre. En passant à une stratégie d’autodéfense féministe, il ne sera donc jamais question de distiller la réalité pour en extraire l’efficace d’un geste (immobiliser, blesser, tuer…) mais, au contraire, de s’enfoncer dans la trame de la réalité sociale de la violence pour y entraîner un corps qui est déjà traversé par la violence, pour déployer un muscle familiarisé à la violence mais qui n’a fondamentalement jamais été éduqué et socialisé à s’entraîner à la violence, à l’agir. »

Elsa Dorlin tire d’autres leçons de ce livre d’Helen Zahavi. Tout d’abord, nous dit-elle, il « offre la possibilité de problématiser ce que nous appellerons un dirty care – un care négatif. » Selon les visions essentialistes, les femmes sont réputées attentives, prévenantes, ce qui explique leur disposition à prendre soin des autres et donc aux professions du care. Le care négatif, nous dit Elsa Dorlin, c’est aussi l’attention portée aux autres, mais pas afin d’en prendre soin : il s’agit d’échapper au harcèlement, au viol, à la violence quotidienne exercée par les hommes sur les femmes. C’est l’attention de la proie par rapport au prédateur. « À partir de cette idée d’attention qui caractérise le dirty care, il est possible de dégager deux éléments majeurs », poursuit Elsa Dorlin. Tout d’abord, ce mode d’attention à l’autre définit un mode de connaissance dans lequel l’objet à connaître prend une importance démesurée. « L’objet devient le centre du monde que le sujet appréhende depuis nulle part. » Dans ce rapport (comme dans tout rapport de domination), c’est l’objet (le chasseur) qui domine le sujet (la proie en tant qu’elle exerce ses capacités cognitives), car c’est lui qui définit les coordonnées de la réalité objective, « c’est son point de vue qui donne le la du réel », réel dont certains auteurs, cités en note par Elsa Dorlin, rappellent que l’étymologie anglaise et espagnole le rapportent « à des expressions qui renvoient à “royal” ou qui sont relatives au roi ». Ainsi, « la propriété de ce qui est réel est ce qui est royal, au roi. Ce qui est réel est ce qui est visible par le roi ». « Autrement dit, cet effort permanent pour connaître le mieux possible autrui dans le but de tenter de se défendre de ce qu’il peut nous faire, est une technologie de pouvoir qui se traduit par la production d’une ignorance non pas de nous-même mais de notre puissance d’agir qui nous devient étrangère, aliénée. » Les dominé·e·s développent ainsi « une connaissance sur les dominant·e·s qui constitue une archive de leur toute-puissance phénoménale et idéologique ». L’autre effet de ce care négatif concerne l’« objet-roi ». Il a déjà été désigné par le concept d’agnotologie, qui est l’étude de la production de l’ignorance. Contrairement aux proies qui doivent en savoir le plus possible sur leurs prédateurs afin d’espérer leur échapper, ces derniers n’ont aucun besoin de connaître mieux leurs proies : « Ignorant·e·s, les dominant·e·s sont engagé·e·s dans des postures cognitives qui leur épargnent à proprement parler de “voir” les autres, de s’en soucier, de les prendre en compte, de les connaître, de les considérer. »

Ouvert sur l’affaire Rodney King, le livre se referme sur le meurtre de Trayvon Martin : le 26 février 2012, George Zimmerman, un bon citoyen américain engagé dans un programme de « voisins vigilants », abat cet ado africain-américain dans un quartier blanc de la ville de Sanford en Floride. Trayvon avait le tort d’être noir et de porter un sweat shirt à capuche, ce qui a semble-t-il suffi à mettre son assassin en position de légitime défense, définie en Floride comme le fait d’agir « pour se protéger si [une personne] ressent un sentiment de peur raisonnable l’incitant à croire qu’elle sera tuée ou gravement blessée ». Un an et demi après les faits, Zimmerman sera acquitté malgré le fait qu’aucune preuve attestant une situation de légitime défense n’ait été produite par ses avocats. « George Zimmerman est un vigilant de l’État racial. Trayvon Martin était sans défense face à la menace d’être, en tant que jeune homme africain-américain, une proie abattable au nom de la légitime défense. » C’est la peur raisonnable ressentie par son assassin qui légalise le meurtre de Trayvon. « La peur comme projection renvoie ainsi à un monde ou le possible se confond tout entier avec l’insécurité, elle détermine désormais le devenir assassin de tout “bon citoyen”. Elle est l’arme d’un assujettissement émotionnel inédit des corps mais aussi d’un gouvernement musculaire d’individus sous tension, de vies sur la défensive. »

C’est ce qu’Elsa Dorlin a cherché – avec succès, à mon avis – à nous faire toucher du doigt tout au long de ce livre excellent  dans lequel elle utilise « [s]a propre histoire, [s]on expérience corporelle » pour « arpenter une histoire constellaire de l’autodéfense ». Sa culture théorique et politique, précise-t-elle dans le prologue, lui « a laissé en héritage l’idée fondatrice selon laquelle les rapports de pouvoir ne peuvent jamais […] complètement se rabattre in situ sur des face-à-face déjà collectifs, mais touchent à des expériences vécues de la domination dans l’intimité d’une chambre à coucher, au détour d’une bouche de métro, derrière la tranquillité apparente d’une réunion de famille… » On reconnaît là l’un des apports fondamentaux du féminisme, qui a montré que l’intime, le « privé » sont aussi politiques. Elsa Dorlin entend ainsi « travailler non pas à l’échelle des sujets politiques constitués, mais bien à celle de la politisation des subjectivités ». Et cela passe évidemment par les corps, par les muscles : « Au jour le jour, que fait la violence à nos vies, à nos corps, à nos muscles ? Et eux, à leur tour, que peuvent-ils à la fois faire et ne pas faire dans et par la violence ? » Ici réside l’un des principaux intérêts du livre, à mes yeux : loin des sempiternels débats autour de la violence et de la non-violence (lesquels, me semble-t-il, ne servent la plupart du temps qu’à renforcer les rapports de domination), il envisage les différentes pratiques violentes de façon très concrète, en ce qu’elles servent, ou non, les intérêts des un·e·s et des autres et en ce qu’elles produisent comme effets tangibles sur les corps comme sur les organisations politiques et sociales.

« Presque une image d’évasion collective… »

Entretien avec Sandra Álvarez de Toledo
et Sophie Mendelsohn

Propos recueillis par Romain André et Alexane Brochard

Dans les premières années du XXe siècle, ouvrent à Clermont-sur-Oise, Cadillac et Doullens, trois établissements publics laïcs pour mineures nommés « écoles de préservation de jeunes filles » où l’on enferme vagabondes et filles récalcitrantes de la campagne ou du sous-prolétariat. Leur histoire est très peu connue. Les éditions L’Arachnéen ont publié en octobre 2015 un ouvrage représentant le quotidien de ces « écoles » dans les années 1930. Vagabondes s’appuie sur un fonds photographique issu d’une commande officielle, et resté jusque là enfoui. Les photos sont accompagnées d’un montage de courriers administratifs et de documents officiels pour tenter de dresser un portrait de ces lieux d’enfermement.
Qui étaient ces jeunes filles ? Quel sort était réservé à celles que les correspondances administratives nommaient gracieusement des « idiotes perfectibles » ? Sandra Álvarez de Toledo, coordinatrice de Vagabondes, et Sophie Mendelsohn, auteure du texte qui clôt l’ouvrage, reviennent sur ce que les archives racontent de ces filles, sur la représentation de ces « écoles de préservation » et l’idéologie qui les sous-tendaient.

Maya Surduts, un féminisme de lutte

Maya Surduts, un féminisme de lutte…

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Entretien avec Margaret Maruani et Rachel Silvéra paru dans la revue « Travail, genre et sociétés » aux éditions La Découverte en 2013.

Margaret Maruani : On va commencer par le début, où es-tu née ? Quand ? Dans quelle famille ?

Maya Surduts : Je suis née le 17 mars 1937 à Riga en Lettonie, dans une famille d’intellectuels. Mon père était particulièrement engagé, il était au parti communiste. Le parti communiste était interdit, c’était un pays où les libertés démocratiques n’existaient pas. Mon père a été surveillé et poursuivi pendant des années. Je sais qu’au bout de deux ans de poursuite et de recherche, ils l’ont découvert dans un cimetière. Comme cela se passe souvent avec ses parents, on ne pose jamais les bonnes questions au bon moment et après c’est trop tard : je n’ai jamais su quelle était exactement son activité, s’ils ont trouvé des papiers, des documents ou des armes. Toujours est-il qu’à l’issue de cette interpellation, il a été incarcéré. Par chance, maman a réussi à prendre contact avec la sœur du procureur. C’est ainsi qu’elle a pu faire sortir mon père avant le procès, parce qu’il est clair que sinon l’affaire était entendue et je ne sais pas ce qui se serait passé… Cette histoire d’incarcération c’était en 1935 je crois. En 1936, mon père a profité de la présence du Front Populaire au pouvoir pour venir en France. Ma mère était à l’époque enceinte de moi et, nous, nous sommes arrivées en France en 1938, je n’avais que quelques mois.

MM : Que faisait ton père ?

MS : Mon père était physicien et il a été reçu par des intellectuels français, Paul Langevin, Henri Wallon, etc.

Rachel Silvera : Et ta mère ?

MS : Tous deux avaient fait leurs études en Allemagne. Ma mère était originaire de Lituanie, mes parents étaient cousins. Ces pays ont été indépendants seulement entre 1920 et 1940. Leur histoire a été une histoire de rattachement, de sujétion aux pays dominants voisins. Ce sont des petits pays, avec une population de trois millions d’habitants. Mon père est né à Riga, comme moi, et maman est née à Ponevez, une petite ville de Lituanie.

MM : Ta maman était physicienne ?

MS : Non, c’est mon père qui était physicien. Ma mère avait fait des études de psychologue. Lui avait fait ses études à Berlin et ensuite à Vienne et maman à Iéna, en Allemagne. Elle s’est occupée d’enfants présentant des problèmes de déficiences, dans une association juive connue, l’OSE (1) .

MM : Tes parents étaient juifs ?

