Une lecture (critique) de « La Reproduction artificielle de l’humain »

  • EscuderoVoici une lecture critique du livre de Alexis Escudero, La Reproduction artificielle de l’humain, paru aux éditions du Monde à l’envers (Grenoble). Ces notes ont été rédigées (par François, qui les assume à titre personnel) voici déjà quelque temps. Ce sont des articles et émissions plutôt complaisants pour le livre parus et diffusées par des médias amis qui nous poussent à les publier, car nous considérons que les thèses problématiques de ce livre doivent être exposées clairement et discutées. On trouvera d’autres lectures dans le dernier numéro de Timult (n°8) ainsi qu’aux adresses suivantes:
  • http://societedelinformation.wordpress.com/2014/10/27/pmo-pma-piege-et-main-doeuvre-lesbophobe-ou-lesbophobe/
  • http://paris-luttes.info/retour-sur-5-fantasmes-qui-2030
  • http://oi.crowdagger.fr/post/2013/09/16/Les-d%C3%A9rives-confusionnistes-de-Pi%C3%A8ces-et-Main-d-%C5%93uvre
  • http://blog.ecologie-politique.eu/post/PMA-ecologie-radicale-et-feminisme
  • http://blog.ecologie-politique.eu/post/La-Reproduction-artificielle
  • Le titre est problématique : pourquoi « de l’humain » et pas « des humains » ? (Voir par exemple l’excellent papier – de 2006, déjà ! et qui, sauf erreur de ma part, n’est jamais cité par Escudero – d’Ilana Löwy sur l’assistance médicale à la procréation, et où elle parle de « fabrication des humains » : http://www.cairn.info/revue-tumultes-2006-1-page-35.htm). Il me semble que ce singulier n’a pas lieu d’être ici car il efface, précisément, les singularités des êtres humains et celles des sociétés où ils évoluent (voir, dans l’article déjà cité, les applications différentes des techniques d’assistance médicale à la procréation, et leurs effets différenciés également, selon les pays – la France, les États-Unis et Israël). En adoptant ce singulier, Escudero annonce la couleur : il essentialise l’humain. Ce qui augure mal de son traitement d’un sujet dont on verra qu’il est piégé par un certain nombre de « naturalisations » et d’essentialisations, justement.
  • Intro (Je suis le plan du bouquin. Ndf signifie : note de François.)
  • « L’insémination pratiquée à domicile avec le sperme d’un proche n’est pas la PMA [procréation médicalement assistée, ndf]. La première n’exige qu’un pot de yaourt et une seringue. Elle soulève essentiellement la question de l’accès aux origines pour l’enfant : lui dire qui est son père ? » Ça commence mal : Escudero confond un fournisseur de sperme avec un père… c’est très précisément ce que veulent souvent éviter les couples de lesbiennes, notamment : que le géniteur biologique, soutenu par le contexte patriarcal, ne se prenne tôt ou tard pour le père. (À dessein, je n’utilise pas ici le terme de « donneur », car le sperme est le plus souvent commercialisé par des banques de sperme.)
  • En outre, pourquoi ne pas préciser aussi que l’insémination « à domicile » est interdite en France ?
  • Escudero dit qu’il y a eu unanimisme à gauche, au moment des manifs contre le mariage pour tous, pour soutenir la PMA. « Les rares personnes estampillées “de gauche” ayant tenu sur le sujet des positions discordantes ont été ignorées ou accusées de faire le jeu de la droite et de la réaction. Ainsi Sylviane Agacinski, qui dénonce depuis des années la gestation pour autrui et le business de la reproduction artificielle dans des termes qui devraient parler à tous les militants de gauche – si l’on croit que la gauche s’oppose à la marchandisation du corps et de tous les aspects de la vie. Les trois écologistes inspirés de Jacques Ellul et d’Ivan Illich, qui ont fait connaître leur opposition n’ont pas connu meilleur sort. On peut discuter leur idée de la nature, mais il faut discuter leurs critiques de la PMA, balayées d’un revers de main par les progressistes : déshumanisation, pouvoir des experts, fuite en avant technologique, négation de l’Autre et atomisation des individus dans le capitalisme mondialisé. » (C’est Escudero qui souligne.) Ces trois personnes sont Michel Sourouille, Hervé le Meur et José Bové. Je (François) me suis donc tapé leurs articles et déclarations.
  • Michel Sourouille, extraits : « Cette problématique est d’actualité. Lors des manifestations en faveur du mariage pour tous, on défile dorénavant pour l’accès à la procréation médicalement assistée pour les lesbiennes. La technique se veut toute puissante, franchissant la barrière des espèces et la différence sexuée. » Cette fois, c’est moi qui souligne. Je n’ose penser que l’auteur a voulu parler des lesbiennes comme d’une espèce… Mais il poursuit : « La volonté des gays et lesbiennes d’avoir un enfant n’est qu’un symptôme de cette dérive de la pensée qui découle à la fois du libéralisme moral (tout découle de la volonté humaine) et de la technique extrême (tout est possible). » Il me semble que critiquer la technoscience ne devrait pas conduire à porter des jugements de valeur aussi méprisants sur des personnes, encore moins sur des catégories de personnes. Sourouille conclut ainsi son papier : « Ce n’est pas ce type de société que je désire, la PMA ne devrait pas être à l’ordre du jour d’une société consciente des limites de la technique et de la convivialité nécessaire entre ses membres. Une autre manière de se reproduire est à la portée de tout un chacun, faire l’amour tout simplement, en usant de la différenciation des sexes. Une technique simple qui n’a pas besoin de l’assistance de “médecins” pour porter ses fruits. » On ne peut pas dire qu’il se préoccupe beaucoup de l’avis des homos – mais on a vu plus haut ce qu’il en pensait.
  • Hervé Le Meur a publié dans L’Écologiste un article intitulé « Faut-il changer la nature de la filiation ? » C’est évidemment moi qui souligne. « Il se trouve que nous luttons notamment contre une loi au profit des semenciers qui taxe les paysans qui conservent leurs graines pour les ressemer. Hélas, l’agenda politique a relégué ce combat loin derrière le mariage gay. Pourtant, autoriser les paysans à ressemer ce qu’ils ont récolté semble moins problématique que de légaliser l’affirmation qu’un enfant peut avoir deux mamans. Et donc pas de papa ! La loi sur le mariage gay rend donc légal le mensonge aux enfants sur leur filiation. » C’est encore moi qui souligne. Cela continue : « […] si la filiation se fonde sur la volonté, le choix ou l’amour (trois motivations très difficiles à estimer), elle est plus fragile qu’actuellement où elle se fonde, pour l’immense majorité, sur l’engendrement qui est une donnée matérielle. » Les enfants engendrés « matériellement » et qui ont été plus ou moins maltraités dans une famille « solide » apprécieront… « En fait, nous pensons qu’un certain humanisme voudrait nous arracher à notre animalité, à notre naturalité. C’est le but des transhumanistes et des théories du gender. » Ici, je souligne le « et » car il est l’outil de l’amalgame, un peu fort de café, entre « transhumanistes » et « théories du gender ». Et voici encore : « En clair, si jamais PMA ou mères porteuses devenaient un mode de reproduction, cela continuerait un mouvement auquel nos sociétés industrielles très individualistes aspirent : tendre vers l’individu atomisé, qui est entièrement autonome et responsable, qui n’a rien à devoir à qui que ce soit (pas même son père et sa mère ou son conjoint), n’est l’obligé de personne et n’est attaché ni à une terre ni à un lieu. Cet humanoïde qui refuse l’amour autre que la sexualité (consumérisme), en plus, pourrait se reproduire tout seul, sans avoir besoin d’en passer par l’Autre. Ce serait, dans l’évolution, un retour au stade de la bactérie… » En clair, donc, les gays et lesbiennes, avec leur revendications irresponsables, nous ramènent au stade de la bactérie. Le Meur y va fort, et cela paraît d’autant plus injuste qu’il n’attaque pas vraiment dans son article, qui paraît en pleine polémique autour du mariage homo, les militants homophobes et traditionalistes de la Manif pour tous.
  • José Bové : « À partir du moment où je conteste les manipulations génétiques sur le végétal et sur l’animal, il serait curieux que, sur l’humain, je ne sois pas dans la même cohérence. Je suis contre toute manipulation sur le vivant, que ce soit pour des couples homosexuels ou des couples hétérosexuels. » À quoi il a été répondu que PMA ou GPA [gestation pour autrui – plus connue sous le nom de mère porteuse, ndf] n’impliquent pas automatiquement de manipulations génétiques. Cela dit, cette position me semble déjà plus modérée et discutable que les précédentes, surtout si l’on suit Escudero sur le fait que la banalisation de la PMA risque de conduire tôt ou tard à ces fameuses manipulations génétiques (autrement appelées : eugénisme).
  • Après avoir longtemps espéré que quelqu’un, enfin, se déciderait à porter haut la critique de la reproduction artificielle de l’humain, Escudero, faisant preuve à la fois d’une certaine humilité et d’une admirable conscience de ses responsabilités, finit par se « résoudre » (c’est bien le terme employé) « à dire pourquoi les partisans de la liberté et de l’émancipation […] doivent s’[y] opposer […] » – c’est ainsi du moins qu’il termine son introduction.
  1. La stérilité pour tous et toutes !
  • Le raisonnement est le suivant : le capitalisme, dans sa version néolibérale, ravage la nature, y compris la nature humaine (entendons : le métabolisme), en ce qu’il produit une masse de polluants, en particulier les perturbateurs endocriniens, lesquels affectent la fertilité des hommes et des femmes. On observe en particulier des baisses significatives du nombre de spermatozoïdes dans le sperme des hommes habitant les régions les plus industrialisées du globe, ainsi qu’un allongement également significatif du temps qui s’écoule entre l’arrêt de toute contraception et la survenue d’une grossesse (désirée). Escudero invite ensuite ses lecteurs·trices à le « suivre un instant sur le terrain de l’économie politique » et leur explique rapidement les thèses de Marx sur l’accumulation primitive (via les enclosures), celles de Rosa Luxembourg (sic) montrant que l’accumulation dite « primitive » (usage de la force, du pillage, du vol) accompagne l’expansion du capitalisme sous sa forme impérialiste, et enfin celles de David Harvey, géographe marxiste contemporain, qui actualise ces thèses en parlant d’« accumulation par dépossession » (soit : rendre payant ce qui était gratuit, comme l’accès à des biens autrefois communs dont l’eau est un des exemples les plus révoltants). Conclusion du chapitre : « À l’ère technologique, la nouvelle voie d’expansion du capitalisme consiste à détruire les biens communs ou naturels afin d’en priver les populations. Il ne reste plus qu’à les synthétiser – par la technologie – et à les revendre sous forme d’ersatz. La beauté de la chose réside dans le fait qu’il suffit à l’industrie d’attendre que ses propres ravages lui ouvrent de nouveaux marchés. Mutilés de leur capacité à se reproduire, les humains sont contraints de payer pour avoir des enfants. C’est ce qu’on appelle un marché captif. »
  • Sur ce chapitre, hormis cette sorte de personnalisation involontaire du « capitalisme » et de « l’industrie » (qui « font » ceci ou cela, tels des sujets doués de volonté), je pourrais suivre l’auteur à peu près tout au long de son développement, sauf sur un point. Évoquant le fait connu du déficit de naissances féminines en Asie (en Inde et en Chine en particulier), sans d’ailleurs s’attarder sur les raisons de ce déficit – en particulier les structures patriarcales et la misogynie proprement criminelle qui en découle –, conjugué avec l’effet de féminisation des populations animales et humaines engendré par les polluants reprotoxiques, il croit en effet spirituel d’ajouter (du moins, j’espère que c’est ironique, même si c’est une ironie de très mauvais goût à mon avis) : « La gauche progressiste n’a pas encore poussé le cynisme jusqu’à voir dans les avortements spontanés de fœtus masculins un juste moyen de combler le déficit de naissances féminines en Asie. Elle ne s’est pas pour autant élevée contre cette inversion chimique du sex-ratio. Plutôt que de s’inquiéter du déficit de naissances masculines, elle préfère réclamer le droit pour les femmes célibataires de recourir à la PMA. Un moyen commode de combler le manque de partenaires disponibles. »
  1. Au bazar du plus beau bébé
  • Ce chapitre se présente comme une visite guidée du « Centre national pour la promotion de la reproduction artificielle de l’humain ». Il s’agit du cadre narratif qui va permettre à l’auteur de décrire les différents secteurs de l’industrie de la PMA – afin que son histoire de visite sonne plus juste, il aurait d’ailleurs mieux fait d’employer ce dernier sigle (PMA) pour l’appellation du Centre national, puisque c’est celui qui est retenu par les promoteurs de la PMA et de la GPA, précisément. Là encore, rien à dire sur la description, assez effrayante, du fonctionnement de ce nouveau business qui pesait déjà il y a quelques années « plus de 650 millions d’euros au Royaume-Uni et plus de trois milliards de dollars aux États-Unis ».
  • C’est vers la fin du chapitre que ça se gâte, avec un passage en revue des « trois positions » de la gauche « dans le récent débat sur la PMA ». Il y a d’abord les plus méchants, parmi lesquels Pierre Bergé et Marcella Iacub, qui sont évidemment à fond pour la marchandisation de l’humain. Ok, mais pourquoi en rajouter dans l’insulte qui n’aide assurément pas à l’exercice d’une critique lucide – et qui, au contraire, aurait tendance à la dévaloriser complètement ? Ainsi, Pierre Bergé ayant déclaré qu’il ne voyait pas la différence entre « louer son ventre pour faire un enfant et travailler à l’usine », Escudero rétorque : « On ignore si Pierre Bergé a jamais loué son ventre ou travaillé en usine. Mais la légitimité importe peu quand on est actionnaire du journal de référence [Le Monde, ndf] en France. » Pour l’usine, on pourrait encore avoir un doute, pour le ventre… Qu’est-ce que c’est que ces manières ? Quand à Marcella Iacub, que nous ne portons pas dans notre cœur à cause de ses positions antiféministes et qui n’hésite pas à faire miroiter la « création d’emplois » pour justifier la GPA, pourquoi, au lieu de se contenter de la citer, ce qui la situe assez aux yeux du lecteur, ajouter qu’elle utilise « des arguments à faire bander l’ex-patron du Fonds monétaire international, avec qui elle a entretenu une profitable relation de plusieurs mois » ? Ce genre d’écriture est quelque peu nauséabond.
  • Deuxième position prise par des gens de gauche : « dénoncer la marchandisation pour la faire advenir ». Ce serait celle, en particulier de Najat Vallaud-Belkacem. La citation qui figure à l’appui de cette affirmation est un peu courte – mais on peut toujours aller voir l’article de la ministre dont l’adresse est donnée en note de bas de page, et qui lève, à mon avis, toute ambiguïté sur ses intentions. Quoi qu’il en soit, dans cette citation figure la phrase suivante : « Il y a parmi les défenseurs d’une GPA gratuite et strictement encadrée, c’est-à-dire plus de 60 % des Français interrogés, des gens responsables qui ne badinent pas avec la marchandisation du corps humain et moins encore avec la dignité humaine. » Qu’à cela ne tienne ! voici l’interprétation d’Escudero : « Dans 1984, Georges Orwell nommait cela double-pensée : “En pleine conscience et avec une absolue bonne foi, émettre des mensonges soigneusement agencés. Retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires et croire à toutes deux. Employer la logique contre la logique. Répudier la morale alors qu’on se réclame d’elle.” » Et hop ! Le tour est joué. Vous dites quelque chose qui ne convient pas à ma démonstration ? C’est que vous donnez dans la double-pensée ! Orwell, vous dis-je, Orwell !
  • Troisième et dernière attitude de la gauche dans le débat sur la PMA : le silence et la lâcheté. Vous pensiez peut-être que vous alliez vous en sortir innocemment, car vous n’aviez pas d’avis tranché sur la question, et par conséquent vous n’en avez rien dit ? Silencieux·ses vous êtes des lâches, voilà tout.
  1. De la reproduction du bétail humain
  • Escudero explique ici que les techniques de reproduction artificielle ont d’abord été mises au point sur les animaux d’élevage, en particulier les bovins, avec l’insémination artificielle qui a placé les éleveurs sous la coupe des « experts » et de l’État, au point même qu’il est envisagé de leur interdire prochainement de laisser leurs animaux se reproduire « naturellement ». Finalement, « les agriculteurs français sont devenus des fonctionnaires. Ils ne vivent plus que des primes et subventions que l’État leur alloue. » C’est peut-être un peu rapide comme jugement…
  • Ensuite, Escudero suit l’application de ces techniques aux humains, d’où le titre du chapitre. Il montre qu’avec la fécondation in vitro (FIV), on peut bien plus facilement « sélectionner » les embryons (grâce au diagnostic pré-implantatoire, DPI) avant de les réimplanter dans l’utérus de la mère ou d’une mère porteuse, ce qui est un grand pas vers l’eugénisme. Déjà le diagnostic prénatal allait dans ce sens – ici, emporté par son élan, Escudero affirme que 150 millions de femmes ne sont pas nées en Asie (Chine et Inde essentiellement) depuis une trentaine d’années, depuis que le DPN permet de connaître le sexe de l’enfant à venir. Là encore, c’est aller un peu vite en besogne que tout mettre au compte de la technique. D’ailleurs, Escudero le reconnaît implicitement lorsqu’il dit que les fœtus féminins sont massivement éliminés par avortement – « quand les petites filles ne sont pas simplement tuées à la naissance ». Ce qui signifie, en gros, que sans les moyens techniques du DPN, les fœtus féminins seraient systématiquement tués dès l’accouchement, comme c’est souvent encore le cas. Par ailleurs, il faudrait mettre l’accent sur la responsabilité du système patriarcal, qui préfère les garçons aux filles, et sur les politiques gouvernementales de restriction de la natalité, sans parler des questions d’éducation et encore moins de pauvreté. Toutes choses qui, encore une fois, dépassent largement les seules questions techniques.
  • Escudero attaque ensuite Jacques Testard dont la carrière de chercheur s’est déroulée d’abord dans le monde de l’élevage, puis dans celui de la FIV pour les humain·e·s, et qui a été à l’origine de la naissance du premier « bébé-éprouvette » en France (en 1982). Pourtant Testard fait partie des trop rares chercheurs qui ont été juqu’à arrêter leurs recherches lorsqu’ils jugeaient qu’elles risquaient d’entraîner des conséquences dangereuses : « Moi, chercheur en procréation assistée, j’ai décidé d’arrêter. Non pas la recherche […] mais celle qui œuvre à un changement radical de la personne humaine. », écrit-il dans un de ses livres. Mais cela ne convainc pas Escudero, loin de là : « Très tôt, [Testard] comprend que pour soulager sa conscience, et poursuivre ses travaux en toute quiétude, il lui faut exprimer publiquement des réticences. […] Toute sa carrière, Testart n’a cessé de dénoncer ce qu’il faisait, et de faire ce qu’il dénonçait. Niant ses contradictions et ses erreurs, persistant à défendre la FIV tout en dénonçant le DPI, il prétend aujourd’hui s’opposer à l’eugénisme en réclamant que soit limité à un seul le nombre de critères génétiques examinés dans le cadre d’un DPI. Un seul ? Pourquoi pas deux ? Trois ? La “contre-expertise citoyenne” est une reddition permanente. » Testard n’est probablement pas aussi « radical » qu’Escudero, mais ce n’est pas une raison pour transformer une critique, voire une polémique nécessaire en entreprise de démolition systématique. Moi-même, j’avoue avoir entendu parler pour la première fois, dans le début des années 1990, de l’utilisation des techniques de reproduction artificielle et des risques d’eugénisme qu’elles entraînent par un certain Jacques Testard, qui allait partout où il pouvait faire connaître ses positions critiques. Cette entreprise de démolition me paraît d’autant plus idiote qu’elle passe à côté des aspects véritablement critiquables des positions de Testard – là-dessus, je renvoie encore une fois à l’article déjà cité de Ilana Löwy.
  • Escudero passe ensuite à la dénonciation d’autres ennemis qui, cette fois, sont vraiment aussi les nôtres (enfin, c’est mon avis) : les transhumanistes, qui sont l’émanation du capitalisme dit « cognitif » (Google et consorts). Sur fond de délires comme le téléchargement de l’esprit humain sur disque dur, ils s’occupent aussi d’applications plus immédiatement accessibles et financièrement très rentables comme la thérapie génique (à partir de l’expérience des OGM végétaux et animaux), entre autres. Escudero esquisse une rapide généalogie de l’eugénisme, rappelant au passage l’épisode nazi, puis revient au présent pour dénoncer – à juste titre – ce qui se prépare pour un futur proche : la possibilité, pour les riches , de se « payer » des enfants les plus conformes possibles à leurs désirs, y compris en les faisant porter par d’autres. Il voit dans cette évolution la transformation de la reproduction en acte de consommation et des bébés en « produits ». Et là, de nouveau, il dérape gravement : « Liberté des consommateurs libres sur un marché libre et concurrentiel. Totale servitude de l’objet de consommation sélectionné, manipulé, produit sur mesure et acheté. Cet objet, c’est un enfant. Le droit de propriété comprend l’abusus, la possibilité de disposer d’un objet, en le vendant, en le modifiant, voire en le détruisant. Si l’objet est livré mal à propos, la liberté du consommateur est donc de pouvoir le supprimer. Ainsi de prétendues féministes – en fait des consommatrices extrémistes – écrivent à propos de l’infanticide : “Un enfant n’existe que quand il y a projet d’enfant, que quand la femme qui le porte le fait exister comme tel, donc dès les premières minutes si on le désire. […] Quand on ne veut pas d’un enfant, quand on ne l’attend pas, c’est un problème, une galère, une catastrophe mais pas un enfant. La femme n’est alors pas mère, elle ne tue pas un enfant, elle règle un problème.” » C’est évidemment moi qui souligne. Escudero se donne le doit de déterminer qui est féministe et qui est une « consommatrice extrémiste ». Il suffit de lire la brochure Réflexions autour d’un tabou. L’infanticide pour comprendre ce qu’il en est. Les deux phrases citées sont d’ailleurs assez claires, non ? Reste à comprendre pourquoi elles choquent à ce point Escudero : ignorance, emportement dans son argumentation, ou simple bêtise ? Ou peut-être aussi, surtout, aveuglement du mâle blanc occidental face aux souffrances et aux révoltes des femmes.
  1. Les crimes de l’égalité
  • Alexis Escudero est assez prodigue en exergues. Chaque partie de son livre exhibe les siennes, et ce chapitre ne fait pas exception, avec une citation de Guy Debord, le penseur à l’évidence incontournable pour qui se veut critique aujourd’hui. Voici : « Les actuels moutons de l’intelligentsia […] ne connaissent plus que trois crimes inadmissibles, à l’exclusion de tout le reste : racisme, antimodernisme, homophobie. » C’est extrait de la correspondance du grand homme, qui aurait peut-être mieux fait de tourner trois fois sa plume dans l’encrier avant d’écrire ce jour-là (en 1993). C’est moi qui ai souligné le mot « moutons », car dans ce quatrième et dernier chapitre du livre, la référence ovine va devenir quasi obsessionnelle. Ça commence d’ailleurs dès l’entame : « Si tous les moutons sont identifiés et tracés par puce électronique (puce sans contact RFID – radio frequency identification), tous ne marchent pas à quatre pattes. Écoutez le bêlement du troupeau dans les bergeries du pouvoir […] » Là, il s’agit, en accumulant quelques citations de responsables politiques en faveur de la PMA, de démontrer comment, « rouges ou verts, citoyennistes ou radicalistes, la PMA active et alimente leur fier panurgisme. » (Panurge, les moutons, vous voyez, hein.) Au passage, notons le « radicalistes », qui permet au « radical » Escudero (page 30, il nous avait informés : « Je ne suis pas extrémiste, je suis radical. ») de se distinguer… du troupeau, ou de ses mauvais pasteurs. D’ailleurs, quelques lignes plus loin, il change d’avis quand à la nature de ces politiciens : « Nul besoin d’être un zoologue averti pour remarquer combien les bêlements de ces loups déguisés en agneaux sonnent faux. Faux, parce qu’une fois de plus, l’égalité prétendue sur le plan sociétal ne sert qu’à occulter les inégalités sociales. Faux surtout parce que les bergers de la gauche libérale confondent sciemment égalité et identité – entendue ici comme caractère de ce qui est identique. » Alors, loups ou bergers ? Il faudrait savoir… D’autant qu’on revient aux moutons juste après. Alors que François Hollande annonce son pacte de responsabilité qui fait plaisir au Medef, « Où sont passés aujourd’hui les moutons de l’égalité pour tous ? Puisque “l’égalité n’attend pas”, et que “le gouvernement ne doit pas céder sur l’égalité”, pourquoi les protestations contre le pacte de responsabilité sont-elles si marginales ? Les manifestations en faveur du mariage homo, qui ont mobilisé plusieurs centaines de milliers de personnes il y a moins d’un an, montrent pourtant que ce ne sont ni les réseaux, ni les talents d’organisateurs, qui manquent à la gauche. » Décidément, ces méchants moutons homosexuels sont vraiment perfides : ils ne se mobilisent pas contre le pacte de responsabilité ! C’est à pleurer, n’est-ce pas ? Mais Escudero ne se décourage pas pour autant, il n’a pas oublié sa mission, qui est d’éclairer ses lecteurs·trices sur les