MS : Nous étions juifs, de famille juive, des deux côtés. Je ne sais pas grand-chose des parents de mon père, du côté de ma mère j’en sais plus, je sais que son père était un « shehit », c’est le terme juif qui désigne celui qui est chargé de l’abattage des animaux pour le rituel religieux. Mon père est donc arrivé en premier en France en 1936 et nous sommes arrivées, avec ma grand-mère maternelle, en 1938. Pourquoi elle ne vivait pas avec son mari ? Je n’ai jamais su, je n’ai jamais compris, cela reste un grand mystère. Mon grand-père vivait en Afrique du sud. Je sais qu’il vivait au Cap.

RS : Ton père exerçait en France comme physicien ?

MS : Au tout début, je ne sais pas ce qu’il a fait. Il est entré en France dans des conditions assez particulières et puis la guerre est arrivée assez vite. Alors est-ce qu’il a eu des activités entre le moment où il est arrivé et le moment où la guerre a été déclarée ? Je ne sais pas, peut-être que oui. Quand la guerre a été déclarée, mon père s’est porté volontaire mais ils ne l’ont pas pris parce qu’il avait une mauvaise vue ou je ne sais quoi. Ensuite, nous avons bénéficié des réseaux du parti communiste (je suppose car je n’ai pas d’autres explications) et nous nous sommes retrouvés en zone libre, à Nice.

MM : Parce qu’être étranger, juif, communiste, ce n’était pas franchement bien vu…

MS : Oui et on ne pouvait pas bien se déplacer, on ne parlait pas bien la langue, alors, se retrouver si facilement en zone libre comme ça ! Nous avons eu de la chance, des circonstances, le hasard nous a été particulièrement favorable parce qu’à plusieurs reprises nous avons été dénoncés, comme beaucoup de gens. Par exemple, à Nice, nous avions été dénoncés à la Gestapo. J’étais un peu malade et nous devions partir dans les Basses Alpes pour moi. Quand la Gestapo est venue, la concierge ne savait pas très bien si on était là et elle leur a dit « ils sont partis ». Ils ont quand même tapé à la porte et mon père par chance n’a pas ouvert, et ils ont pensé que nous étions déjà partis à trois (ma grand-mère était déjà morte). Par la suite nous avons passé quelque temps à la frontière italienne, à soixante-cinq kilomètres de Nice, dans un village appelé Valdeblore composé de trois hameaux. C’était extraordinaire qu’on soit là parce que, dans les zones frontalières, il ne devait y avoir ni étrangers, ni Juifs. Mes parents devaient quand même savoir un peu le français parce que c’est ma mère qui a traduit de l’allemand en français les lois contre les Juifs. Mais, même là, la situation était compliquée à tous points de vue. On n’avait pas le droit d’être là, on a eu la chance d’avoir un certificat d’un médecin disant que j’étais malade alors et que je ne devais pas sortir de la chambre d’hôtel.

RS : Dans les souvenirs que tu as de cette enfance, vous étiez d’un milieu plutôt aisé ?

MS : Je suppose qu’ils n’étaient pas pauvres, ils ont fait leurs études supérieures, mais du fait de la situation ils n’avaient pas d’argent. Nous vivions de ce que mon grand-père maternel arrivait à nous envoyer par l’intermédiaire de la Croix-Rouge. Ce dont je me souviens et qui m’a beaucoup marquée c’est que nous habitions dans une villa. Le village était composé de trois hameaux : La Bolline, La Roche, Saint-Dalmas. Nous étions dans cette villa entre La Bolline et la Roche, les Allemands montaient la garde, faisaient des rondes…

MM : Mais comment se fait-il que vous n’ayez pas été pris, vous avez été protégés par les gens du village ?

MS : Il y avait une chose que je savais, et qui m’a certainement marquée, c’est que si j’entendais les bottes qui passaient s’arrêter, c’était fini. J’ai su aussi – est-ce que c’était officiel ou officieux je ne sais pas – que mes parents ont été prévenus qu’ils risquaient d’être déportés s’ils ne partaient pas dans les quarante-huit heures. Alors ils sont partis mais ils avaient un « J » rouge sur les cartes d’alimentation. Le « J » pour Juifs, sur les papiers, et avec ça on n’allait nulle part. Il se trouve que l’hôtelier était secrétaire de mairie, sa femme était institutrice et il lui a dit qu’on ne pouvait rien faire. C’est pour ça que je n’arrive pas à saisir quels étaient les liens avec le parti, le réseau. C’est elle qui a insisté, il a changé les papiers et mes parents ont pu partir. Les Allemands sont venus me voir, ils m’ont demandé où étaient mes parents, j’ai répondu qu’ils étaient partis. Et quelque temps après je suis allée les rejoindre.

MM : Mais tu étais toute petite !

MS : Pas si petite que ça, j’avais cinq ans mais je comprenais tout.

RS : Tu n’as pas été élevée du tout dans la religion ?

MS : Non, le seul religieux était mon grand-père et il habitait très loin. Mes parents étaient complètement athées. On était juifs communistes avant tout et rien d’autre. On s’est réfugiés dans l’Isère. À Valdeblore, on échangeait des chaussures contre des pommes de terre. Pour nous rendre dans l’Isère, je me souviens de m’être réjouie dans le train dans lequel j’ai pu m’asseoir sur un pliant, ah c’était formidable ! On a atterri à Montseveroux, un endroit perdu dans l’Isère, dans une maison abandonnée et là c’était à qui apporterait une chaise, une table. Il n’y avait pas d’électricité, on avait la lampe à pétrole, je ne sais même pas si il y avait de l’eau. Mais le climat était différent et beaucoup plus accueillant. Là, on a de nouveau bénéficié de circonstances extraordinaires parce que ma mère faisait les courses – elle s’occupait de tout – et elle est tombée sur un chien qui l’a mordue. Ils ont calculé que probablement, si cela n’avait pas été le cas, elle serait tombée sur une patrouille d’Allemands. C’est extraordinaire qu’on n’ait pas été arrêtés. Mais mes parents ont commencé à s’inquiéter et ils se sont dit que si la situation s’aggravait, il valait mieux me mettre à l’abri. Alors je n’étais plus avec eux, j’ai été envoyée dans une famille dont je ne me souviens que vaguement. C’était une dame, avec ses deux grandes filles, des « vieilles filles » comme on disait, catholiques, qui me faisait faire des prières à genoux et quatre kilomètres à pied le dimanche pour aller à l’église.

MM : C’était où ça ?

MS : C’était toujours dans l’Isère, à quelques kilomètres de chez mes parents. Ils se sont dit « elle au moins sera sauvée »… J’ai été dans des maisons d’enfants, je ne sais pas exactement si c’était avant l’armistice ou après. Je me suis retrouvée à un moment donné dans une maison d’enfants de l’Entraide française à Bourgoin, on était trente gosses. Je me souviens que c’était un peu calamiteux, on nous mettait dans la baignoire, les trente tous ensemble, une fois par semaine. Alors j’ai attrapé la gale, j’ai été à l’hôpital et l’hôpital j’aimais bien malgré leurs méthodes expéditives : ils t’arrachaient les croûtes. J’étais enroulée dans un drap parce que mon état était tel que je ne pouvais pas mettre de pyjama. Mais c’était mieux que la diphtérie, j’ai appris que j’y avais échappé. Je me rappelle d’une autre fois, à Saint-Étienne, ils ont cru que j’avais l’appendicite, en fait je ne l’avais pas, mais on m’a quand même opérée. J’en ai des souvenirs extraordinaires, je suis restée un mois à l’hôpital et on me soignait, on me bichonnait, c’était calme. Formidable.

RS : Tu as été séparée de tes parents combien de temps ? Parce que c’était déjà près de la fin de la guerre.

MS : C’était entre 1945 et 1946. Dans la dernière Maison d’enfants de l’Entraide, ça s’est mal terminé, la femme qui la dirigeait était d’origine allemande et maman, après avoir discuté avec elle, ne l’a pas trouvé très nette. Après, mon père est tombé malade et a été hospitalisé à Lyon. Puis, on est monté à Paris, on résidait à l’hôtel rue de Tournon. En 1946, on était là, je me souviens, lorsqu’il y a eu des accords ou un traité qui ont été signés, j’ai vu passer des voitures qui se rendaient au Sénat : Staline, Churchill, De Gaulle bien sûr et Roosevelt. On était presque en face de la Garde républicaine. Je me souviens que nous achetions des plats à emporter dans un petit endroit qui existe toujours rue des Quatre Vents.

RS : Tu allais à l’école à cette époque-là ?

MS : Je sais qu’à Valdeblore, j’allais à l’école, mais là je ne sais pas. C’était une vie un peu étrange, j’allais au Luxembourg regarder les marionnettes.

RS : Tu n’as pas eu de frères et sœurs ?

MS : Maman a eu une fille après moi qui est mort-née, c’est tout. 1948 arrive, mon grand-père maternel voulait me connaître et maman décide – moi j’étais ravie – d’aller lui rendre visite à Cap Town, en Afrique du Sud. Il n’était pas le seul de la communauté juive de Lituanie à vivre en Afrique du Sud. J’ai eu plus tard une amie dont la mère était aussi de là-bas et qui avait des parents en Afrique du Sud. Étaient-ils mille, deux mille ou trois cents, je n’en sais rien.

MM : Et donc tu es allée en Afrique du Sud ? C’était un long voyage à l’époque.

MS : Oui et les choses n’étaient pas simples, c’était en 1948, l’année de la déclaration de l’État d’Israël, l’Égypte, la Jordanie… ont pris position contre cet état de fait. C’était la guerre, ou cela en avait toutes les apparences. Nous avions un passeport Nansen (2) mais nous n’avions pas de nationalité. C’est-à-dire un passeport d’apatride, du coup les Anglais n’ont pas voulu nous donner de visa, malgré le fait que mon grand-père était un citoyen du Royaume-Uni. Ce sont les Italiens qui ont accepté et, effectivement, nous sommes partis de Gênes, dans un cargo réhabilité qui avait tout d’un camp de déplacés. Quand on est arrivé au Canal de Suez, les troupes égyptiennes sont montées à bord, c’était la guerre. Ils se sont mis à appeler des noms et quand j’ai entendu le nôtre j’ai dit à maman « N’y va pas ». Selon la rumeur qui a couru, les responsables du bateau avaient saoulé les militaires égyptiens qui s’étaient calmés et n’avaient descendu personne. Évidemment, les hommes avec les petits garçons les intéressaient plus que les femmes avec les petites filles. Moi, j’avais onze ans à l’époque. Le voyage, j’en ai gardé un souvenir magnifique, on était des centaines, beaucoup de jeunes, et c’était la fête en permanence. On est arrivé au bout de vingt-huit jours, on ne savait plus si on était toujours sur le bateau ou bien sur la terre ferme. Un de mes premiers contacts avec l’Afrique du Sud, avec l’apartheid, c’était cette espèce « d’ombre » qui venait déposer un jus de fruit pressé et qui ne disait rien. On est arrivé à Durban où ce sont des membres de la famille éloignée qui sont venus nous chercher.