tenants et aboutissants de toute l’affaire : « La raison de ce mutisme, c’est l’abandon des classes populaires par la gauche depuis quarante ans. Suivant le “libéralisme avancé” de Giscard d’Estaing, elle préfère séduire les classes moyennes en leur donnant des hochets sociétaux. C’est désormais un lieu commun : l’égalité mise en avant par les gouvernements en matière sociétale sert à occulter et à faire accepter les inégalités sociales et économiques. Sous Giscard : le droit de vote à 18 ans, la dépénalisation de l’avortement, et la loi sur le divorce pour faire passer la récession, la désindustrialisation et la montée du chômage après les chocs pétroliers. » (C’est moi qui souligne.) Faut-il vraiment commenter ? L’auteur de ces phrases ne doit guère fréquenter de féministes – ou en tout cas, il ne leur fait pas relire ses textes. Ça lui éviterait de parler de la dépénalisation de l’avortement et de la loi sur le divorce comme de hochets sociaux, pardon, « sociétaux ». Escudero prend alors pour cible la fondation Terra Nova, Think Tank du hollandisme, semble-t-il, qui explique effectivement que « La nouvelle gauche a le visage de la France de demain : plus jeune, plus féminin, plus divers, plus diplômé, plus urbain. Cette France de demain, en construction, est unifiée par les valeurs culturelles : elle veut le changement, elle est tolérante, ouverte, solidaire, optimiste, offensive. […] Pour accélérer ce glissement tendanciel, la gauche doit dès lors faire campagne sur ces valeurs, notamment culturelles : insister sur l’investissement dans l’avenir, la promotion de l’émancipation, et mener la bataille sur l’acceptation d’une France diverse. » Et Escudero de poursuivre : « Et mettre en sourdine tout discours sur l’égalité économique. Le rapport de Terra Nova constitue le plan de com’ du gouvernement socialiste depuis son élection, et motive toute cette agitation autour du mariage homo. L’essayiste Jean-Claude Michéa explique bien cette dynamique: “[…] Tant que les Français ne s’affrontent que sur la seule question du mariage gay (et, demain, de la “dépénalisation” du cannabis ou du vote des étrangers) le système capitaliste peut effectivement dormir sur ses deux oreilles.” » Après les féministes, les homos, les agriculteurs fonctionnarisés, voici les étrangers·gères et leurs ami·e·s : Escudero ne craint pas de se brouiller avec beaucoup de monde… Mais c’est bien ce qui arrive quand on se réfère à des atrabilaires comme Michéa, lequel a viré assez réac pour que le site Égalité et réconciliation, du facho Alain Soral, reprenne systématiquement ses articles. Mauvaise pioche.
  • Il est vrai qu’il y a urgence : « En réalité, la revendication d’un droit à l’enfant par des bourgeois stériles (homos ou hétéros) se paye de l’exploitation de milliers de femmes pauvres, contraintes de vendre leurs ovules et de louer leur ventre dans des usines à bébés. Les GPA “conviviales”, entre bénévoles, ne sont que l’exception qui confirme la règle. Où l’on voit la diversité contredire l’égalité. » Les « bourgeois stériles » apprécieront. Mais revenons à nos moutons : « L’imposture du bêlement égalitaire ne s’arrête pas là. La décomposition de toute pensée radicale cohérente à gauche depuis quarante ans et son remplacement progressif par la bouillie post-structuraliste ont vidé de son sens jusqu’à l’idée d’égalité. Croyant promouvoir une égalité en droit sur les questions de procréation, le troupeau progressiste défend l’uniformisation biologique des individus. » (C’est encore moi qui souligne.) C’est toujours pratique de stigmatiser quelque chose que personne ne connaît, comme la « bouillie post-structuraliste ». Ça vous pose un peu là, comme théoricien rigoureux qui ne mange pas de ce pain-là, non mais ! Et, dans le même mouvement, on peut balancer des énormités comme cette soi-disant volonté d’uniformisation biologique – que je sache, ce n’est tout de même pas la préoccupation principale des « avant-gardes de la gauche libérale » pour lesquelles (selon Escudero) toute différence est nécessairement inégalité, ce qui justifierait d’abolir toute différence afin d’obtenir l’égalité. À l’appui de cette affirmation, Escudero cite en note Christine Delphy qui écrivait à propos des discriminations en terme de genre et de race dans Classer, dominer. Qui sont les autres ?: « La hiérarchie ne vient pas après la division, elle vient avec – ou même un quart de seconde avant – comme intention. Les groupes sont créés dans le même moment et distincts et ordonnés hiérarchiquement. » Et Escudero de commenter : « Pour le dire autrement, “Dans toute différence il y a déjà une contradiction, et la différence elle-même constitue une contradiction”. Mao, De la contradiction, 1957. » Ce n’est peut-être pas de la « bouillie », même si ça y ressemble, mais c’est en tout cas une véritable escroquerie intellectuelle. Qu’est-ce qui permet, dans ces citations, de dire qu’on défend l’uniformisation biologique des individus ? Ou que l’on souscrit à cette imbécillité : « L’égalité, c’est l’identité. » (Car c’est finalement à quoi aboutiraient les « bêlements égalitaires » selon Escudero.) Heureusement qu’il est là pour asséner cette vérité comme on enfonce une porte ouverte : « On ne le dira jamais assez : l’égalité n’a de sens qu’entre des individus différents. » J’en reste comme deux ronds de flan.
  • Et ce n’est pas fini : « Le dévoiement du féminisme en post-féminisme, et notamment en cyber-féminisme, illustre ce déni des différences biologiques. Combattre les inégalités homme/femme est désormais has been. Les inégalités de salaire, la répartition des tâches ménagères, l’affirmation des femmes dans la sphère publique, c’était bien bon pour les féministes horriblement universalistes des années 1970. Apparu aux États-Unis au début des années 1990 sous l’influence de Donna Haraway, nourri à Foucault, à Derrida et à la science-fiction, le cyber-féminisme se veut bien plus radical. Ce sont les différences biologiques entre hommes et femmes qu’il entend abolir. » Là, on croirait entendre les plus obtus d’entre les manifestants homophobes – ou des masculinistes. Mais on se dit que l’auteur va étayer son opinion en analysant les propositions de ceux qu’il vitupère. Pas du tout. Il enchaîne sur une citation d’une certaine Peggy Sastre, auteure de Ex Utero. Pour en finir avec le féminisme, laquelle tient blog sur le site du Nouvel Observateur (tiens, une « bergerie libérale », comme dirait l’autre), sur les thèmes suivants : « sexe, sciences et al. ». Bien. Et que nous dit-elle dans l’extrait cité par Escudero ? « « Il y a quelques temps, j’avais traduit pour Slate [un magazine en ligne] un article qui revenait sur la découverte, faite par une équipe de chercheurs italiens, d’un moyen efficace et relativement facilement généralisable de retarder la ménopause (voire de l’abolir, tout simplement) : demander à des femmes de congeler leurs tissus ovariens dans leur vingtaine, pour se les faire greffer plus tard, et augmenter ainsi de manière spectaculaire leurs chances de procréer au-delà de la date de péremption “décidée” par la nature. […] Comment envisager de technique plus féministe, plus sexuellement égalitaire ? L’arrêt brutal de la fertilité féminine, aux alentours et en moyenne de la petite cinquantaine, ne fait-il pas partie des injustices les plus éhontées entre hommes et femmes, et de celles qui possèdent des ramifications sociales et sociétales aussi profondes que nombreuses ? » (C’est moi qui souligne.) Le procédé de Escudero : faire porter aux féministes la responsabilité de ce genre de manips, à partir de leur dénonciation par une antiféministe, est quelque peu tordu, non ? De citations de Foucault ou Derrida, même tronquées, même sorties de leur contexte, on n’en trouvera pas. En plus d’être un peu pervers, Escudero me paraît assez paresseux intellectuellement… Mais poursuivons. Deux pages plus loin, il donne enfin une citation « d’une féministe canadienne, Shulamith Firestone ». Elle date de 1979, mais tant pis, c’est déjà ça. Elle vient après un développement sur les « délires post-féministes » autour de l’utérus artificiel, soit une machine qui permettrait de mener à terme le développement d’un fœtus entièrement hors de tout corps de femme. Or, la « féministe canadienne » l’avait prévu, lisez : « Le but final de la révolution féministe doit être, non seulement l’élimination du privilège masculin, mais l’abolition de la distinction entre les sexes elle-même : culturellement, les différences génitales entre les êtres humains n’auraient plus alors aucune importance. […] La reproduction des espèces par un seul sexe au bénéfice des deux serait remplacée par la reproduction artificielle (ou au moins le choix de cette option) : les enfants seraient issus des deux sexes à proportions égales, ou d’aucun d’entre eux si l’on préfère voir les choses ainsi. » Mais Escudero ne commente pas cette citation. Il nous laisse pantois·e·s devant la situation horrifique qu’elle est censée illustrer. Elle laisse pourtant entrevoir un avenir utopique sur lequel on pourrait réfléchir, un peu comme la « société sans classes » du communisme de Marx. Ah mais non, c’est vrai, il ne faut pas toucher à la nature, parce que c’est mal : ainsi, l’enjeu de la revendication de la PMA pour les couples de lesbiennes n’est rien d’autre que « la possibilité pour des personnes de même sexe de “faire” des enfants. » L’enfer : « On quitte l’égalité [des lesbiennes avec le reste du genre humain] pour l’identité, l’équivalence biologique. » D’ailleurs, les homos, « Si leur désir d’enfant dans un monde surpeuplé les travaille à ce point, ils peuvent toujours adopter. Donner des parents aux orphelins en levant les restrictions aux procédures d’adoption voilà un engagement digne. » J’adore qu’on m’explique ce qu’est un engagement digne. Les gays et lesbiennes doivent adorer aussi, j’imagine.
  • Le problème que pose l’extension du droit à la PMA aux couples de lesbiennes, selon Escudero, c’est qu’elle ouvre la voie à l’extension de la PMA à tous les couples, hors les restrictions actuelles qui la limitent aux cas d’infertilité avérée. Plutôt que de se déchaîner contre les féministes et les homos, pourquoi ne pas simplement proposer que des lesbiennes qui veulent un enfant soient considérées comme un couple infertile, ce qui semble bien être le cas ? Mais ce serait accepter « une technique de convenance et […] sa généralisation. » Hormis les interventions plus ou moins lourdes et désagréables que nécessite cette technique, et qui ne s’accordent guère avec ce terme de « convenance », j’entends dans ce dernier une note moraleuse qui ne me plaît guère. Il est vrai que pour Escudero, les féministes, ou plutôt les « post-féministes », les gays et lesbiennes ne sont rien que des consommateurs égoïstes voire extrémistes, des bourgeois stériles, bref des êtres immoraux. Il arrive que ce vocabulaire me fasse un peu froid dans le dos – il me semble l’avoir déjà entendu quelque part, non ?
  • Je passe sur le cauchemar suivant d’Escudero qui est la reproduction homosexuelle. Si, il paraît que des savants fous y travaillent. Et bien sûr, « on verra bientôt des consommateurs narcissiques revendiquer, au nom de l’égalité avec les couples, leur droit de faire un bébé tout seul ». Un peu pessimiste, Escudero. Il porte un regard assez désespéré sur ses contemporains. Paradoxalement, c’est ce qu’il reproche lui-même aux autres – les technocrates, les socialistes, les autres, quoi, les méchants : « Appeler “égalité”, ce qui n’est qu’uniformisation biologique des individus, c’est accepter le principe fondateur du libéralisme économique selon lequel l’homme est un loup pour l’homme. Les hommes incapables de fixer des règles, de réguler collectivement leurs comportements pour permettre à tous de vivre et de s’épanouir quelles que soient leurs différences, la gauche assigne à la technologie la tâche de les rendre identiques, dans l’espoir que ce nivellement mettra fin aux discriminations et aux inégalités. Ce pessimisme libéral abandonne à la technologie le combat pour l’égalité, et renonce en fait à toute vie politique. » Et les moutons, que deviennent-ils ?
  • Les revoilà, dès le paragraphe suivant : « Derrière cette confusion ovine entre égalité et identité, se cache une conception libérale et anthropophobe de la liberté: une liberté non plus politique, mais consumériste, et dont l’unique critère est l’abolition de la nature, de ce qui naît ; une liberté qui confond émancipation et désincarnation. » Illustrant ce projet cauchemardesque, voici une autre citation, de 1983, celle-là (on progresse). Elle est d’Alison Jaggar, « aujourd’hui professeur en philosophie et études de genre à l’université du Colorado » : « Nous devons nous rappeler que la transformation ultime de la nature humaine à laquelle aspirent les socialistes féministes va au-delà de la conception libérale de l’androgynie psychologique : elle est une possible transformation des capacités “physiques” humaines, dont certaines, jusqu’à présent, ont été considérées comme biologiquement limitées à un seul sexe. Cette transformation pourrait même inclure la possibilité de l’insémination, de l’allaitement et de la gestation, de sorte que par exemple, une femme pourrait en inséminer une autre, de sorte que les hommes et les femmes n’ayant jamais accouché pourraient allaiter, et que les ovules fécondés pourraient être transplantés dans des femmes ou même dans le corps des hommes. » Contrairement à ce que nous racontait Escudero sur « la haine de ce qui naît », ou « le corps vécu comme une prison dont il convient de s’affranchir », si je lis bien la citation, je comprends qu’il y est question d’un monde ou moi aussi (il est temps que je révèle que je suis de sexe biologique masculin), je pourrais allaiter et accoucher. Même si ça me paraît encore un peu lointain, je ne vois pas en quoi cela reflète une haine de la nature et du corps. Bien au contraire, je dirais que cela traduit un bel optimisme quant aux possibilités d’empowerment des corps, quel que soit leur sexe. Et je commence à mieux comprendre pourquoi l’un des rares philosophes convoqués – et non pas conchiés – par Escudero est Hans Jonas (en fait, une citation de Jonas trouvée dans Habermas, L’Avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ?). Jonas a beaucoup écrit sur Le Principe responsabilité (titre de l’un de ses principaux ouvrages, qui a inspiré une partie des législations contemporaines sur l’environnement). Il y évoque avant tout la responsabilité des humains vis-à-vis des générations futures. C’est une pensée également assez pessimiste, qui s’inquiète de l’état de la planète que nous laisserons à nos enfants et petits-enfants. Or cette vision est aussi critiquable. La notice Wikipedia sur l’œuvre de Jonas nous apprend ainsi que le philosophe Arno Münster y voit « le rejet d’un rapport à l’avenir fondé sur la pensée de l’espérance et l’utopie concrète », comme celui, basé sur l’utopie, que proposait par exemple un autre grand philosophe, marxiste celui-là, Ernst Bloch, dans Le Principe espérance. Il n’est pas question de se livrer ici à un exposé philosophique qui dépasse mes compétences, mais le bouquin d’Escudero charrie bien plus qu’il ne veut le dire des conceptions philosophiques, précisément, qui mériteraient d’être exposées clairement et discutées – et l’on découvrirait sans doute qu’elles sont plutôt réactionnaires.
  • Pour revenir au fil du livre, je tombe à présent sur un passage où son auteur se prend les pieds dans le tapis. En effet, dans sa rage de dénonciation du « prétendu égalitarisme technologique », il note justement que « tout le monde ne bénéficiera pas à égalité des projets technologiques » : « L’élite de la technocratie continuera d’accéder aux meilleurs outils de sélection génétique, aux meilleures techniques de manipulation embryonnaire, aux implants électroniques les plus performants. Les inégalités sociales se doubleront d’une inégalité biologique. Dans le monde machine, tout le monde est augmenté, mais certains sont plus augmentés que d’autres. » Là, Escudero ne critique plus le principe technologique, mais son application, au point que l’on pourrait penser qu’il deviendrait acceptable s’il était mieux réparti entre toutes et tous. Ce qui ne manque pas d’être contradictoire avec tout ce qui a été dit auparavant. Mais bon, on voit bien quand même ce qu’il veut dire : que la technique c’est mal.
  • Toute polémique contemporaine atteint tôt ou tard son « point Goodwin », c’est-à-dire le stade où l’adversaire est présenté comme un nazi. Ça ne pouvait pas manquer ici, en prélude à, enfin, une citation de Donna Haraway. « Leur idéal [celui des post-féministes et autres transhumanistes, selon un amalgame désormais familier] : l’homme fabriqué, construit, puis autoconstruit. Le self made man. L’homme-nouveau bolchevique, le surhomme nazi. Le cyborg, débarrassé de toute contrainte sociale, culturelle, historique et bien sûr biologique. Donna Haraway, biologiste et prêtresse du féminisme cyborg, explique: “Le cyborg n’a pas d’histoire originelle au sens occidental du terme, ultime ironie puisqu’il est aussi l’horrible conséquence, l’apocalypse finale de l’escalade de la domination de l’individuation abstraite, le moi par excellence, enfin dégagé de toute dépendance, un homme dans l’espace.” » Je pense que je vais me plonger immédiatement après cette lecture dans celle de Donna Haraway, afin de comprendre quel est son apport original et en quoi il est critiquable ou pas, mais là, je ne suis pas convaincu par la pertinence de la citation.
  • Escudero persiste dans son être et sa détestation d’un certain nombre de philosophes du xxe siècle. Ainsi, revenant sur le fantasme transhumaniste de « mind uploading», soit le téléchargement de l’esprit, il en situe la naissance chez Robert Wiener, théoricien de la cybernétique. « Pour les cybernéticiens, l’homme n’est qu’un ensemble d’informations. Son cerveau : un ordinateur. Son corps : une machine. Ce “paradigme informationnel” est la matrice commune du transhumanisme et de la philosophie post-moderne – Lyotard, Derrida, Foucault, Deleuze, Guattari – et donc du post-féminisme. » N’est-ce pas plus simple comme ça, tout le monde dans le même sac ?
  • Et afin de convaincre celles ou ceux qui ne le seraient pas encore, Escudero a recours à un argument choc : en fait, cette séparation du corps et de l’esprit, cette haine de la matière, de la nature, tout cela existait déjà il y a très longtemps. Aussi bien les transhumanistes, postféministes et philosophes postmodernes sont-ils les héritiers… des manichéens et de leurs avatars cathares ! Bon sang mais c’est bien sûr ! Sylviane Agacinski critique-t-elle le projet d’utérus artificiel en disant que « cette idée rejoint le vieux rêve chrétien de désincarnation et de masculinisation de l’humanité » ? Non ! s’insurge Escudero, pas chrétien, manichéen ! Le voici antihérétique, à présent. Voire inquisiteur ? C’est à se demander s’il ne voudrait pas ménager ces autres opposants à la PMA pour tous que sont les cathos de la manif pour les mêmes tous… Bon d’accord, je suis un peu de mauvaise foi, là. Je retire. Cela dit, je ne comprends pas l’insistance d’Escudero à vouloir attribuer ce « vieux rêve de désincarnation et de masculinisation » aux seuls manichéens… Décidément, l’orthodoxie antitechnologique mène à tout.
  • Revenant au présent, Escudero fustige la gauche et les progressistes qui, dans leur souci de s’opposer aux lubies réactionnaires d’un « ordre naturel », jetteraient le bébé (la nature) avec l’eau du bain (les réacs). Et de nous infliger une nouvelle citation, extraite du livre de Jean-Claude Guillebaud, La Vie vivante, contre les nouveaux pudibonds : « En privilégiant le construit sur le donné, les gender studies entendaient s’affranchir des pesanteurs charnelles et naturelles, au prétexte qu’elles servaient presque toujours de paravent à la domination. La démarche conduit à une impasse. Elle revient à négliger, voire à mépriser, le vécu de l’incarnation, c’est à dire l’expérience subjective du corps, celle de la vie vivante. Cela revient en somme à tomber de l’autre côté du cheval en remplaçant l’erreur naturaliste par son image inversée. La vérité du corps comporte, étroitement imbriquées, les deux dimensions. Entre nature et culture, elle occupe une place intermédiaire. » Kesaco, « une place intermédiaire » ? Et pourquoi privilégier le construit sur le donné reviendrait-il à négliger, voire mépriser l’expérience subjective du corps ? C’est à l’évidence le contraire qui est vrai – en effet, qu’est-ce qui est construit, sinon l’expérience subjective (par rapport au donné, qui peut-être, entre autres, un héritage génétique) ?
  • Après cet envoi, Escudero voudrait toucher avec une citation de Chomsky sur un homme « dépourvu de structures innées de l’esprit » qui serait la proie idéale des régimes autoritaires. Et il poursuit : « Avis aux déconstructionnistes et apôtres de Derrida pour qui l’humain est une pâte à modeler qu’on peut construire, déconstruire et reconstruire à sa guise… » Bon, je crois qu’en plus de Harraway, je vais essayer de lire aussi Derrida.
  • Suivre les zigzags permanents d’Escudero devient quelque peu lassant à la longue. Pourtant, il y aurait encore beaucoup à dire. Nous assistons ainsi dans les dernières pages de ce quatrième chapitre à un véritable tête-à-queue idéologique : Escudero commence par attaquer la gauche qui, en refusant que la génétique (l’inné) détermine quoi que ce soit, et en donnant la prééminence au « construit » (à l’expérience de la vie), ferait preuve d’un « anti-essentialisme primaire » et s’interdirait toute réflexion : « Loin d’évacuer la nature du débat politique, comme [l’anti-essentialisme primaire] le prétend, il la réintroduit comme critère négatif. Ce n’est pas la Raison qui oriente son action, mais une nouvelle conception moraliste et religieuse de la nature. Est mauvais ce qui est naturel. Est bon ce qui est artificiel. Nouvelle époque, même obscurantisme. » On ne voit pas bien ce qui autorise Escudero à taxer l’anti-essentialisme de « primaire » (comme l’anticommunisme de la guerre froide), ni comment il en vient à sa conclusion sur le « mauvais naturel » et le « bon artificiel » ; pas plus pourquoi il reproche à ces conceptions de n’être pas guidées par la Raison… Ma perplexité s’est encore accrue à la lecture du paragraphe suivant, qui s’en prend précisément au promoteur de la Raison triomphante, soit Descartes. Et qui dénonce le projet de domination de la nature. En somme je ne sais plus quoi penser : faut-il ou non célébrer la Raison et dénoncer une « nouvelle conception religieuse et moraliste de la nature », comme semble y inciter le zig, ou au contraire stigmatiser Descartes et son projet de rendre les hommes « maîtres et possesseurs » de cette même nature, comme dit le zag ? Un projet « né des meilleures intentions », ajoute Escudero : comment ça ? J’aimerais bien avoir quelques précisions sur ces intentions, mais je subodore qu’elles n’étaient pas nécessairement « bonnes » – ni forcément « mauvaises », d’ailleurs. Bref. Escudero termine son chapitre de manière comique en assénant que « hurler avec les moutons que la nature est l’ennemie revient à tirer sur un corbillard ». Où l’on voit que, malgré ce qu’il disait plus haut, les notions de zoologie de l’auteur sont tout de même assez approximatives. « À l’ère du capitalisme technologique, la lutte pour la domination de la nature, qui fut facteur d’émancipation, devient facteur d’asservissement. » Là encore, je reste sur ma faim : quand et comment cette lutte pour la domination de la nature fut-elle « facteur d’émancipation », je ne le saurai pas ; et ce n’est pas la référence à Illitch (sur la différence « entre technique autonome et technique hétéronome ») qui suit immédiatement cette affirmation, qui suffira à combler mes doutes.
  • Mais bon, comme Escudero conclut en proclamant que « l’émancipation sera politique ou ne sera pas », je ne peux qu’être d’accord avec lui.
  • Conclusion
  • La conclusion du livre se présente comme une sorte d’ordonnance en dix points délivrée par Doc Escudero pour nous guérir, nous autres ignorant·e·s, de notre grave affection technologique. Le problème est que sur les dix points, neuf concernent le diagnostic, particulièrement sombre, et un seul, le dernier, un possible remède. Je donne ici les deux derniers points qui résument assez bien l’esprit de l’ensemble :
  • « 9 – La gauche techno-libérale – transhumanistes assumés ou non, inter-LGBT, philosophes post-modernes, cyber-féministes – entretient sciemment la confusion entre égalité et identité biologique, entre émancipation politique et abolition de la nature.
  • « 9 bis – Sous couvert du progrès, cette gauche nourrit un projet totalitaire : l’abolition, par re-création technologique, de tout ce qui naît.
  • « 10 – S’il reste à gauche des partisans de l’égalité et de l’émancipation, ils doivent prendre la parole, et dénoncer cette entreprise menée en leur nom. »
  • C’est moi qui souligne ce « doivent ». Il est assez représentatif de la posture de l’auteur. Posture surplombante, méprisante, autoritaire, qui se double d’une imposture intellectuelle nourrie d’amalgames, d’approximations, de mensonges (inconscients ?) et d’ignorance. Pour le dire autrement, selon moi, ce livre est une mauvaise action. À n’en pas douter, il faut critiquer (et agir contre) l’évolution des techniques et des technosciences – mais précisément, il faut se donner les moyens d’un véritable examen critique, et ne pas se livrer à une agit’prop’ qui brouille les pistes plus qu’elle ne les éclaire et, de ce fait, entretient notre impuissance.