MM : Et ton père n’est pas venu ?

MS : Ah non, il n’en était pas question. En 1948, c’était le début de l’institutionnalisation de l’apartheid, il n’était pas question, pour lui, d’aller là-bas. J’ai commencé à aller au lycée – on pensait rester six mois et, finalement, on est resté deux ans. Alors là j’ai découvert le communautarisme : on habitait dans un quartier juif qui s’appelait Seapoint, on allait à la plage magnifique de Muizenberg et pourtant un certain antisémitisme existait là aussi. Les fêtes juives étaient prises en compte, on n’allait pas au lycée le samedi matin. C’était très traditionaliste, le samedi on n’écrivait pas, on ne tricotait pas, il fallait ne rien faire. Mon grand-père, lui, faisait des kilomètres à pied.

RS : Et l’école c’était en quelle langue ?

MS : En anglais bien sûr, j’allais au lycée il a fallu que j’apprenne assez vite. J’animais le club de français. C’était mon époque sioniste, la seule que j’ai eue d’ailleurs, j’étais dans une association qui s’appelait Habonim (3) . Cette association, ce n’était pas ce qu’il y avait de plus réactionnaire mais ce n’était pas ce qu’il y avait de plus à gauche non plus, ça, c’était l’Hachomer Hatzaïr (4) . On collectait de l’argent dans des petites boîtes en carton sur lesquelles figuraient des briques.

MM : Tu avais entre onze et treize ans…

MS : Oui, ça a duré deux années. Je ne voyais presque jamais ma mère, elle était très occupée par son militantisme contre l’apartheid. Cap Town, sur le plan de l’apartheid, c’était là où les rapports interraciaux étaient les moins violents, mais tendus parce que quand même dominé par les Britanniques. Les Boers étaient partis, ils étaient montés dans l’Orange Free State et le Transvaal parce que là-bas il y avait l’argent, la fortune y était concentrée : les mines de diamants, d’or, etc. C’est là où les rapports étaient les plus tendus. Je me souviens être allée à Johannesburg et, dans la famille, il y en avait qui vivaient déjà avec des gardes et des chiens à l’époque. Le Cap c’était plus mixte, il y avait pas mal d’Indiens. Les gens de couleur descendaient du trottoir pour te céder le pas, mais ils crachaient par terre. Au bout de deux années, on est rentrées à Paris où j’ai sauté la sixième.

RS : Avec tes parents tu parlais quelle langue ?

MS : On parlait russe. À la maison, on ne parlait pas letton. Il faut dire que les pays baltes étaient antisémites, réactionnaires. On ne parlait pas yiddish, mais on a dû le parler du temps où ma grand-mère était là parce que sinon je ne vois pas pourquoi je le comprends.

RS : Tu parles aussi l’allemand ?

MS : J’ai fait allemand en seconde langue, je suis entrée au lycée. Mes parents à l’époque, étaient à Arcueil, qui était une municipalité communiste, puis ils ont déménagé à Bourg-la-Reine. Mon père était au CNRS depuis des années, il travaillait dans un labo à l’École de physique et chimie, puis à Normale sup. Maman n’a pas exercé comme psychologue, elle a repris des études et elle a enseigné le Russe. Mon père était un vrai communiste. Ma mère ne savait pas cuisiner et moi j’ai hérité ça d’elle, elle ne cuisinait pas – elle ne faisait rien à la maison. Mon père ne se plaignait jamais.

MM : Quand est-ce que tu as eu la nationalité française ?

MS : J’ai continué pendant des années à passer des vacances à Valdeblore. On était très nombreux à se retrouver. Dans la bande, une fille avait sa mère qui était liée au préfet de police de Paris. Grâce à elle, alors que le ministère des Affaires sociales avait donné un avis négatif pour notre naturalisation, c’était dans les années 1950, elle l’a transformé en avis positif. Je suis allée au lycée de Montgeron qui était l’annexe d’Henri IV et dont le directeur était Monsieur Weil. Les méthodes d’éducation active y étaient enseignées. Il y avait un journal, on faisait des études du milieu, on lisait. Il n’y avait pas d’internat, j’ai donc été vivre chez une dame qui faisait de la confection à domicile, était « économiquement faible » et lisait Le Figaro. À un moment, mes parents ont déménagé et sont passés d’Arcueil à Bourg-la-Reine et je suis allée au lycée Marie Curie où, contrairement à Montgeron, il y avait plein de sections et une seule de méthode nouvelle. Inutile de dire que les profs étaient pareils partout, c’était impensable qu’il en fût autrement.

RS : Tu as passé ton bac à Marie Curie ?

MS : Je suis restée là oui, mais je n’ai pas fait philosophie là, j’ai fait philosophie à Fénelon.

RS : Tu as fait la fac ?

MS : J’ai fait Langues O. Et j’allais au bistrot qui est au coin de la rue là en face, c’est le bistrot où on allait tous les jours et on jouait au 421 ou je ne sais quoi encore. C’était un peu avant les années 1960, c’était ma grande époque Old Navy – un bistrot –, on avait l’impression que tout était possible, tout était ouvert, c’était l’époque des mouvements de libération nationale, on changeait le monde au bistrot. Mais pas seulement au bistrot, il y avait partout dans le monde des mouvements de libération. Le bistrot en question était à Odéon. Il y avait des tas de théâtreux qui étaient là, c’était un bistrot politique, théâtreux.

MM : Qui passait par là ?

MS : Laurent Terzieff, René Alliot qui travaillait avec Planchon. Des intellectuels comme Edgar Morin, et Régis Debray… Il y avait Adamov, Marceline Loridan avec qui j’étais copine, qui avait été à Auschwitz avec Simone Veil, il y avait le directeur de la Banque du Nord qui était la « banque soviétique ». Il y avait un monde fou et on pouvait passer des journées à refaire le monde.

MM : Quand est-ce que tu es devenue féministe ?

MS : Très tard. Je m’intéressais beaucoup plus à la guerre d’Algérie, j’ai été interrogée parce que j’avais prêté ma piaule rue Saint Jacques au réseau du FLN (5) . Mes parents ont aussi été interrogés Quai des Orfèvres. Je n’ai pas attendu plus longtemps et je suis allée à Genève où j’ai vécu de 1960 à 1962.

RS : Mais tu n’étais pas organisée politiquement ?

MS : Non, je n’étais pas dans un parti, j’étais dans des structures de soutien, d’accueil, rien de plus. Quand je suis arrivée à Genève, le Mouvement Démocratique Étudiant se fixait pour objectif de modifier les structures représentatives des étudiants de l’université. J’étais un peu un électron libre, c’était une alliance composée de catholiques et de communistes. Là je faisais des études de traduction à l’école d’interprétation, en russe et en anglais, pendant les deux années où je suis restée à Genève. Après je suis allée aux États-Unis, j’y ai passé un an de 1962 à 1963 mais je n’ai pas eu de lien avec les femmes. Chicago était une ville tenue par des gens proches du milieu de la mafia depuis très longtemps, on appelait ça la machine Daley (6) . De père en fils, ils se succédaient. J’ai participé à une campagne électorale contre lui, je ne sais pas avec qui, c’était vraiment le Far West. Ce « machin électoral », je n’ai jamais su ce que c’était.

MM : Et la Marche sur Washington ?

MS : Ah la Marche sur Washington ! Le niveau de discrimination contre les Noirs aux États-Unis était presque inhérent à la constitution du pays. Cette Marche a été décidée à l’initiative de Martin Luther King. Il y avait des mouvements moins radicaux comme le NAACP, National Association for the Advancement of Colored People. Il y en avait des plus avancés, moi j’ai eu des activités avec un autre qui était entre Martin Luther King et les Panthères noirs, le SNCC, Student Nonviolent Coordinating Comittee, et je suis allée dans le sud profond avec eux. Je suis allée à la Cour suprême écouter la plaidoirie d’un avocat du NAACP pour les droits civiques. C’était la grande époque qui a marqué un tournant.

RS : Donc c’est plutôt le combat des Blacks, le combat antiraciste qui t’a marquée ?

MS : Oui, c’est sûr, mais pas seulement. Même si je n’étais pas encartée, j’étais très préoccupée de l’avenir de la société et l’Europe m’apparaissait comme n’offrant aucune perspective. J’ai décidé d’aller à La Havane car la Révolution avait eu lieu. J’y suis allée après les États-Unis, en passant par Mexico. Il fallait normalement attendre une autorisation, j’ai été faire la demande à l’ambassade de Cuba et, sans attendre, je suis partie juste avec le passeport, c’était un pari…

RS : Tu as fait tout ça toute seule ?

MS : Ah oui, à Mexico, j’avais pris des contacts, des gens importants, mais tout le monde m’a envoyé promener à Cuba. J’ai eu de la chance en me rendant à l’École de langues, le directeur m’a présentée au directeur de l’École des Cadres du ministère du Commerce extérieur qui cherchait un professeur de français et j’ai donc pu rester. Ensuite, j’ai étudié l’espagnol et puis je suis devenue traductrice au ministère des Relations extérieures et j’ai continué les deux activités, pendant des années. Je suis restée à Cuba huit ans, je n’aurais pas dû rester aussi longtemps. On m’a foutu dehors parce que je fréquentais des gens qui n’étaient pas conformes, parce qu’on était à Cuba… C’était, à l’origine, en 1959, une guerre de libération nationale, une alliance de forces, c’est la petite-bourgeoisie qui a pris le pouvoir, ils n’avaient pas tellement d’alternatives. Ils dépendaient à 85 %, sur le plan économique, des États-Unis et ils étaient perdus s’ils menaient à son terme la lutte de libération nationale. Et ils se sont tournés vers l’URSS, qui au début ne voulait pas entendre parler d’eux… J’étais dans la milice, j’ai travaillé dans les plantations de canne à sucre. Un plan avait été conçu, intitulé le Cordon de la Havane, qui avait pour objectif de répondre dans une certaine mesure aux besoins alimentaires de La Havane pour cesser de dépendre entièrement de la campagne. On a planté n’importe où, n’importe comment, même dans de la pierre.