Le Canada rend hommage aux victimes du massacre antiféministe de Polytechnique – Libération

Promis, on ne vous renverra pas souvent vers le site de Libé… mais vous trouverez dans cet article factuel quelques liens à explorer vers des vidéos – reportages, témoignages, etc., et un extrait édifiant (entretiens avec des masculinistes) du film de Patric Jean, La Domination masculine. Si vous ne l’avez pas vu, ça vaut le détour. Le lien est ici: Le Canada rend hommage aux victimes du massacre antiféministe de Polytechnique – Libération.

Gyn&co: Enfin une liste de soignantEs féministes!

krugerEnfin une liste de soignantEs féministes!

Nous sommes un groupe de militantes féministes et nous en avons marre des soignantEs ayant des pratiques sexistes, lesbophobes, transphobes, putophobes, racistes, classistes, validistes, etc. Nous avons donc mis en place Gyn&Co (https://gynandco.wordpress.com/) pour mettre à disposition une liste de soignantEs pratiquant des actes gynécologiques avec une approche plutôt féministe (qu’il s’agisse de gynécos, de médecins généralistes ou de sages-femmes). 

Nous sommes nombreux’ses à avoir été confrontéEs à des expériences malheureuses avec unE soignantE lors de consultations gynécologiques : qu’il s’agisse de propos jugeants ou déconsidérants, d’un manque de respect de l’intégrité de nos corps, d’un refus de tenir compte de nos choix voire de discrimination ou de violence. De plus, nous n’avons pas forcément les mêmes besoins et attentes selon nos situations et nos pratiques – handicap, travail du sexe, usage de drogue, séropositivité, polyamour, etc. 

Pour mener à bien ce projet, nous avons élaboré un questionnaire afin de collecter des coordonnées de soignantEs et de les mettre à la disposition de touTEs. Attention il s’agit bien d’une LISTE POSITIVE : nous n’intégrerons que les coordonnées de professionnelLEs nous ayant été recommandéEs sur des critères positifs.*

Les questionnaires rapportant des expériences individuelles, il est possible que nous n’ayons pas connaissance de l’ensemble des pratiques réalisées par le/la soignantE. Par exemple, si une fiche médecin ne fait pas mention de la possibilité de faire une pose de stérilet ou un accompagnement IVG, cela ne signifie pas que cetTE professionnelLE ne le propose pas. Nous ne faisons que reporter les informations nous ayant été transmises.

Donc, si vous ne pouvez pas répondre à toutes les questions, cela ne veut pas dire que ce soignantE n’est pas recommandable par ailleurs. Dans le doute, envoyez-nous vos questionnaires avec vos commentaires.

Et rappelons encore que c’est un projet collaboratif et évolutif qui dépend de nous touTEs ! Nous comptons sur chacunE pour l’alimenter, le compléter, le corriger ! (via commentaires ou mails – non publiés mais pris en compte)

Le questionnaire est ici.

Et n’hésitez pas à nous écrire à  gynandco@riseup.net! Surtout si vous avez des questions sur une soignantE ou une requête personnelle à laquelle vous n’avez pas trouvé de réponse.

—-

*Nous nous basons sur les expériences subjectives des patientEs tout en sachant bien qu’évaluer unE soignantE sur ce critère a un caractère aléatoire. Effectivement, unE soignantE peut avoir des retours différents selon les patientEs. C’est pour cela que nous ne prenons en compte que les recommandations des patientEs sur unE soignantE, si cela s’est bien passé, nous la mettrons sur la liste.

Pourquoi tant de gynécologues-obstétriciens français sont-ils maltraitants ?

Un article du blog L’École des soignants (Martin Winckler).

Pourquoi tant de gynécologues-obstétriciens français sont-ils maltraitants ?

1° Réponse courte : parce qu’ils sont formés comme ça et que tous ne réagissent pas contre cette formation. (Oui, il y en a qui réagissent et qui se comportent bien. Beaucoup. Mais ils n’ont pas la parole.)
2° Réponse longue : 

Transgression et trahison 

Qu’elle soit physique ou verbale, toute maltraitance médicale est intolérable. Car il ne s’agit pas d’une maltraitance « tout venant » (intolérable elle aussi) mais de celle qu’exerce une personne de confiance. C’est une transgression et une trahison.

Le contrat implicite que passe tout.e patient.e qui consulte un médecin consiste à lui accorder sa confiance (et à se « mettre à nu », au propre et au figuré) dans l’attente d’être au minimum écouté.e, rassuré.e et informé.e – non pour être insulté.e ou rabroué.e. C’est pourtant ce qui se produit, très souvent, en France.

(Oui, ça se produit aussi ailleurs, mais ça ne justifie et n’atténue en rien ce qui se passe en France et ça ne justifie pas non plus qu’on ne le dénonce pas. Et non, ce texte ne vise pas TOUS les gynécologues-obstétriciens individuellement ; il parle d’une corporation, de son idéologie, et de ceux de ses membres qui ne respectent pas l’éthique du soin, et qui compromettent, du coup, le travail de ceux qui sont respectueux de cette éthique.) 

Si le hashtag #PayeTonUterus a explosé ces jours-ci dans la twittosphère francophone, c’est parce qu’il invitait toutes les personnes qui en avaient été victimes à dénoncer et exprimer leur rejet des comportements et commentaires blessants, méprisants, humiliants subis au cours de consultations gynécologiques. Ces atteintes portent aussi bien sur l’aspect physique que sur l’expression des sentiments des patientes ; sur leurs modes de vie ; sur leurs questionnements et leurs hésitations ; sur leurs choix et leurs refus ; sur leur genre psychologique et anatomique, sur leurs préférences sexuelles.

La maltraitance physique et verbale en gynécologie est ouvertement alimentée par les préjugés (de sexe, de genre, d’orientation, de classe) et elle découle du concept même de spécialité médicale. Car une spécialité, c’est un champ de savoir délimité de manière arbitraire. A l’intérieur de ce champ de savoir, les pratiques devraient être guidées en permanence par une préoccupation première : soigner. En réalité, comme tous les champs de savoir, la gynécologie et sa « sœur », l’obstétrique, font l’objet de pratiques fortement imprégnées d’idéologie. En France, cette idéologie est profondément sexiste.

Spécialité entièrement centrée sur (on pourrait même dire obsédée par) les organes sexuels féminins et leur « fonction reproductrice », la gynécologie ne considère pas, dans les faits, les patientes comme des individus, mais comme des porteuses de seins, d’ovaires, d’utérus et de vagin – et, potentiellement, d’enfants. De ce fait, toute personne qui se présente à une consultation de gynécologie est jaugée – et jugée – à l’aune d’une norme générale qui voudrait que toute femme ait une apparence, un comportement (sexuel) et des aspirations (maternelles) correspondant à ce qu’on inculque dans les facultés de médecine. Les femmes qui ne correspondent pas à ces critères sont, au minimum, maltraitées verbalement et psychologiquement. Au pire, elles le sont physiquement. Font partie des victimes : les femmes lesbiennes ; les personnes intersexuées ; les personnes transgenre (HàF et FàH) ; les femmes de tous âge demandant une contraception « non agréée » par le praticien ou, pire, une stérilisation tubaire ; celles qui manifestent un désir de grossesse alors qu’elles sont « trop jeunes » ou « trop âgées » au goût du médecin ; celles qui n’ont pas encore d’enfant à trente-cinq ans ; celles qui n’en veulent pas du tout ; celles qui ont plusieurs partenaires sexuels ; celles qui n’en ont pas du tout… La liste est loin d’être exhaustive.

Il est à peine exagéré d’affirmer que pour un très/trop grand nombre de gynécologues-obstétriciens (mais aussi, il faut le souligner, pour bon nombre de généralistes, de sages-femmes et d’autres praticiens spécialisés, car la plupart ont été formés par des GO…), la femme française « normale » est hétérosexuelle, de poids ni trop élevé ni trop bas, avec une poitrine ni trop forte ni trop petite, sans acné ni pilosité excessive ; elle a fait sa puberté entre 11 et 13 ans, a un cycle menstruel compris entre 25 et 30 jours (plus c’est proche de 28, mieux c’est), débute sa première grossesse avant 25 ans, a deux ou trois enfants avant d’avoir atteint la quarantaine et débute sa ménopause autour de 50 ans. Elle prend la pilule sans jamais l’oublier ; ne se plaint d’aucun effet secondaire ; se plie une consultation annuelle comprenant obligatoirement examen des seins, examen au spéculum, frottis de dépistage (dès le premier rapport sexuel, bien sûr !), toucher vaginal et échographie, et comprend qu’il s’agit là d’une condition absolue pour se faire prescrire une contraception ; se plie à une mammographie de dépistage à partir de quarante ans (même s’il n’y a pas d’antécédent familial) ; ne demande pas d’IVG (elle n’oublie jamais sa pilule, vous vous souvenez ?) ; accouche à l’hôpital ou en clinique aux dates prescrites par le praticien ; allaite ou n’allaite pas son enfant conformément aux instructions dudit praticien (ou du collègue pédiatre qui exerce au même étage/dans le même cabinet de groupe). Et surtout, surtout, elle ne lit pas d’inepties sur l’internet et ne pose pas de questions qui font perdre du temps. Et, comme toutes les questions en font perdre, mieux vaut qu’elle n’en pose pas du tout.

Manque de pot pour les tenants de cette vision robotisée des femmes, il n’y pas de « normes » en matière de vie humaine, pas plus qu’en biologie, d’ailleurs. Il n’y a que des variantes, des imprévus, des accidents. Et des personnes, dotées d’un corps, d’une personnalité et d’une histoire qui ne sont pas identiques à ceux d’un.e autre.

Un enseignement formaté

Quand on a, pendant quarante ans, mis régulièrement le nez dans les cours et les livres français de gynécologie-obstétrique, on est en droit de déclarer que l’enseignement de cette spécialité est très formaté. (C’est aussi le cas des autres, malheureusement.)

Ledit formatage porte, en particulier, sur trois aspects très précis :

1° Un corps féminin « standardisé » selon des critères arbitraires

L’enseignement de la médecine en général fait peu de place à ce qui est physiologique (ce qui relève de l’habituel, du quotidien, du non-problématique) et aux variantes innombrables de la « normalité », mais se concentre sur ce qui « pose problème » aux yeux des médecins. C’est encore plus caricatural en gynécologie-obstétrique.

Commençons par l’aspect physique. La publicité, les magazines, le cinéma et la télévision diffusent massivement des images et des représentations trafiquées d’un « idéal féminin » fantasmatique. (Lire à ce sujet l’excellent Beauté Fatale de Mona Chollet.) Mais au moins, à l’ère de l’internet, il est possible de lire et d’entendre des discours critiques à leur sujet. En revanche, lorsqu’une femme consulte son ou sa gynécologue, elle se retrouve – littéralement – nue devant une personne d’autorité, réputée faire la différence entre ce qui est « sain » (compatible avec une bonne santé) et ce qui ne l’est pas, et de qui elle est en droit d’attendre un discours nuancé, qui l’aide à faire la part des choses. Mais l’enseignement de la GO n’a rien de nuancé.

Prenez le « critère numéro un » de bonne santé féminine – j’ai nommé : le cycle menstruel. Saviez-vous que sa durée « idéale » de vingt-huit jours est entièrement arbitraire, et a été fixée par les médecins, sans argument scientifique, au début du siècle dernier ? Les enquêtes de grande envergure menées depuis les années cinquante (dans les pays anglo-saxons et scandinaves) ont montré que moins de trente pour cent des femmes ont un cycle de 28 jours. Les deux tiers restants ont des cycles de 23 à 35 jours, voire plus – et ce, sans pour autant que leur fertilité soit compromise. Le cycle « normal » a été fixé à 28 jours parce qu’il semblait correspondre au cycle lunaire. C’est dire que cette notion (antédiluvienne) est erronée : le cycle lunaire est de 29,5 jours, et non de 28 !
De plus, la fertilité apparente d’une femme dépend de bien d’autres facteurs que la durée du cycle : âge, poids, alimentation, hérédité, état de santé, fréquence des rapports sexuels, fertilité du partenaire, hasards de la recombinaison entre les gamètes de l’un et de l’autre, nombre d’enfants déjà nés, durée de l’allaitement, etc. L’anthropologie moderne a ainsi montré que les femmes préhistoriques étaient rarement menstruées avant l’âge de 20 ou 25 ans (faute d’une ration alimentaire suffisante) et passaient de très longues périodes sans menstruations. Beaucoup n’en étaient pas moins parfaitement fertiles – notre existence en est la preuve !
Mais ça, l’immense majorité des GO ne le savent pas. Ils ne peuvent donc pas rassurer les femmes qui s’inquiètent d’un cycle « anormal ».

Et non seulement ils ne peuvent pas les rassurer, mais ils ont furieusement tendance à aggraver les choses en voyant de l’anormal là où il n’y en a peut-être pas et en prescrivant des examens (dosages sanguins, échographies) et des remèdes inutiles – toujours les mêmes d’ailleurs. Convaincus que chaque fois qu’une femme présente un symptôme, celui-ci est lié à un « déséquilibre hormonal », ils prescrivent essentiellement… des hormones. Une pilule pour les règles douloureuses et les poitrines trop petites. De la progestérone pour raccourcir un cycle « trop long » ou pour un retard de règles inhabituel. Un anti-androgène pour l’acné, ou une pilosité « trop importante ». Un traitement hormonal substitutif « parce qu’il faut éviter l’ostéoporose », même aux femmes qui ne se plaignent de rien et ne courent aucun risque.
Car, comme tous les spécialistes, les GO ont appris des « critères diagnostiques » par cœur – alors ils font tout leur possible pour les plaquer sur ce que disent les femmes ; ils ont appris à prescrire prises de sang et comprimés, alors ils ne s’en privent pas. Et ils disposent d’un jouet coûteux, spectaculaire, qui leur donne le sentiment d’être doté d’une boule de cristal. J’ai nommé : l’échographe.

Entre les mains d’un GO formaté, l’échographe est le pire instrument médical qui soit. Comme son utilisation est sans danger, le GO n’hésitera jamais à le dégainer, « pour s’assurer que tout va bien ». Le malheur, c’est que ce « tout va bien » dépend de ce que le GO a appris. Un examen d’imagerie ne doit pas être fait sans but, car à force de chercher, on trouve. Même si ce qu’on trouve ne veut rien dire. Et quand un médecin trouve quelque chose d’inhabituel, il va presque toujours aller plus loin. Même si rien ne le justifie. C’est ainsi, par exemple que des centaines de femmes ressortent, catastrophées, de consultation, après qu’on a constaté un « aspect micropolykystique des ovaires » lors d’une échographie dont on aurait parfaitement pu se passer. Le dit « aspect micropolykystique » n’est pas du tout une anomalie. C’est la visualisation des follicules (normaux) avec un échographe puissant. Bref, c’est un peu comme si on vous regardait le visage près avec une loupe et qu’on disait : « Waaah ! C’est terrible ! Vous avez plein de trous dans la peau ! ». Ben oui. Ça s’appelle des pores.

C’est la pratique systématique de l’échographe après une pose de DIU (quand le GO a accepté de le poser, bien sûr) qui fait dire à tant de praticien : « Ah, zut, votre stérilet est à 22 mm du fond, faut que je le retire et que j’en repose un. » Parfois, le praticien est de bonne foi. C’est ce que lui ont appris ses maîtres, alors il suit les instructions. Mais parfois, il sait parfaitement que le DIU en question sera aussi efficace à 22 mm qu’à 3, car le principal, c’est qu’il soit à l’intérieur de l’utérus, dont la cavité est souvent plus vaste que la longueur du DIU !!!! Et qu’un utérus ça se contracte en permanence (surtout s’il s’agit d’un DIU au cuivre) alors pas étonnant que le DIU se déplace un peu : il a de la marge !!!
« Mais alors, me direz-vous, s’il sait qu’on s’en fout, des 22 mm, pourquoi propose-t-il de retirer le DIU et d’en mettre un autre ? » Pour faire sonner le tiroir-caisse, pardi !

C’est encore l’échographie délétère qui fait dire : « Ouhla ! Votre utérus est rétroversé, je peux pas vous poser de DIU » (c’est un mensonge) ou « Vous risquez d’avoir du mal à être enceinte » (c’est de la foutaise) ou encore « Ah, vous devez avoir mal pendant les rapports sexuels ! » (c’est une connerie). Comme le cœur, le foie, la vésicule biliaire, la rate, et bien d’autres organes, l’utérus a une forme et une position variables d’une femme à une autre. Et c’est seulement parce que le cerveau de certains praticiens n’est pas correctement… formé (!) par la faculté qu’ils peuvent se permettre de proférer sans rire tout un tas de bêtises. (Le paradoxe de la bêtise, comme l’explique John Cleese, c’est que pour prendre conscience qu’on est stupide, il faut être relativement intelligent…)

L’échographe est aussi un instrument intrusif. En dehors de situations très particulières où une image très précise est nécessaire, l’utilisation d’une sonde endo-vaginale n’est pas du tout obligatoire. Les fabricants en ont promu l’utilisation, ce qui a évidemment incité beaucoup – si ce n’est pas tous – les GO à les acheter – et à les utiliser systématiquement. Or, rien n’autorise à imposer une échographie à une femme, et encore moins à utiliser obligatoirement une sonde endo-vaginale. De même que tout médecin devrait demander à tout.e patient.e l’autorisation de l’examiner avant de l’inviter à se déshabiller (oui, soigner, ça prend plus de temps que voir les femmes à la chaîne) tout praticien respectueux devrait éviter les échographies inutiles, réserver cet examen aux situations où il lui apprendra quelque chose d’essentiel, et demander l’autorisation de la patiente pour utiliser une sonde endo-vaginale.

Loin de moi l’idée de dire que l’échographie n’est pas un examen utile. Il l’est, sans aucun doute. Ce que je conteste (à la lueur, d’ailleurs, de nombreux travaux) c’est son utilisation systématique qui n’a que des inconvénients et des effets indésirables : brutalité, images ininterprétables (et donc, inquiétantes), interprétations erronées, perte d’un temps précieux qui aurait pu être utilisé à communiquer, etc. (Aux Etats-Unis, les Républicains font passer des lois qui imposent une échographie endo-vaginale aux femmes demandant une IVG. Très logiquement, les femmes concernées déclarent que cette procédure imposée est un viol, et non une mesure destinée à assurer leur sécurité.)
Mais pour que les GO français puissent exercer la gynécologie courante sans recours systématique à l’échographie et, plus généralement, sans faire de chaque consultation un rituel rigide (Bonjour/Déshabillez-vous/Frottis/Palpation des Seins/Rhabillez-vous/Voilà votre ordonnance/Ça fait tant/A l’année prochaine) il faudrait que ces spécialistes aient bénéficié d’une formation privilégiant la réflexion, la nuance, l’humilité, le respect de l’autre, le désir de bien faire sans faire mal et un apprentissage de l’écoute. Dans toute relation de soin, le soignant a l’obligation professionnelle et morale de se laisser guider par les besoins du patient. A l’heure qu’il est, en France, la formation en gynécologie-obstétrique est plutôt guidée par la volonté de faire rentrer les femmes et les aléas de leur vie dans des schémas pré-établis.

2° La reproduction comme unique objet de la féminité (et des femmes)

Entre les années soixante-dix et le début des années 2000, bien avant que le hashtag #PayeTonUtérus ne fasse son apparition, je recueillais déjà, chaque semaine en consultation, des témoignages de femmes sur les attitudes et commentaires désagréables, insultants ou humiliants qu’elles avaient subi de la part de certains médecins. Ceux des GO les scandalisaient plus que s’ils venaient d’un autre, car elles pensaient qu’un praticien voué à soigner les femmes était mieux à même de les écouter, de les comprendre et de les respecter. Le généraliste ou le neurologue qui rudoie une femme est une brute sexiste. Le GO qui insulte une femme est, en plus, coupable d’une double trahison.

Depuis les années 2000, l’internet m’a valu de recevoir plusieurs milliers de courriels de femmes m’écrivant pour parler de leurs mésaventures médicales. (J’en ai transposé un certain nombre dans Le Choeur des femmes.) Et ces mésaventures ont toutes pour point commun un stéréotype monolithique, omniprésent dans la communauté des gynécologues-obstétriciens et qui pourrait se formuler ainsi :
« Les femmes sont faites pour avoir des enfants mais elles ne savent pas ce qu’elles veulent. »
Déterminisme reproductif et « inconscience » des femmes sont les maîtres-mots guidant la pratique d’un très/trop grand nombre de GO – et leurs attitudes.

S’appuyant sur un profond mépris du vécu personnel et sur une psychanalyse de bazar, cette double prémisse idéologique forme une combinaison imparable : l’objectif de maternité justifie toutes les interventions du médecin ; « l’inconscience » de la femme disqualifie toute objection de sa part.
Celles qui ont effectivement un désir (ou un projet, fût-il éloigné) d’enfant se voient ainsi prises en otage : si elles refusent les instructions et discours imposés par le GO, elles se voient menacées de stérilité, d’accouchement prématuré, d’anomalie fœtale et que sais-je encore ? Celles qui n’en ont pas encore se voient invitées à ne pas trop attendre, car « l’horloge biologique tourne ». Celles qui disent clairement ne pas (ou ne plus) en vouloir se font dire qu’elles changeront d’avis. Celles qui ne peuvent pas en avoir et font appel aux médecins pour les aider à surmonter cet obstacle sont soumises à des procédures « thérapeutiques » dont on ne leur explique ni les risques, ni le faible taux de réussite, ni le coût humain.

Ce déterminisme reproductif enchâssé, tel une ritournelle, dans le mode de pensée gynéco-obstétrical conditionne la manière dont les praticiens voient toutes les personnes qui se présentent à leur consultation. D’après cette perception, une femme lesbienne et une personne transgenre ne sont pas de vraies femmes, puisqu’il leur manque des organes sexuels voués à la reproduction féminine et/ou un homme pour les engrosser. Ces prémisses ne sont pas seulement sexistes, ils sont aussi, comme on le disait autrefois, bourgeois : le discours médical renforce et avalise nombre de préjugés sociaux – ici, homophobie et transphobie.

Le sexisme médical et le dégoût pour ce qui n’est pas nettement féminin ou masculin atteignent des sommets d’horreur face aux enfants intersexués : tout ce qui dépasse doit être amputé – qu’il s’agisse du micro-pénis d’un garçon ou du méga-clitoris d’une fille. On n’aura qu’à construire un néo-vagin au garçon pour en faire une fille et il n’y a pas à se préoccuper des séquelles douloureuses après le retrait d’un organe inutile pour la reproduction.

Mais comment s’étonner d’une semblable cruauté ? On n’enseigne pas aux médecins français que l’anatomie « normale » n’existe pas et que de nombreuses variantes sont parfaitement compatibles avec une bonne vie – à condition que les médecins n’y aient pas mis les pattes.

L’impératif reproductif est pour beaucoup de GO français (hommes et femmes) une obsession puissante : elle leur fait voir des risques de stérilité là où il n’y en a pas (le DIU, la prise de la pilule en continu) ; elle les pousse à contrôler l’âge des premières et des dernières grossesses (en avalisant, ici encore, les préjugés sociaux les plus archaïques) ; elle leur fait déclarer sans rire que, sans eux, les femmes courent à leur perte. C’est cette extraordinaire vanité, et rien d’autre, qui anime les très/trop nombreux GO opposés à l’accouchement à domicile. Car s’il s’agissait, comme ils le prétendent, de « protéger » les femmes, ils passeraient moins de temps à brandir les aléas d’un accouchement sans médecin mais, comme leurs confrères suédois, britanniques ou canadiens, se préoccuperaient plutôt de réduire les effets délétères de la surmédicalisation des salles de travail, des césariennes trop fréquentes, des épisiotomies imposées et inutiles.
Et, oui, j’oubliais : ils s’allieraient aux sages-femmes, au lieu de les traiter comme des sous-fifres. Soigner, ça se fait ensemble, pas en écrasant les autres.

3° La sexualité féminine est suspecte et doit rester sous contrôle

En matière de sexualité, l’obscurantisme médical français est grand : beaucoup de GO n’ont jamais été initiés aux données scientifiques patiemment amassées, depuis plus de cinquante ans, par Alfred Kinsey, Masters et Johnson ou Shere Hite et leurs émules.
Dans les facultés de médecine françaises, au début du 21e siècle, il n’y a pas de conférences ou de cours sur la puberté, son vécu physique et psychologique, mais seulement sur les « troubles » de celle-ci ; il n’y a pas de formation ou de réflexion sur la sexualité, mais on insiste beaucoup sur les « anomalies » des comportements sexuels – qui, naguère encore, incluaient l’homosexualité. Et, alors que les neuropsychologues et neuroanatomistes scandinaves et anglo-saxons mettent en avant de nombreux arguments scientifiques montrant que la transidentité est une réalité et non l’expression d’une souffrance psychologique ou la manifestation d’un délire, les médecins des pays latins – à commencer par l’hexagone – continuent à traiter les personnes transgenres comme des pervers ou des malades mentaux.