MM : Tu n’étais toujours pas féministe ?

MS : J’étais consciente qu’ils n’avaient pas changé grand-chose, ils n’avaient pas changé grand-chose sur le terrain du racisme non plus. Tu avais un mec qui était Noir qui était Vice-ministre de la Défense, sinon tu n’avais pas de Noir. Un dirigeant d’un grand syndicat… c’est tout.

RS : Pendant toutes ces années tu as continué à faire des traductions et à être prof ?

MS : Oui, je continuais à travailler dans ces organismes dits « stratégiques », il n’y avait plus d’étrangers, j’étais considérée comme une personne de confiance. Pourtant, ils se rendaient bien compte avec qui j’avais des rapports et tous ces gens étaient mal vus. À la fin, en 1971, lorsque la date de mes vacances est arrivée, ils ne me laissaient plus sortir. Deux fois j’étais rentrée en France pour des vacances. En 1969, un copain français qui avait vécu à Cuba, m’a dit de ne pas y retourner, que ça allait mal se terminer. Je ne suis pas allée en prison mais j’ai eu l’impression que c’était ric rac.

RS : En mai 1968 tu étais à Cuba ? Tu avais écho de ce qui se passait ?

MS : J’étais là-bas et je n’avais aucune envie de rentrer. Ça ne m’intéressait pas. Parce que j’étais ailleurs, j’étais là-bas. Tout cela se termine donc en 1971, ils ne m’ont pas laissé sortir à la date prévue, le 1er avril. J’ai dû attendre ma sortie pendant trois mois sans aucune explication. Finalement, c’est moi qui ai fixé la date de mon départ. Je pense que là j’avais pris un gros risque mais ça a marché. En France, je suis entrée en 1972 à Révolution, qui était une scission de la Ligue communiste révolutionnaire. Je faisais des traductions en freelance, mon insertion sociale était faible et j’avais quand même passé huit années à l’étranger. C’était l’époque de « l’établissement », les militants allaient s’établir à l’usine pour compenser la faible insertion en milieu ouvrier des militant-e-s d’extrême-gauche. Les filles établies me disaient que je ne servais à rien du tout et que je devais aller au MLAC (Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception), c’est comme ça qu’a commencé mon activité féministe.

MM : Qu’est-ce qui, fondamentalement, a fait de toi une féministe ? Ce n’est pas seulement parce que tu es allée au MLAC ? Tu as des convictions très fortes, d’où viennent-elles ?

MS : Le MLAC n’était pas n’importe quoi pour moi, parce que j’avais eu quatre avortements. Il faut dire qu’à l’époque, on ne connaissait pas la contraception. J’ai eu une relation avec un étudiant en médecine, et il n’a rien dit quand je lui ai annoncé que j’étais enceinte. Il devait avoir peur, peur pour sa carrière. J’avais 17 ans, c’était en 1955, à l’époque ça ne rigolait pas. L’avortement par une « faiseuse d’ange », comme on disait, je l’ai éprouvé. Ça s’est fait sur une table de cuisine. J’aurais pu avoir une infection ou faire une hémorragie. Je n’habitais plus chez mes parents mais j’y allais le week-end. La femme m’avait posé une sonde et tout d’un coup j’ai « éliminé » chez mes parents et ma mère n’était pas là. Mon père était là, c’était quand même douloureux, il a compris et il m’a demandé où était le garçon. Mon père – qui était d’un orgueil ! – lui a téléphoné et lui a demandé ce qu’il faisait. Le garçon a répondu que l’enfant n’était pas de lui et mon père a raccroché. Il n’a jamais eu un mot de travers, de reproche, et ça, je le dis et j’insiste. Je pense qu’il n’y a pas beaucoup de pères comme ça. Ensuite, j’en ai fait un en Suisse, chez un médecin, le troisième aux États-Unis et ensuite à Cuba à l’hôpital. Voilà pourquoi ma proximité avec le MLAC. J’habitais Paris, à l’époque le MLAC ce n’était pas n’importe quoi. À Jussieu les amphis étaient bondés. À la direction de Révo et de n’importe quelle organisation d’extrême gauche, il y avait quelqu’un qui s’occupait de cela. Cétait une expérience assez rare dans ce pays où, à cause de la place de l’État, il y avait peu de pratiques de masse de rupture, oui ça a été une pratique de masse réelle et une pratique subversive. On a poussé loin la désobéissance civile et ils ont mis un an et demi à faire une loi. Je pense que ce pays était resté attardé, qu’il n’avait pas véritablement rompu avec le pétainisme. Cela rejoint ma conviction que c’est un pays familialiste et c’est un pays qui reconnaît peu de droits aux femmes. Et même maintenant, on continue à se battre, tout le temps. Je n’ai jamais arrêté. Le MLAC luttait pour la reconnaissance du droit des femmes à disposer de leur corps, j’avais vécu des avortements, je n’avais pas souffert mais c’était une évidence qu’il fallait qu’on puisse décider par nous-mêmes et que ce n’était à personne d’autre de le faire. J’y suis entrée et je n’ai jamais quitté ce mouvement. À partir de là j’ai commencé à me poser des questions. Pendant longtemps j’ai considéré que les femmes violées étaient des putes, qu’elles l’avaient bien cherché. J’adhérais totalement à l’idéologie dominante, à tous les lieux communs… Je ne suis pas née avec le féminisme, même si ma mère a toujours fait ce qu’elle a voulu.

MM : Tu as vécu dans un milieu progressiste…

MS : Réellement. Même au MLAC où j’étais, il y avait des courants. Il y avait le courant réformiste, le courant révolutionnaire issu de l’extrême gauche, c’était nous, et le courant avortement et vie quotidienne qui avaient des positions différentes. On avait un socle commun, mais des divisions, des difficultés à écouter l’autre.

RS : Avant que tu n’entres au MLAC il y avait déjà un mouvement féministe. Quelles étaient tes relations avec elles ?

MS : Chaque parti, je parle des courants de lutte de classe, a eu sa tendance féministe, c’est intéressant, il n’y a qu’en France que ça s’est passé comme ça. Le « cercle Dmitrieff » (7), c’était le premier, dès 1970, à parler de « MLF quartier » (8).

RS : Tu veux dire que le gros des militants de Révolution était centré sur l’avortement et la contraception.

MS : La Ligue a mis en place les Pétroleuses qui, après, se sont appelées Groupes Quartiers. Et Révo avait deux sous-tendances qui étaient Femmes en Lutte pour les quartiers et Femmes Travailleuses en Lutte pour les entreprises. C’était les seules qui posaient le problème de l’intervention dans l’entreprise, dans le monde ouvrier. Ce mouvement était composé de femmes des classes moyennes à l’image de tout le mouvement des femmes et avait peu de liens avec la classe ouvrière ou avec les catégories défavorisées, un peu à l’image de 1968. C’est à partir de la loi sur l’avortement que les femmes se sont mises à faire autre chose. Il y a eu la mise en place de la coordination des comités des courants de lutte de classe : coordination des groupes femmes, il y avait une coordination des groupes femmes d’entreprises.

RS : Pour toi, c’est vraiment l’avortement la contraception qui est à l’origine de ton engagement ? Et du mouvement des femmes en général ?

MS : L’élargissement du mouvement se fait après la loi. C’est le MLF qui est à l’origine de la lutte pour l’avortement, qui a posé les principes fondamentaux, les femmes doivent disposer de leur corps. Ensuite il y a eu le Manifeste des 343 (9), le GIS (Groupe Information Santé), qui a introduit la méthode d’avortement par aspiration et qui a lancé le Manifeste des 331 médecins ayant déclaré avoir pratiqué des avortements. Le problème c’est que le MLF n’a pas su se doter de l’instrument privilégié de la lutte. Le véritable instrument, ça a été le MLAC, qui a pratiqué l’avortement et arraché la loi Veil.

RS : La loi a tué cette mobilisation en tant que telle, mais l’activité du MLAC ?

MS : Je fais partie des gens qui pensaient que la seule façon de pouvoir continuer, c’était de maintenir les structures du MLAC. Parce que le MLAC avait un pouvoir : pendant la lutte, tu te pointais à l’hôpital en tant que membre du MLAC et le chef de service arrivait en courant. Moi j’étais sur la position : on continue de manière symbolique, pour garder un contrôle sur la situation.

MM : Intellectuellement, philosophiquement même, comment es-tu passée de la lutte sur l’avortement, la contraception à un engagement féministe plus large ?

MS : Je vais vous donner un exemple de situation qui illustre bien des prises de position à caractère politique qui dépassent le strict cadre de la lutte pour l’avortement. Au printemps 1974, il y avait une loi en préparation (10), c’était une commission qui devait décider à la place des femmes. Personne n’était d’accord et une mobilisation nationale se préparait. Sur ce fait, Pompidou meurt. À la direction du MLAC, outre Monique Antoine et Claudine Bachet, il y avait Simone Iff, le Planning familial et l’extrême gauche… La majorité, au plan national, a décidé de mettre un terme à la mobilisation, de respecter la trêve électorale. Sur la région parisienne, il y avait soixante-dix comités MLAC, cinquante ont pris position pour la mobilisation, dix contre et dix se sont abstenus. Et nous sommes descendus à des milliers dans la rue. La loi dite Veil a été édictée le 17 janvier 1975 après un vote houleux, difficile. C’était une loi limitée et qui ne prévoyait pas le remboursement de l’acte. On avait la loi, mais on n’avait rien qui imposait son application. Normalement, dans tous les hôpitaux, il devait y avoir un centre d’IVG et ce n’était pas le cas. On a même occupé plusieurs hôpitaux : Cochin, Montreuil et à Marseille. Rien n’était prévu, mais on a eu des équipes formidables, une conception collective avec les rôles qui tournaient, une remise en question d’une certaine hiérarchie… Et surtout il fallait cesser de culpabiliser les femmes. Ailleurs, dans les pays où le droit formel à l’avortement était acquis, ça allait de pair avec le remboursement. En France, il a fallu redescendre dans la rue. Moi, je considère qu’au cœur de l’émancipation des femmes, il y a le droit à disposer de son corps et l’autonomie financière.

RS : Sur l’autonomie financière, peux-tu nous donner des exemples des grandes mobilisations dans les années 1970, 1980 ?

MS : Il y avait tout ce qui était autour des droits des femmes. On est allé au Salon des Arts ménagers, pour dire, par exemple, que Moulinex ne libère pas les femmes. En fait tout se tient. Le droit réel à l’avortement, tu ne l’auras pas tant que tu n’as pas les autres droits. Même pour avoir une contraception pour les mineures, les entraves, les difficultés sont énormes. Pour la première fois, dans la loi de 2001, nous avons obtenu une seule loi, et pas deux (11), pour l’avortement et la contraception. C’était un saut qualitatif considérable, mais pourquoi n’arrive-t-on pas à la faire appliquer ? En 1979, il y a eu le vote définitif de la loi, une manifestation nationale, la plus grosse manifestation, il y avait tout le monde. Mais un groupe a déposé le sigle MLF, alors qu’elles étaient minoritaires. Il y a eu, après ça, un rapprochement important entre le courant lutte de classes (dont je faisais partie) et le courant radical avec Christine Delphy. On a travaillé pendant un an pour obtenir la Maison des femmes, c’était en 1980-1981. Avant, chacun vaquait à ses propres occupations, la tendance était à la défiance avant tout. Tandis que, là, on a bossé sur cette maison, on a décidé que les initiatives politiques dépendraient des groupes et pas de la structure de gestion de la maison. Sinon, on se serait heurtés tous les jours. C’était un combat. Des tas d’associations, des revues y ont participé. On a célébré le 40e anniversaire du Deuxième Sexe à la Sorbonne, en 1989. En 1990, on apprend qu’il y a des opérations « commandos » contre l’avortement, à l’initiative de deux structures : la « Trêve de Dieu », dirigée par une femme, l’autre c’était « SOS Tout Petits », dirigé par un membre du Front National. La CADAC (Coordination des associations pour le droit à l’avortement et à la contraception) s’est constituée en octobre 1990 pour lutter contre ces commandos.

MM : La CADAC, ça regroupait qui ?

MS : C’était beaucoup plus large que ça ne l’est aujourd’hui, il y avait des représentants d’associations féministes, de syndicats, de partis, il y avait beaucoup de monde mobilisé. Moi j’étais une de celles qui animaient. Les filles de Colombes (12) en étaient, des filles qui bossaient sur le terrain, qui se rendaient compte de la gravité des actions « commandos », il y avait des gens du Planning. À l’époque nous avions été moteur et nous continuons à être moteur dans la mobilisation depuis des années. C’est plus facile pour nous parce que nous ne sommes pas une institution. Nous sommes beaucoup plus libres que celles qui sont subventionnées. La CADAC se limite à tout ce qui est avortement, contraception et sexualité. Depuis la mise en place des politiques sanitaires de Sarkozy, nous avons une activité en lien avec le secteur santé.

MM : La manif de 1995, c’était la CADAC ? On ne parlait pas qu’avortement et contraception.

MS : C’était la CADAC qui était à l’origine de la manifestation de 1995. En 1993, nous avons obtenu la loi dite Neiertz sur le délit d’entrave à l’IVG, nous avons lutté pendant plus de deux ans, même sous la gauche on sentait les réticences du ministère de la Justice et du ministère de l’Intérieur. En 1995 nous craignions une chose : que la loi ne soit abrogée à l’issue de l’élection présidentielle. On a appelé à une mobilisation le 27 juin devant l’Assemblée nationale. Aux directions syndicales, on avait dit : « Vous avez 48 heures pour dire si vous êtes de la manifestation ». Entre-temps on a pensé que ça ne suffisait pas et qu’il fallait aller plus loin. Et c’est là que la CADAC a pris les choses en main et a annoncé, seule, la manifestation du 25 novembre. C’était un pari qu’on prenait, on ne savait pas ce qu’il allait se passer. C’était pour le droit réel à l’avortement et à la contraception, pour une réelle égalité entre les femmes et les hommes et contre le rétablissement de l’ordre moral. Parce qu’aussi longtemps que le salaire, les tâches ménagères pénalisent les femmes, aussi longtemps qu’elles sont victimes de violences dans l’entreprise, on n’avancera pas. Tout cela fait un tout et fait que si on arrive à une avancée importante d’un côté, on peut espérer un changement dans le rapport de force. Et je suis même convaincue que sur le plan mondial, lorsque les choses avancent c’est un plus pour tout le monde. Mais je me rends compte qu’on n’a jamais utilisé le terme de surexploitation…

MM : Ça fait des années qu’on a oublié le terme de surexploitation !

MS : Oui, je m’en rends compte là en parlant avec vous. Même si on ne les voit pas souvent, il y a eu en permanence des mobilisations contre la surexploitation. À l’époque ce qui distinguait Révo des autres, surtout des Pétroleuses qui était plus dominantes, c’était qu’on parlait de la condition des femmes au travail. Et nous étions considérées comme des ouvriéristes parce qu’on parlait des inégalités au travail. Nous avons été à l’initiative de mobilisations contre le travail à temps partiel dès 1980. En 1982, nous avons participé à une large mobilisation, à des États Généraux pour l’emploi des femmes, à la Sorbonne.

MM : Tu as toujours été concernée par les inégalités dans le travail et l’emploi

MS : Tout le monde n’a pas été dans ce truc-là. L’inégalité professionnelle touche tout particulièrement les petites boîtes et c’est là que sont concentrées la misère et l’oppression. C’est là où les femmes sont le plus renvoyées à leur rôle, qu’elles subissent les temps partiels, qu’elles courent dans tous les sens et qu’elles gagnent des misères. Ça s’est aggravé. Ça a bougé d’accord, mais même dans la dernière campagne pour l’égalité salariale, qui a été vraiment impliqué ?

RS : Et le CNDF ?

MS : La manifestation de 1995 était pour nous un risque, on ne savait pas, on n’avait pas réalisé dans quelle situation on se trouvait. Le 24 novembre 1995, c’était la mobilisation des cheminots. Et le 25 on était 40 000 dans la rue, à notre initiative. Un tiers d’hommes y ont participé et trois générations. Le mouvement social de 1995 a ouvert un espace, pendant des années, on a fait tout « tous ensemble ». Des actions fortes, unitaires. La porte s’est refermée en 1998. À l’issue de la manif du 25 novembre 1995, il fallait faire quelque chose et c’est ainsi qu’on a créé le Collectif National pour les Droits des Femmes.

MM : Qui regroupe qui ?

MS : Sur le papier beaucoup de gens : les partis, comme le PS que l’on a peu vu, le PC, les Verts, le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) – pas Lutte ouvrière (LO), eux, ils apparaissent et disparaissent. Le seul moment où LO a vraiment été dans la lutte c’était au MLAC au moment de l’avortement. Ensuite les syndicats : la CGT, Solidaires et la FSU. Leur activité est majoritairement concentrée sur l’intersyndicale. Aujourd’hui, il y a aussi le Front de Gauche. Il y a des associations généralistes comme la LDH, ATTAC… Suzy Rojtman et moi sommes les porte-parole. Les premières années, il y avait un monde fou.

RS : Depuis l’époque de la création, il y a eu des grands temps forts…

MS : Oui, en 1997, on a fait des Assises où il y avait 2 000 personnes. Elles ont été précédées par des états généraux locaux dans plusieurs endroits. Le Collectif a développé une grande activité sur le terrain des violences. Le thème des violences a émergé. On a déposé une loi-cadre, inspirée par la loi espagnole mais plus large puisqu’elle ne concernait pas seulement les violences conjugales. Nous avons recueilli 16 000 signatures que nous sommes allées porter au Président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer. Du coup ils ont mis en place une commission d’évaluation sur six mois. Cela a donné lieu à la loi du 9 juillet 2010, ce n’est pas exactement la loi qu’on aurait voulue, mais tout de même…

RS : Ton activité principale, aujourd’hui, c’est d’être porte-parole du CNDF ?

MS : Et la CADAC aussi. Il faut poursuivre un vrai rapport de forces. Par exemple, on soutient les filles de Licenci’elles qui sont formidables, elles ont été licenciées par les Trois Suisses. Il va y avoir la loi-cadre sur les violences à retoiletter. Sur l’avortement, c’est la CADAC qui agit, qui se bat. Nous avons pris l’initiative de faire une manifestation le 6 novembre 2010 qui, pour la première fois, liait le droit à l’avortement et le démantèlement de l’hôpital public. Ce n’est pas évident, le secteur de la santé est un secteur difficile et pas très avancé sur le terrain du droit des femmes. Ce n’est pas parce qu’il est féminisé, au contraire, c’est comme dans l’éducation. Le problème qui se pose aujourd’hui est celui de que faire avec le nouveau gouvernement. Le CNDF a été à l’initiative de réunions de la gauche de la gauche féministe pour débattre de l’ensemble de nos positions. On a invité toutes les différentes composantes du Front de Gauche, les anciennes de la Ligue, etc.

MM : Aujourd’hui, quelles sont les priorités pour toi ?

MS : Ne pas perdre sur le terrain de l’avortement. Et puis, il faut qu’on arrive à avancer sur l’emploi, c’est une situation qui se dégrade de jour en jour.

MM : Si on fait une rétrospective sur ta longue vie militante, quelles sont tes réussites et quels sont tes échecs

MS : La réussite c’est d’avoir été à l’initiative du Collectif des droits des femmes, la manifestation de 1995, la CADAC, les lois sur les violences, sur la loi-cadre. Ce qui pose problème c’est que notre mouvement contestataire et radical soit supplanté par d’autres moins radicaux. Je pense qu’il y a place pour tout le monde et qu’il est nécessaire d’avoir un courant pour qui la priorité c’est l’affrontement au pouvoir.

MM : Tu as peur d’un féminisme qui se dépolitise ?
RS : Qui se dépolitise ou bien qui s’institutionnalise…

MS : Oui, c’est pareil. Se dépolitise ou s’institutionnalise, c’est la même chose. Si tu veux conserver un certain type de place dans le rapport au pouvoir, il ne faut pas aller au-delà.