Autre exemple de négation du vécu intérieur, quotidien celui-ci : au cours des vingt années écoulées, d’abord au centre de planification puis, de plus en plus souvent, dans des courriels, j’ai vu de nombreuses femmes décrire la diminution de leur libido sous contraception hormonale. Cet effet n’est pas invoqué par toutes les femmes, mais il est fréquent, et je l’ai entendu s’exprimer de manière croissante à mesure que les femmes se sentaient autorisées à en parler. L’histoire est significative : après avoir eu pendant plusieurs mois des relations sexuelles avec préservatifs, une femme décide de passer à une méthode plus sûre et plus régulière. Le plus souvent (on ne lui donne pas le choix) on lui prescrit la pilule. Rapidement, elle se rend compte que son désir s’est atténué ou émoussé et, de manière assez typique, réapparaît pendant la semaine où elle ne prend pas ses comprimés – c’est à dire, malheureusement, au moment des saignements induits par l’arrêt de pilule. Elle décrit ce symptôme à son GO. Lequel lui répond négligemment : « C’est dans votre tête. » Autant dire « Vous avez trop d’imagination. »

Cette réponse n’est pas seulement méprisante, elle est aussi l’expression d’une incompétence confondante. Les « pics » de désir souvent observés au moment de l’ovulation (mais aussi au moment des règles) sont liés aux variations brusque des hormones circulantes. Beaucoup de femmes disent que leur libido diminue quand elles sont enceintes. Or, la pilule bloque l’ovulation en reproduisant artificiellement l’état hormonal de la grossesse. La prise de pilule (comme la grossesse) fait disparaître le « pic » hormonal contemporain de l’ovulation – et le désir qui va avec. La baisse de libido liée à la pilule n’est donc pas le fait de l’imagination des femmes qui s’en plaignent, mais un processus biologique parfaitement explicable – et qui doit être pris au sérieux.
Certaines utilisatrices d’implant et de DIU hormonal (Mirena) éprouvent la même baisse de libido. Certaines, pas toutes. Pourquoi elles et pas d’autres ? Parce que toutes les femmes sont différentes, et que les effets des hormones varient selon les individus. Admettre cette évidence toute simple, c’est s’ouvrir à une médecine individualisée, qui prend en compte ce que dit chaque personne. Mais ce n’est pas cette médecine qui s’enseigne en France.

Réfuter le vécu et le(s) désir(s) des femmes, c’est encore les assigner à l’impératif reproductif – pour mieux les contrôler. Ce sexisme est l’expression directe de la structure archaïque de la société française. Quand les opposants au mariage homosexuel se disent être les défenseurs d’une conception de la famille, on sait bien qu’ils défendent, en plus des « valeurs morales » de l’église catholique, apostolique et romaine, la transmission du patrimoine !!!

Quand des médecins, des psychiatres ou des psychanalystes accusent les familles homoparentales de mettre en péril la santé mentale de leurs enfants, ils font preuve d’ignorance (il suffit de regarder ce qui se passe dans des pays comparables où ce préjugé n’existe plus depuis longtemps) et mettent cette incompétence au service du contrôle social de la natalité tel que l’entend le Code Napoléon. C’est leur droit, mais ça n’a rien de scientifique.

Incompétence professionnelle et autres lacunes inavouables 
Si la pilule a longtemps été la principale contraception prescrite en France, ça n’est pas en raison de sa supériorité sur les autres méthodes (implant et DIU font mieux). L’influence des industriels (les fabricants de pilules sont plus nombreux et plus influents), les facteurs économiques (la pilule ne « régularise » pas seulement le cycle, elle régule aussi le rythme des consultations et la dépendance de la clientèle), le confort pour le prescripteur (insérer un DIU ou un implant sans inconfort pour la patiente, ça demande plus de temps et de soin que gribouiller un nom de marque sur une ordonnance) et les carences de l’enseignement : les traitements chirurgicaux et la reconstruction après cancer du sein, le suivi des grossesses pathologiques, la procréation médicalement assistée, c’est bien plus intéressant à enseigner que la contraception et la sexualité au jour le jour. Quand on lit ou entend encore aujourd’hui dans les livres et les cours de faculté français qu’il est fortement déconseillé de poser un DIU à une adolescente, on sait que les médecins de l’Hexagone ont trente ans de retard.

Outre le paternalisme et le sexisme, ce que reflètent les tweets de #PayeTonUtérus, c’est l’incompétence relationnelle profonde des professionnels qui tiennent ce type de discours.

Ainsi, combien de gynécologues donnent aux patientes l’occasion de tenir un spéculum entre leurs mains, de leur montrer comment il s’utilise (et pourquoi), ce qu’il sert à faire ou à regarder, au moyen d’une simple planche anatomique illustrée ? Combien de gynécologues prennent la peine de dire que l’examen gynécologique (pose de spéculum et/ou « toucher vaginal ») n’est pas indispensable, mais n’est utile que pour des gestes ou des observations spécifiques ? Combien de gynécologues respectent le code dedéontologie médicale français, qui spécifie noir sur blanc :

Article 36 (article R.4127-36 du Code de la Santé Publique) : Le consentement de la personne examinée ou soignée doit être recherché dans tous les cas.

(NB : Dans le Code de déontologie du Québec, le consentement doit être obtenu. En France, est-il même toujours recherché ? )

Vous qui lisez cet article, combien de fois avez-vous entendu un médecin dire : « M’autorisez-vous à vous examiner ? » A l’inverse, combien de femmes ont régulièrement entendu « Déshabillez-vous ! » à leur entrée dans le bureau du médecin, ou pris l’habitude de se dévêtir spontanément après que tant de médecins leur ont signifié qu’ils n’avaient pas de temps à perdre ?

Il n’y a pas de compétence médicale sans qualités relationnelles. Les médecins belges, hollandais, britanniques sont formés dans cet esprit. Aucune faculté de médecine française ne peut le faire, et pour une raison simple : la médecine s’apprend par imitation. N’étant tenu à aucune règle de comportement, le praticien hospitalier « forme » étudiants et internes comme il l’entend. En France, les chefs de service sont nommés à vie. Un chef de service nommé à vie est tout-puissant. S’il refuse qu’on pratique des IVG ou qu’on pose des DIU dans son service, les autres praticiens ne braveront pas l’interdit. Et ils n’enseigneront pas aux étudiants que la vie, c’est compliqué et que soigner, c’est proposer toutes les solutions disponibles et soutenir les personnes dans leurs choix, non pas les leur dicter.

Maltraitance médicale : les femmes en première ligne

En France le corps médical dans son ensemble – même si nombreux sont les médecins qui s’en affranchissent – est un monde à part, hiérarchisé comme la France de l’Ancien Régime. (NB : Je parle ici de strates sociales, non de revenus.)

L’ « aristocratie » est constituée par les hospitalo-universitaires, qui cumulent statuts et revenus de leur activité publique et de leurs diverses activités privées (expertise pour l’industrie, exercice en clinique ou en cabinets privés, consultations privées à l’hôpital).

La « grande bourgeoisie » se répartit entre spécialistes hyperéquipés (radiologues, biologistes) et les praticiens (spécialistes et généralistes) qui exercent dans des villes et quartiers riches.

La « petite bourgeoisie » est constitué essentiellement par les généralistes exerçant en zone rurale et zones urbaines défavorisées, les médecins du travail, les médecins de PMI, etc.

Et le système de santé compte aussi un « prolétariat » : aides-soignant.e.s (souvent traité par les médecins comme un « sous-prolétariat »…), infirmier.e.s, sages-femmes, kinésithérapeutes, orthophonistes dont les actes sont limités en grande partie par les prérogatives des médecins et qui subissent l’antagonisme ou le mépris de nombre d’entre eux.

Comme tous les corps sociaux, ces différentes « classes » – avec des variations très nombreuses liées aux personnes – vont entretenir avec la population des rapports qui seront le reflet de leur propre situation, et de la manière dont ils font face à celle-ci. Selon, par exemple, qu’ils auront choisi la médecine générale ou l’exercent « par défaut » (par échec à gravir les échelons de la hiérarchie hospitalo-universitaire), les praticiens exerceront de manière plus ou moins paternaliste. La contraception n’est pratiquement pas enseignée aux généralistes (qui pourtant s’occupent de la plus grande partie de la population féminine). Tout généraliste peut cependant choisir de s’y former pour répondre aux besoins des patientes. La plupart des obstétriciens apprennent à faire des épisiotomies larga manu, mais tous peuvent modifier leur pratique. Les moyens et les informations sont disponibles. Encore faut-il que les professionnels veuillent les utiliser.

Mais pour que les médecins changent d’attitude, il faut que quelqu’un le leur demande fermement.

La raison pour laquelle les femmes sont le plus souvent en première ligne face aux médecins est simple : les femmes sont les premières demandeuses de soins. Elles consultent pour elles-mêmes mais aussi pour ou avec leurs enfants, leurs parents et les hommes (fils, père, compagnon) dont elles partagent la vie. Elles sont souvent en position d’agir en « soignantes naturelles », en soutien, en accompagnatrices, en interprètes, en avocates, en protectrices.

En France, dans le corps médical, sexisme et posture de classe vont souvent de pair. Lorsque des patient.e.s, quel que soit leur genre ou leur identité, dénoncent l’attitude des gynécologues, elles dénoncent un arbitraire médical qui s’exerce sur tous les patients – femmes et hommes, enfants et adultes, jeunes et vieux, valides et handicapés – en raison de leur sexe, de leur genre, de leur orientation mais aussi de leur milieu et de leur statut social, de leur origine ethnique, de leur niveau d’éducation…

Parce qu’elles sont les premières interlocutrices des médecins, les femmes sont en mesure de questionner l’ensemble des attitudes médicales contraires au bien individuel et commun. A #PayeTonUtérus devraient s’ajouter d’autres hashtags dénonçant les maltraitances médicales infligées aux personnes âgées, aux enfants mais aussi aux hommes et aux personnes stigmatisées pour quelque raison que ce soit.

Dans le domaine de la santé comme dans bien d’autres, critique et activisme féministes ne se réduisent jamais à la seule cause des femmes.

Marc Zaffran/Martin Winckler

PS : Arnaud C. (lui-même généraliste) me fait justement remarquer que les généralistes et les sages-femmes peuvent, également, être extrêmement maltraitants (en particulier lorsqu’ils pratiquent la gynécologie de manière monopolistique dans un secteur où les femmes n’ont pas le choix de consulter ailleurs). Je suis tout à fait d’accord, et il faut le rappeler : la maltraitance n’est pas affaire de spécialité, mais d’attitude. Il y a aussi des gynécologues parfaitement respectueux, féministes et soignants. Beaucoup. Pas assez.
Mais la hiérarchisation et la technologisation des professions de santé est à mon avis un facteur qui aggrave et accentue la maltraitance par les spécialistes : généralistes et SF ne font pas d’écho vaginale à tire-larigot, « en consultation courante » ; ils ne tiennent pas les femmes en otages en leur imposant un accouchement hypermédicalisé ; ils ne les menacent pas de cancer si elles ne font pas leur mammo ou leur frottis ou leur colposcopie à la date prévue… Tout soignant est susceptible d’être maltraitant. Mais plus un professionnel est haut dans la hiérarchie, plus il a du pouvoir. Et plus il peut en user à discrétion.

Or, ce sont les spécialistes gynécologues-obstétriciens hospitaliers qui, dans les CHU, assurent la (dé)formation initiale des autres spécialistes, des MG et des SF : leur responsabilité et leur aptitude à nuire personnellement ou via leur influence sur les autres soignants sont donc considérables et sans commune mesure avec celles des praticiens de terrain. 

C’est aussi pour ça, en passant, que les cris d’orfraie de certains médecins devant la « violence » de mes textes me font rire. Jaune. Aucun blog ne peut à lui seul contrebalancer l’influence durable d’un mandarin qui aura imposé son idéologie sexiste à des centaines d’étudiants en médecine, pendant plusieurs dizaines d’années. Heureusement, je ne suis pas, et de loin, le seul empêcheur-de-penser-en-rond actif sur le Web. La révolte gronde, et ce n’est qu’un début. 

PMA. Oui, oui : on en parle !!! – RADIORAGEUSES

Lillith Martine et les Autres et DégenréE s’associent pour vous proposer des reflexions feministes autours de la PMA…

 

pression a la parentalité, normalisation, eugénisme, rentabilité, nouvelles technologies, essentialisme…

 

GPA, FIV, IAD… Les procreations medicalements assistées seront expliquées, analysées, critiquées ou defendues.

 

Pour sortir des clivages feministes-pro-PMA VS anti-technologistes-homophobes, construisons des critiques feministes des technologies… Prenons en compte les differences entre les pratiques individuelles et nos critiques globales de la société capitaliste, technocrate, patriarcale, heterosexiste, et on en passe et des meilleures !!!

 

bonne écoute: PMA. Oui, oui : on en parle !!! – RADIORAGEUSES.

Sœurs volées – Châtelaine

Maisy Odjick, 16 ans, vivait avec sa grand-mère à Kitigan Zibi, une réserve algonquine au nord d’Ottawa. Son amie Shannon Alexander, 17 ans, habitait Maniwaki. Le 6 septembre 2008, elles sont sorties, laissant derrière leurs portefeuilles, leurs trousses à maquillage, tous leurs vêtements. On ne les a jamais revues.Cette tragédie s’est ajoutée à celles des 1181 femmes autochtones canadiennes assassinées ou disparues depuis 1980. Une tragédie. Et un scandale qui s’étire depuis 35 ans dans l’indifférence quasi générale. Lire la suite par ici: Sœurs volées – Châtelaine.

Les mythes, les idées reçues et les préjugés autour du viol – Crêpe Georgette

Les mythes ou idées reçues autour du viol désignent les croyances entourant le crime en lui-même, les victimes et les coupables. On les définit par des attitudes et croyances fausses mais profondément et constamment entretenues servant à nier et à justifier le viol. Ces mythes, par des idées fausses répétées constamment, servent à décrédibiliser la personne violée et à excuser le violeur. Lire la suite par ici: Les mythes, les idées reçues et les préjugés autour du viol – Crêpe Georgette.

Retour sur 5 fantasmes qui circulent autour de la PMA … et des luttes féministes – Paris-luttes.info

Au nom de la critique de la technologie, un certain nombre d’idées commencent à circuler dans les revues libertaires qui ont de moins en moins avoir avec la PMA et de plus en plus avoir avec des fantasmes sur la PMA… et sur le féminisme.

Voici le top 5 des idées incongrues qui circulent aujourd’hui sur la Procréation médicale assistée (PMA).

1) La PMA c’est la marchandisation du vivant et l’avènement de la technoscience ?
En France, lors des débats sur le mariage pour tous, la revendication des lesbiennes pour l’accès à la PMA était une revendication d’égal accès à un don de sperme. La PMA en France est un don de sperme, aujourd’hui autorisé de façon anonyme pour les héteros stériles dans les banques de sperme et remboursé par la sécurité sociale.

Si le don de fluide corporel doit être questionné au regard de la technoscience, il est étrange que ce débat arrive avec la PMA alors que le don de sang existe depuis bien plus longtemps. Pourquoi porter systématiquement le débat de la PMA sur la « marchandisation » et la « médicalisation » et nier qu’aujourd’hui, le don de sperme est gratuit, anonyme et remboursé par la sécurité sociale pour les hétéros ?

Le don de sperme artisanal ouvre quant à lui droit à une filiation alors qu’il faudrait justement pouvoir distinguer « donneur » et « parent » : si on peut être les deux, ce n’est pas toujours le cas. Il s’agit ici du risque de voir le géniteur revendiquer en toute légalité son rôle de père et sa paternité sur l’enfant au couple de femmes à qui il a « donné » son sperme. Comme l’indique Aude Vidal [1] , un couple de lesbiennes n’a pas à subir les intrusions d’un donneur dans leur vie. La revendication porte sur le droit de ne pas être à la merci d’un bon copain qui décidera peut-être un jour, quand le gosse sera propre ou qu’il sera devenu intéressant, de faire valoir ses droits de donneur, pardon de père. Pour toutes ces raisons, il faut des banques de spermes gratuites pour toustes.

2) Si on se bat pour la PMA, on nie les problèmes de pollution qui sont responsables des problèmes d’infertilité massive ?
Les lesbiennes n’ont pas de problème d’infertilité massive. Il n’y a aucun lien entre la revendication portée par les lesbiennes et les problèmes de pollution. Les lesbiennes revendiquent l’égal accès à un don de sperme (légal pour les héteros, illégal pour les lesbiennes). Comment rattacher la question de la pollution à la question du don de sperme pour les lesbiennes ?

S’il n’y a pas de lutte secondaire, pourquoi faut-il choisir entre luttes féministes, sociales et luttes écolo : ne peut-on pas lutter pour la justice sociale, contre une société hétéronormée et contre la destruction capitaliste ?

3) Ne faudrait-il pas plutôt avoir recours à l’adoption contre la marchandisation du vivant inhérente à la PMA ?
Dans notre contexte, au nom de quel principe, l’adoption serait-elle, en soit, plus noble et plus propre que la PMA ? On pourrait estimer que depuis le séisme d’Haiti en 2010 [2] ou même le scandale de l’association de l’Arche de Zoe au Tchad en 2007 (les enfants victimes du Darfour), trop souvent, l’adoption rime avec transaction et trafic.

De même, le pouvoir médical est également présent lorsque les futurs parents hétéros doivent cocher une case des listes des maladies et/ou handicaps qu’ils sont prêts à accepter ou pas au sein de leur futur foyer.

Voir en l’adoption une alternative non marchande et non médicale à la PMA est un positionnement plus que douteux d’autant plus que les lesbiennes et homosexuels n’ont pas le droit d’adopter à l’étranger dans la plupart des pays.

4) Les lesbiennes revendiquent le « Droit d’avoir un enfant », la preuve qu’elles sont consuméristes ?
Il n’y a jamais eu de revendication du « droit d’avoir un enfant » durant les manifs de 2013-2014 en défense du mariage pour tous. C’est au sein du Lmpt (La manif pour tous) que cette expression sémantique est née pour ridiculiser et décrédibiliser la revendication d’accès des lesbiennes à la PMA et à l’adoption [3]. Puis, lorsque les sénateurs ont déposé un recours au conseil constitutionnel contre la loi du mariage pour tous, ils ont repris l’expression en indiquant que les droits « de » l’enfant devaient primer sur le droit « à » l’enfant .

C’est avec ces mots que les sénateurs ont formulé le recours au conseil constitutionnel : «  Le législateur consacre donc la volonté d’adultes de s’affranchir de toutes références à la procréation pour avoir un droit à l’enfant et s’approprier l’enfant afin d’établir à son égard un lien de filiation qui fasse délibérément obstacle à la vraisemblance biologique. Ainsi, en permettant l’adoption plénière par des couples de même sexe, le législateur méconnait l’intérêt général et notamment l’intérêt de l’enfant. » [4]

Pourquoi parle-t-on de “droit à l’enfant” uniquement dans le cadre des couples homosexuels ? Pourquoi parler de « droit à l’enfant » au lieu de parler d’égal accès à l’adoption et à la PMA comme les hétéros ?

5) On ne peut pas nier qu’il y a une différence des sexes dans notre société ?
Le féminisme s’est battu contre l’idéologie naturaliste. Ainsi, détruire la différence des sexes, c’est supprimer la hiérarchie qui existe actuellement entre deux termes dont l’un est référé à l’autre, et infériorisé dans cette comparaison. On ne peut revendiquer le « droit à la différence », car cela signifie le droit à l’oppression. Cela ne signifie pas que « nous voulons devenir des hommes », car dans le même temps que nous détruisons l’idée de « La Femme », nous détruisons aussi l’idée de « l’Homme ». C’est le système patriarcal qui nous pose « différentes » pour justifier notre exploitation, la masquer. C’est lui qui nous impose l’idée d’une « nature », d’une « essence » féminine. [5]

Aujourd’hui, lorsque LMPT (la manif pour tous) ou autres revendiquent qu’un enfant a besoin d’un papa et d’une maman, c’est bien l’ensemble des femmes qui sont renvoyées à la cuisine, à leur rôle, à leur place. C’est bien une attaque contre toutes les femmes. Et il faut bien dénoncer ce discours patriarcal et lesbophobe.

SCAM (section carrément anti-masculiniste)
scam@riseup.net


Notes

[5Questions féministes, une revue théorique féministe radicale, novembre 1977, réédition syllepse novembre 2012.

Retour sur 5 fantasmes qui circulent autour de la PMA … et des luttes féministes – Paris-luttes.info.

Pourquoi c’est important de soutenir la Case de santé à Toulouse

Pourquoi c’est important de soutenir la Case de santé

Pétition pour une santé pour tous-tes par La Case de Santé
7 novembre 2014

10533207_865958050109157_3398583291630697826_n

Depuis huit années au cœur du quartier Arnaud Bernard à Toulouse, la Case de Santé a développé un projet innovant en matière de santé. Si aujourd’hui, les valeurs et principes mis en œuvre dans son projet de santé trouvent un écho dans les discours publics en matière de santé, il n’en a pas toujours été ainsi, et surtout les actes peinent à suivre les paroles.

Il a fallu beaucoup de ténacité et de volonté à l’association et à son équipe salariée pour convaincre les pouvoirs publics de l’utilité sociale du projet porté. La démonstration s’est faite de manière pragmatique, en mettant en œuvre des missions dont la pertinence ne fait plus aucun doute. La Case de Santé n’a plus le temps d’attendre qu’une réforme de la santé donne enfin des moyens aux priorités annoncées sans que des financements ne soient dégagés.

Huit années plus tard, la reconnaissance de la pertinence et de la qualité du travail accompli au sein de la structure est unanime. Cette reconnaissance, pour précieuse qu’elle soit, ne suffit pas à faire vivre la structure dont les besoins sont pourtant très modestes. La Case de Santé est citée, louée, montrée, érigée en modèle opérationnel, inscrite dans des plans et des contrats locaux… mais dès qu’il s’agit d’organiser son financement à hauteur de ses besoins réels, c’est une autre histoire !

Si les pouvoirs publics ne dégagent pas les moyens nécessaires d’ici-là, la Case de Santé fermera ses portes au 1er novembre 2014 :

1 300 usager-e-s, la plupart en situation de grande vulnérabilité sociale, se trouveront privé-e-s de leur lieu de santé, celui où ce qui n’était pas possible ailleurs le devenait.

11 professionnel-le-s se trouveront alors au chômage. Toute une équipe patiemment composée et renouvelée détruite ainsi que l’assemblage de compétences spécifiques réunies.

Ce sont des terrains de stage, uniques dans la région, ouverts aux futur-e-s professionnel-le-s du travail social et en médecine générale qui disparaîtront.

Nous ne nous résignons pas devant la situation qui est la nôtre aujourd’hui, comme hier et avant-hier. Nous engageons notre énergie à trouver les solutions pour sauver la structure, en plus de l’engager au service de nos usager-e-s.

Les grands discours sur les inégalités sociales de santé, la réforme du système de santé sonneront encore plus creux quand la Case de Santé aura fermé ses portes. Ce qui se passe pour la Case de Santé est la conséquence des choix politiques en cours qui, à terme aboutiront à la casse de l’ensemble de notre système de solidarité et de santé. Les coupes budgétaires ont des conséquences bien réelles et elles frappent les plus vulnérables.

Nous demandons :

que des financements soient débloquées en urgence pour éviter la fermeture de la Case de Santé en 2014

qu’une table ronde réunissant les partenaires financiers de la Case de Santé soit organisée, sous l’égide de l’ARS, pour aboutir à des engagements pour un financement pérenne.

P.-S.

Suite l’actualité de la lutte : www.casedesante.org.
Signer la pétition

▶ La Case de Santé en lutte pour sa survie – Rassemblement du 7 novembre 2014 – YouTube.

Le genre dans les sociétés égalitaires

Comment expliquer l’oppression des femmes, et sa diffusion à travers le monde et les sociétés ? Poser cette question, c’est s’opposer au récit mythique selon lequel les femmes auraient été de tout temps et en tous lieux opprimées. Et en effet, cette hypothèse d’une universalité du sexisme prend racine dans un grand nombre de discours scientifiques ou pseudo-scientifiques, dans une partie de l’anthropologie et de la sociobiologie. Dans ce texte publié par la revue marxiste en ligne Période, Eleanor Leacock, anthropologue féministe, met en lumière les soubassements eurocentriques et sexistes de telles conceptions. Elle décrit une organisation sociale égalitaire dans les sociétés indigènes d’Amérique du Nord auxquelles les chercheurs étaient aveugles ou bien qui avaient été bouleversées par l’impérialisme occidental et l’émergence du commerce. À partir de ce récit, elle propose quelques pistes pour penser l’émergence historique de l’oppression des femmes d’un point de vue matérialiste.

Lire la suite: Le genre dans les sociétés égalitaires | Période.