MM : Toi, tu le définirais comment ton féminisme ?

MS : Un féminisme de luttes.

Notes :

1) Association juive créée en 1912, place ses actions au service des valeurs humaines fondamentales. Institution de secours qui accueille des enfants en difficulté, traumatisés par la perte ou la maladie grave d’un parent. Aujourd’hui, l’OSE diversifie ses actions et se déploie.

2)  Le passeport Nansen a été créé le 5 juillet 1922, à l’initiative de Fridtjof Nansen, premier Haut-commissaire pour les réfugiés de la Société des Nations, via l’Office international Nansen pour les réfugiés. Initialement, il avait été attribué aux réfugiés russes fuyant la révolution bolchévique.

3) Mouvement de jeunesse sioniste fondé en 1929 en Angleterre, qui s’installa en Afrique du Sud en 1930 et se développa dans les années 1930-1940 dans le monde. Il a fusionné, en 1980, avec le Dror. L’Habonim Dror est l’un des plus grands mouvements de jeunesse sioniste en diaspora, brandissant la valeur du sionisme socialiste.

4) Signifie « La jeune garde », un mouvement de jeunesse juive et sioniste de gauche né en 1913 en Pologne. Ses fondements sont le socialisme, le sionisme, le scoutisme, l’amitié entre les peuples et l’esprit pionnier

5)  Front de libération nationale.

6) Du nom du maire de Chicago, lieu de pouvoir quasi indéfectible, se transmettant de père en fils. Elle entretenait des liens avec des organisations de caractère mafieux remontant à l’époque de la prohibition.

7) Le Cercle Dimitrieff est le courant féministe émanant de l’AMR (Alliance marxiste révolutionnaire), parti pabliste trotskiste.

8)  « MLF quartier » par opposition au MLF central qui se réunissait aux Beaux-Arts.

9) « Nous sommes toutes des avortées » publiées par Le Nouvel Observateur, le 5 avril 1971. 343 femmes dont beaucoup de personnalités reconnaissent avoir avorté et demandent à être jugées.

10)  Au printemps 1974, sous Georges Pompidou, un projet de loi est à l’étude qui prévoit qu’une commission statuera en matière d’avortement, au nom des femmes. Le MLAC national prépare une manifestation de protestation qui est remise en question par la mort de Georges Pompidou.

11)  Loi du 4 juillet 2001, dite Aubry, impulsée par l’ANCIC , la CADAC et le Mouvement français pour le Planning familial. Elle marque une avancée considérable par rapport à la loi dite Veil de 1975, reconduite en 1979, en termes d’ouverture et de radicalisation. Sur le plan symbolique, elle est remarquable dans la mesure où, pour la première fois, nous disposons d’une loi unique pour l’avortement et la contraception, d’un droit unique.

12)  Il s’agit du CIVG de Colombes qui a joué un rôle très important tant lors de sa création, en 1975, contre la volonté du chef de service qui était un farouche opposant à l’IVG, que par une grève durant cinq mois, de novembre 1992 à avril 1993, qui a donné naissance au statut de praticien contractuel hospitalier pour les médecins pratiquant des IVG.

Un calendrier de l’histoire de l’humanité selon Eduardo Galeano

Trouvé surle site Global Voices:
Eduardo Galeano, l’un des écrivains les plus éminents d’Amérique Latine, est mort ce lundi. Il est l’auteur de Les Veines ouvertes de l’Amérique Latine, Mémoire du feu (trilogie), Miroirs et beaucoup d’autres titres. Son dernier livre Children of the Days: A Calendar of Human History (Enfants des jours: calendrier de l’histoire de l’humanité) vient d’être publié en anglais en livre de poche chez Nation Books et n’est pas encore traduit en français. A World of Violence: On Women Who Refused to Live in Silence and Be Consigned to Oblivion (Un monde de violence: à propos des femmes qui refusent de se taire et d’être condamnées à l’oubli) est un extrait du livre. Galeano a reçu de nombreux prix internationaux dont le premier Prix Lannan pour la Liberté de la Culture, l’American Book Award, et le Prix Casa de las Américas.

La chaussure

(15 janvier)

En 1919, Rosa Luxembourg, la révolutionnaire, a été assassinée à Berlin.

Ses assassins l’ont matraquée à mort à coups de crosses de fusil et l’ont ensuite jetée dans les eaux d’un canal.

En chemin, elle a perdu une chaussure.

Une main inconnue a ramassé cette chaussure tombée dans la boue

Rosa aspirait à un monde où la justice ne serait pas sacrifiée au nom de la liberté, pas plus que la liberté au nom de la justice.

Chaque jour, une main inconnue relève le flambeau.

Tombé dans la boue, comme la chaussure.

La fête ratée

(17 février)

Les ouvriers agricoles qui travaillaient sur les fermes de Patagonie en Argentine se sont mis en grève pour protester contre des salaires de misère et des journées de travail sans fin. L’armée a chargé pour rétablir l’ordre.

Les exécutions sont exténuantes. En cette nuit de 1922, les soldats épuisés par la tuerie sont allés au bordel du port de San Juliàn pour une récompense bien méritée.

Mais les cinq femmes qui travaillaient là leur ont fermé la porte au nez et les ont chassés aux cris de “Assassins! assassins, dehors!”

Osvaldo Bayer a noté leurs noms. Il s’agit de Consuelo García, Ángela Fortunato, Amalia Rodríguez, María Juliache, et Maud Foster.

Les putains vertueuses.

Femmes sacrilèges

(9 juin)

En 1901, Elisa Sánchez et Marcela Gracia se sont mariées à l’église Saint-Georges de la Corogne en Galice.

Elisa et Marcela s’aimaient en secret. Pour faire les choses dans les règles, avec une cérémonie, un prêtre, une autorisation et des photos, il a fallu inventer un mari. Elisa est devenue Mario: elle s’est coupé les cheveux, s’est habillée en homme et a déguisé sa voix.

Quand l’histoire a été dévoilée au grand jour, dans toute l’Espagne les journaux ont juré leurs grands dieux – “c’est un scandale écœurant, d’une immoralité sans nom” – et ont profité de cette occasion lamentable pour faire des records de ventes de leurs journaux, pendant que l’Église, trompée dans sa bonne foi, dénonçait le sacrilège à la police.

Et la cavale a commencé.

Elisa et Marcela ont fui au Portugal.

Elles ont été rattrapées à Porto et emprisonnées.

Le droit au courage

(13 août)

En 1816, le gouvernement de Buenos Aires a promu Juana Azurduy au rang de lieutenant colonel “en raison de ses efforts dignes d’un homme”.

Elle a mené la guérilla qui a pris Cerro Potosí aux espagnols durant la guerre d’indépendance.

La guerre était une affaire d’hommes et les femmes n’avaient pas le droit d’y participer, mais les officiers masculins ne pouvaient pas s’empêcher d’admirer “le courage viril de cette femme”.

Après des milliers de kilomètres à cheval, après la mort de son mari et de 5 de ses 6 enfants à la guerre, Juana s’est éteinte. Elle est morte dans la pauvreté, pauvre parmi les pauvres, et elle a été enterrée dans une fosse commune.

Près de deux siècles plus tard, le gouvernement argentin, mené par une femme, l’a promue au rang de général, “en hommage à son courage de femme”.

Les femmes qui ont libéré le Mexique

(17 septembre)

Les fêtes du centenaire se terminent et toutes ces bêtises éclatantes sont balayées.

C’est là que commence la révolution.

L’histoire se souvient des chefs révolutionnaires comme Zapata, Vila et bien d’autres hommes. Les femmes, qui se sont tues, sont tombées dans l’oubli.

Quelques combattantes ont refusé de disparaître:

Juana Ramona, “la Tigresse,” qui a pris d’assaut plusieurs villes;

Carmen Vélez, “la Générale”, qui commandait 300 hommes;

Ángela Jiménez, pour qui la dynamite n’avait pas de secrets, s’est fait appeler Angel Jiménez;

Encarnación Mares,qui a coupé ses tresses et est devenue sous-lieutemant en se cachant derrière les bords de son grand sombrero, “pour que l’on ne voit pas ses yeux de femme”;

Amelia Robles, qui est devenue Amelio et qui a atteint de grade de colonel;

Petra Ruiz, qui est devenue Pedro et qui a tiré plus que quiconque pour forcer l’ouverture des portes de Mexico;

Rosa Bobadilla, une femme qui a refusé de devenir un homme et a participé à plus d’une centaine de batailles;

et María Quinteras,qui avait fait un pacte avec le diable et qui n’a pas perdu une seule bataille. Les hommes, dont son mari, obéissaient à ses ordres.

La mère des femmes journalistes

(14 novembre)

Un matin de 1889, Nellie Bly s’est mise en route.

Jules Verne ne croyait pas que cette jolie petite femme était capable de faire le tour du globe toute seule en moins de 80 jours.

Mais Nellie a embrassé le monde en 72 jours, et tout au long de son périple, elle a publié article sur article pour raconter ce qu’elle entendait et ce qu’elle voyait.

Ce n’était pas le premier exploit de la jeune reporter et ce ne serait pas le dernier.

Pour écrire sur le Mexique, elle est devenue si Mexicaine que le gouvernement mexicain naissant l’a déportée.

Pour écrire sur les usines, elle a travaillé à la chaîne.

Pour écrire sur les prisons, elle s’est fait arrêtée pour vol.

Pour écrire sur les asiles d’aliénés, elle a si bien feint la folie que les médecins l’ont internée. Ensuite elle a dénoncé les traitements psychiatriques qu’elle a subis et qui sont une raison suffisante pour vous rendre fou.

À Pittsburgh, quand Nellie avait vingt ans, le journalisme était une affaire d’hommes.

C’est à cette époque qu’elle a eu l’insolence de publier ses premiers articles.

Trente ans plus tard, elle a publié son dernier, en échappant aux balles en première ligne de la 1ère guerre mondiale.

Mais ils en ont réchappé. Ils ont changé de nom et pris la mer.

Journée Internationale pour l’Élimination de la Violence contre les Femmes

(25 novembre)

Dans la jungle de la Paranà supérieure, les plus beaux papillons survivent en se montrant. Ils étalent leurs ailes noires rehaussées de taches rouges ou jaunes, et volètent de fleur en fleur sans la moindre crainte. Après des milliers et des milliers d’années, leurs ennemis ont appris que ces papillons sont venimeux. Les araignées, les guêpes, les lézards, les mouches et les chauve-souris les admirent à distance.

En cette journée de 1960 trois activistes opposées au dictateur Trujillo en République Dominicaine ont été battues et jetées d’une falaise. Il s’agit des sœurs Mirabal. Elles étaient très belles et on les appelait Las Mariposas, “Les papillons”.

En leur mémoire, en souvenir de leur indicible beauté, ce jour est la Journée Internationale pour l’Élimination de la Violence contre les Femmes. En d’autres termes pour l’élimination de la violence perpétrée par les petits Trujillos qui font la loi dans tant de foyers.

L’art de vivre

(9 décembre)

En 1986, le Prix Nobel de Médecine a été attribué à Rita Levi-Montalcini.

Pendant une époque troublée, sous la dictature de Mussolini, Rita a secrètement étudié les fibres nerveuses dans un laboratoire de fortune caché chez elle.

Des années plus tard, après un travail énorme, cette détective des mystères de la vie a découvert la protéine qui multiplie les cellules humaines, ce qui lui a valu le Prix Nobel.

Elle avait près de 80 ans quand elle a dit “Mon corps est ridé, mais pas mon cerveau. Quand je ne pourrai plus penser, tout ce que je demande c’est que l’on m’aide à mourir dans la dignité”.

Cet article est paru sur TomDispatch. Mark Fried a traduit en anglais sept livres d’Eduardo Galeano, dont Les Enfants des Jours. Il a également traduit, parmi tant d’autres, Luciole de Severo Sarduy. Il vit à Ottawa, Canada.
Écrit par NACLA. Traduit par Marie André

L’Imaginaire de la Commune

NB: une première version de cette note de lecture avait été (trop vite) mise en ligne vendredi 30 janvier 2015. Celle qui suit la remplace.

arton897Kristin Ross : L’Imaginaire de la Commune, La fabrique éditions, janvier 2015

On attribue d’ordinaire à la Commune de Paris une durée de 72 jours – du 18 mars 1871, lorsque des Parisiennes et Parisiens de Montmartre empêchèrent la réquisition des canons de la ville par les troupes d’Adolphe Thiers, à la sinistre « Semaine sanglante » au cours de laquelle ces mêmes troupes assouvirent la soif de vengeance de la bourgeoisie française en massacrant les insurgé·e·s. Cette réduction temporelle est cohérente avec le récit qui fait de la Commune une réaction nationaliste contre les Prussiens et leurs « collabos » versaillais. Cette histoire à tendance républicaine (la Commune serait la mère de la IIIe République, alors qu’en réalité, cette dernière naquit de son écrasement[1]) escamote commodément une réalité pourtant bien comprise, à l’époque, jusque par les anticommunards. Ainsi, comme le rapporte Kristin Ross, l’un d’entre eux imputait-il « les événements qui v[enai]ent de se dérouler à Paris aux clubs et aux réunions […], au désir de ces gens de vivre mieux que leur condition ne le permet » (p. 21). Ces mots indiquent sans ambiguïté qu’il s’agissait là de lutte des classes, et pas seulement d’une réaction nationaliste. La fin du Second Empire (parfois appelée « Empire libéral », par contraste avec ses premières années, dites « Empire autoritaire »), voit monter l’effervescence révolutionnaire dans les milieux populaires. « S’il fallait faire remonter l’histoire de la Commune à un unique point de départ, il ne serait pas idiot de choisir le 19 juin 1868, date de la première réunion publique non autorisée à Paris sous le Second Empire », dit l’historien Robert Wolfe cité par Kristin Ross (p. 21). « Dès les premiers mois de 1869, poursuit-elle, on en appelait à la Commune dans toutes les réunions, et “Vive la Commune” était le cri qui ouvrait et concluait les séances dans les clubs du nord de Paris, les plus révolutionnaires […] » (p. 26). Ainsi, lorsque le peuple prit le pouvoir durant le siège de Paris, le nom de Commune s’imposa-t-il tout naturellement. La Commune commence donc bien avant la guerre de 1870, mais encore, elle perdure bien au-delà de sa défaite militaire – et cet article, et surtout le livre auquel il se réfère, n’en sont que des énièmes traces supplémentaires. En effet, l’événement va survivre et connaître de nouveaux développements dans les esprits, les écrits, les actions des communards exilés et de leurs camarades – Kristin Ross s’intéresse ici surtout à trois d’entre eux : William Morris, Élisée Reclus et Pierre Kropotkine. À Genève et à Londres, ces trois-là et beaucoup d’autres ont non seulement commémoré, mais célébré la Commune, et développé ses idées et intuitions essentielles. Cette belle étude de Kristin Ross étudie ainsi la généalogie du communisme anarchiste qui réunit ces trois auteurs. Arrêtons-nous donc sur quelques « actes importants », bien que rarement mis en avant, de la Commune.

« […] Loin d’indiquer un retour aux principes de la révolution bourgeoise de 1789, le mot d’ordre de la République universelle lancé par les communards marque leur rupture avec l’héritage de la Révolution française, en faveur d’un véritable internationalisme ouvrier. Trois actes importants devaient montrer à quel point ce mot d’ordre avait été repensé pour servir des fins nouvelles : l’incendie de la guillotine sur la place Voltaire le 10 avril ; la destruction, le 16 mai, de la colonne Vendôme, édifiée à la gloire des conquêtes napoléoniennes ; et la création le 11 avril de l’Union des femmes.

Quand un groupe constitué principalement de femmes traîna une guillotine sous la statue de Voltaire et y mit le feu, il s’agissait vraisemblablement de briser toute équivalence entre révolution et échafaud. La destruction de la colonne Vendôme fut, d’après le communard Benoît Malon, un acte de protestation contre les guerres entre les peuples et de défense de la fraternité internationale. » (p. 30-31.)

« L’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés se développa rapidement en mettant sur pied des comités qui se réunissaient quotidiennement dans presque tous les arrondissements de Paris. Elle devint la plus grande et la plus efficace des organisations de la Commune. […] Ses membres venaient des corps de métier les plus divers mais les travailleuses de l’habillement – couturières, blanchisseuses, tailleuses, drapières – étaient les plus nombreuses. […] L’Union imaginait une réorganisation complète du travail des femmes et la fin de l’inégalité économique fondée sur le genre en même temps qu’elle répondait, comme l’indique son nom complet, à l’urgence de la situation de combat et à la nécessité de participer à l’ambulance, de fabriquer des sacs de sable pour les barricades et de servir sur ces mêmes barricades. “Nous voulons le travail, mais pour en garder le produit. […] Plus d’exploiteurs, plus de maîtres ! […] Le travail et le bien-être pour tous.”[2] » (p. 36-37.)

Il n’est pas indifférent de savoir que la fondatrice de l’Union des femmes était une jeune russe de 20 ans, Élizabeth Dmitrieff qui, avant de venir à Paris au moment de la proclamation de la Commune, venait de passer trois mois à Londres à discuter avec Marx « des organisations rurales traditionnelles russes, l’obscina et l’artel » (p. 32) – formes de coopératives « spontanées » entre travailleurs des champs et de l’artisanat. L’Union des femmes, ensuite, projeta d’organiser des ateliers autonomes de femmes, qui s’intégreraient, tout en préservant leur indépendance, à l’organisation fédérative de la Commune…

Les Versaillais firent de la participation d’étranger·ère·s à la Commune un thème récurrent de leur propagande : ainsi, « le Chevalier d’Alix, auteur d’un dictionnaire anticommunard, note à l’entrée “étranger” : “Ce qui constitue la majorité des insurgés parisiens. – On les évalue à 30 000 de toutes les nationalités”. Et Taine, dans une lettre écrite en mai 1871, parle d’“environ cent mille insurgés aujourd’hui, dont cinquante mille étrangers.” » (p. 39). Même si ces chiffres sont exagérément grossis, il est bien vrai que la Commune s’était donné pour idéal la République universelle. Il faut cependant bien préciser ce qu’elle entendait sous ce terme : une « association volontaire de toutes les intiatives locales[3] » – ou, comme l’entendait Reclus, une « libre confédération de collectivités autonomes. » Et au cas où ces définitions ne seraient pas encore suffisamment claires, Gustave Lefrançais, autre communard, ajoute : « Le prolétariat n’arrivera à s’émanciper réellement qu’à la condition de se débarrasser de la République, dernière forme, et non la moins malfaisante, des gouvernements autoritaires. » (p. 49.)

Kristin Ross étudie ensuite les actions et les idées de la Commune qui furent reprises et développées par les trois « communistes anarchistes » déjà cités, Morris, Reclus et Kropotkine. Dans le chapitre intitulé « Luxe communal », elle examine « les idées sur l’art et l’éducation qui circulaient pendant la Commune et les actions menées par les communards dans ces deux domaines » (p. 51). Là comme ailleurs, l’élément essentiel est celui de la polyvalence des hommes et des femmes, et du refus de la séparation entre eux-mêmes et le contenu de leur activité. Cela commence par la revendication d’une école « polytechnique » qui en finit avec la division entre « manuels » et « intellectuels ». Par ailleurs, la Commune instaure l’éducation publique, gratuite, obligatoire et laïque. Plus tard, la IIIe République s’en inspirera pour son projet d’école publique. Mais bien sûr, les contenus et le style ne seront plus les mêmes – il suffira de rappeler que la Commune se voulait internationaliste, tandis que la IIIe République mena une politique impérialiste et développa l’exploitation coloniale.

Réunis au sein de la Fédération des artistes, les artistes et artisans remirent en cause les barrières entre leurs métiers (ainsi de la peinture et de la gravure ou de la sculpture et de la fonderie, par exemple, ou des beaux-arts et des arts décoratifs). Des cordonniers revendiquaient le nom d’ « artistes chaussuriers » tandis que des artistes, loin de se préoccuper, comme on aurait pu s’y attendre, de patrimoine artistique ou de statut de l’artiste, voulaient, comme l’affirmait le manifeste de leur Fédération, concourir « à notre régénération, à l’inauguration du luxe communal et aux splendeurs de l’avenir et à la République universelle » ; ainsi, commente Kristin Ross, « dans son sens le plus étendu, le “luxe communal” que le comité tendait à inaugurer suppose de transformer les coordonnées esthétiques de l’ensemble de la communauté » (p. 73). William Morris, l’auteur anglais du roman utopiste Nouvelles de nulle part, et l’un des « principaux soutiens britanniques de la mémoire de la Commune », reprit ces orientations révolutionnaires dans sa conférence « L’art en ploutocratie » (in Contre l’art d’élite) : « Au préalable, je vous demanderai d’étendre l’acception du mot “art” au-delà des productions artistiques explicites, de façon à embrasser non seulement la peinture, la sculpture et l’architecture, mais aussi les formes et les couleurs de tous les biens domestiques, voire la disposition des champs pour le labour et la pâture, l’entretien des villes et de nos chemins, voies et routes ; bref, d’étendre le sens du mot “art”, jusqu’à englober la configuration de tous les aspects extérieurs de notre vie. » (p. 80.) Contre la propagande versaillaise, qui prétendait que partager, c’était « nécessairement partager la misère », le « luxe communal » ripostait « en proposant un type de monde absolument différent : un monde où chacun prenait sa part du meilleur » (p. 81).

Kropotkine, quant à lui, décida à l’automne 1871 d’abandonner ses études scientifiques et géographiques pour se consacrer au militantisme politique. Lors d’un voyage d’étude en Suède et en Finlande, il réalisa, en observant les conditions de vie des paysans pauvres, qu’il ne servirait à rien d’imaginer de meilleurs systèmes de production agricole à partir des plus récentes découvertes scientifiques, tant que leur condition misérable les empêcherait ne serait-ce que d’envisager de les mettre en œuvre « Tant qu’une transformation sociale complète ne donnerait pas aux paysans le loisir de penser et de développer leur vie intellectuelle la contradiction entre sa propre situation et la leur serait trop grande […] Il refusa le poste à la Société [impériale]de géographie [qu’on venait de lui proposer à Saint-Pétersbourg]. » (p. 85.) À peu près au même moment, William Morris marchait en Islande. « C’est parmi les pêcheurs et les paysans d’Islande, écrivit-il plus tard, qu’il “apprit une leçon […] : que la misère la plus noire est un mal dérisoire à côté de l’inégalité des classes”. » (p. 86.) Kropotkine, lui, tira de ce voyage et de quelques autres (en Sibérie particulièrement) les bases de sa « théorie évolutionniste de la coopération qu’il développa dans L’Entraide. » Et la Commune elle aussi nourrit sa réflexion : « À quoi voulez-vous que les deux millions de Parisiens et de Parisiennes s’appliquent quand ils n’auront plus à habiller et à amuser les princes russes, les boyards roumains et les dames de la finance de Berlin ? », demandait-il. « Sa réponse », nous dit Kristin Ross, « est une vision extrêmement détaillée de Paris résolvant ses problèmes d’approvisionnement par l’emploi de méthodes horticoles intensives dans tout le département de la Seine et de la Seine-et-Oise. » (p. 87.) Les conditions de contrainte extrême d’un siège comme celui de Paris et celles qui règnent sur les étendues glacées des pays nordiques ont ainsi amené aussi bien Morris (qui voyagea lui aussi en 1871, mais en Islande) que Reclus (dont les périples géographiques le menèrent à travers la terre entière) et Kropotkine, à réfléchir à une voie véritablement communiste, seule possibilité de les affronter tout en transformant la vie des hommes et des femmes d’une façon désirable. Tous les trois étaient aussi d’accord sur le refus de toute autorité centralisée (État), qu’elle soit justifiée par des nécessités géographiques ou politiques. Leur modèle resta toujours celui de la Commune, soit une fédération de communes libres. Mais attention : « commune » n’a pas nécessairement pour eux une signification géographique – il s’agit simplement d’un regroupement d’égales et d’égaux qui peut se produire sur de tout autres bases que territoriales. Surtout, ils mettaient en garde contre l’isolement de ces communes, qui leur ferait courir un grave danger d’anéantissement par l’État et le capital. Ici, nous retrouvons une ambivalence que nous connaissons encore aujourd’hui : comment de petites « communes libres », souvent indispensables pour créer et maintenir des bases et des ressources d’opposition radicale au capitalisme (on peut regrouper sous ce nom des communautés, des coopératives, des groupes divers et variés) peuvent-elles échapper à « la contamination par des institutions extérieures comme la propriété privée et la subjugation des femmes » ? « C’est qu’on ne s’isole point impunément, prévenait Reclus : l’arbre que l’on transplante et que l’on met sous verre risque fort de n’avoir plus de sève, et l’être humain est bien plus sensible encore que la plante. La clôture tracée autour de lui par les limites de la colonie ne peut que lui être mortelle. Il s’accoutume à son étroit milieu et, de citoyen du monde qu’il était, il se rapetisse graduellement aux simples dimensions d’un propriétaire. » (p. 147.)

Pour terminer, Kristin Ross évoque le rôle de précurseurs de la pensée écologiste qui est aujourd’hui reconnu à nos trois penseurs anarchistes. Cependant, observe-t-elle, il est rare qu’on fasse allusion à la Commune lorsqu’on évoque cette dimension. « Pourtant, si l’on doit avancer des hypothèses sur ce qui peut attirer des militants et des théoriciens d’aujourd’hui vers ce corpus de pensée, il faut souligner non seulement son appréhension visionnaire de la nature antiécologique du capitalisme, mais aussi le caractère singulièrement intransigeant de cette appréhension. Et c’est là, selon moi, qu’on peut attirer l’attention sur une autre conséquence majeure, pour les penseurs en question […], du fait d’avoir vécu l’événement récent de la Commune, l’ampleur de ses aspirations aussi bien que la sauvagerie de son anéantissement. Pour aucun d’entre eux il n’était question de réforme ou de solution partielle. La réparation de la nature ne pouvait venir que du démantèlement complet du commerce international et du système capitaliste. » (p. 171.)

Nous étions déjà redevables à Kristin Ross d’un bel essai sur Mai 68 et ses vies ultérieures[4] dans lequel elle s’élevait contre l’interprétation réductrice qui fait de Mai 68 le tremplin du néolibéralisme. Elle nous donne aujourd’hui un (petit, 186 pages) livre important et tout à fait passionnant, à lire d’urgence pour qui se doute que l’événement de la Commune ne fut pas ce « miracle révolutionnaire » que l’on nous présente parfois, pour mieux le couper de ses ascendants et de l’imaginaire qu’il continue d’engendrer.

Notes

[1] Kristin Ross reproduit par exemple (p. 45) les propos d’un « socialiste républicain », quelques années après la Commune : « […] C’est une grande tâche qui nous incombe de répandre la république sur la terre. Si nous continuions la désastreuse campagne de l’abandon colonial, ce serait briser le premier échelon qui mène à la république universelle. […] La Commune avec ses 50 000 morts a sauvé la République : le Tonkin, Madagascar, Tunis, l’Algérie l’ont agrandie. […] La France escorte un trésor à travers le monde : la République. » (Louis Riel, « Socialisme et colonies », 1886.)

[2] Élizabeth Dmitrieff, « Appel aux citoyennes de Paris », dans Journal officiel, 11 avril 1871.

[3] « Déclaration au peuple français », 19 avril 1871, Journal officiel, 20 avril 1871.

[4] Coédition Complexe et Le Monde diplomatique, 2005.

Le genre dans les sociétés égalitaires

Comment expliquer l’oppression des femmes, et sa diffusion à travers le monde et les sociétés ? Poser cette question, c’est s’opposer au récit mythique selon lequel les femmes auraient été de tout temps et en tous lieux opprimées. Et en effet, cette hypothèse d’une universalité du sexisme prend racine dans un grand nombre de discours scientifiques ou pseudo-scientifiques, dans une partie de l’anthropologie et de la sociobiologie. Dans ce texte publié par la revue marxiste en ligne Période, Eleanor Leacock, anthropologue féministe, met en lumière les soubassements eurocentriques et sexistes de telles conceptions. Elle décrit une organisation sociale égalitaire dans les sociétés indigènes d’Amérique du Nord auxquelles les chercheurs étaient aveugles ou bien qui avaient été bouleversées par l’impérialisme occidental et l’émergence du commerce. À partir de ce récit, elle propose quelques pistes pour penser l’émergence historique de l’oppression des femmes d’un point de vue matérialiste.

Lire la suite: Le genre dans les sociétés égalitaires | Période.

L’économie politique du sexe : transactions sur les femmes et systèmes de sexe/genre

L’économie politique du sexe : transactions sur les femmes et systèmes de sexe/genre

Il semble que Gayle Rubin ait été la première à utiliser la notion de genre dans ce texte, qui date de 1975 et qui est devenu un « classique » du féminisme. Extrait (on peut lire le texte entier en ligne – voir le lien après l’extrait) :

Marx avait posé cette question : « Qu’est-ce qu’un esclave nègre ? Un homme de race noire. Cette explication a autant de valeur que la première. Un nègre est un nègre. C’est seulement dans des conditions déterminées qu’il devient esclave. Une machine à filer le coton est une machine pour filer le coton. C’est seulement dans des conditions déterminées qu’elle devient du capital. Arrachée à ces conditions, elle n’est pas plus du capital que l’or n’est par lui-même de la monnaie ou le sucre le prix du sucre » (Marx 1972 : 35). On pourrait paraphraser ainsi : Qu’est-ce qu’une femme domestiquée ? Une femelle de l’espèce. Cette explication a autant de valeur que la première. Une femme est une femme. C’est seulement dans des conditions déterminées qu’elle devient une domestique, une épouse, un bien meuble, une minette du club Playboy, une prostituée ou un dictaphone humain. Arrachée à ces conditions, elle n’est pas plus l’assistante de l’homme que l’or n’est par lui-même de la monnaie, etc. Quelles sont donc ces relations sociales qui font qu’une femelle devient une femme opprimée ?

Gayle Rubin, « L’économie politique du sexe : transactions sur les femmes et systèmes de sexe/genre », Les cahiers du CEDREF [En ligne], 7 | 1998, mis en ligne le 27 juillet 2009, Consulté le 27 septembre 2014. URL : http://cedref.revues.org/171